Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Dromomanies, de Joël Cornuault

janv./févr. 2019

#Divers

Ces dix-neuf courts textes contiennent chacun une situation particulière mais tous relèvent d’un déplacement, d’où le titre, qui ne renvoie pas à «  dromadaire  » comme un facétieux lecteur pourrait l’imaginer, mais à dromos, qui en grec signifie « course ». Cette « maladie du vagabondage » sur laquelle le docteur Régis s’attarda en 1910 dans La Dromomanie de Jean-Jacques Rousseau, l’auteur en perçoit quelques symptômes le concernant. Rien de grave pour autant ! Au contraire même, cela nous vaut ces confidences, admirablement ciselées, d’un dromomane qui voudrait bien contaminer ses lecteurs… Avec une érudition discrète, mêlant un souvenir d’enfance (il est admiratif de son père qui connaît le nom des bois dont sont faits les meubles mais regrette qu’il n’ait jamais construit une cabane avec lui) à une référence littéraire (André Breton, Jules Romains, Jean Cayrol, Élisée Reclus…) ou à une appréciation d’un prétendu « progrès », dont notre société « innovante » a le secret, Joël Cornuault renouvelle les « choses vues » d’Hugo en les dotant d’un fond philosophique – sans jargon, que le lecteur se rassure… Plusieurs de ces textes s’attardent sur des problèmes de traduction – il est vrai que l’auteur a traduit Andrew Jackson Downing, John Burroughs, Kenneth Rexroth et quelques autres. Ainsi, Thoreau n’aurait pas utilisé le mot ecology comme l’écrit son éditeur, Walter Harding, qui confesse s’être trompé, ayant pris le g de geology pour un e, ce qu’on continue pourtant à faire croire. Il est dommage que la suggestion de Vidal de La Blache de traduire scenery par «  scènerie  » n’ait pas été retenue… La pluie, la tombée du jour, les chemins ombragés, les premiers flocons, en ville comme à la campagne, nourrissent les rêveries que l’auteur ne se prive pas d’effectuer et de nous raconter. Il revendique un noctambulisme, qu’il emprunte à Thoreau, tout comme il dénonce les zones réservées aux piétons : « Obéissant à une esthétique développée selon une charte visuelle unique, entièrement indifférente au terrain et à l’histoire, aussi lisse et uniforme que celle d’un hypermarché, et banalisant la physionomie de la ville, ces interchangeables rues piétonnières, généralement proprettes, ne remplacent pas une ville de piétons. » Il réclame un peu de « négligé » ! Joël Cornuault est un regardant exemplaire des choses de la ville comme des choses de la nature (ô combien malmenée par les humains) : « L’opposition qui est communément dressée entre l’amour de la nature sensible et la rêverie substitutive la plus libre, ou entre les yeux physiques et les yeux de l’imagination, se trouve résolue dans l’indivision et la continuité. Les deux pays s’interpénètrent. Lorsque le sentiment d’harmonie et d’unité se brise contre le paysage extérieur, lorsque l’osmose n’est plus possible, que l’imagination s’empare du relais! Il faut prendre au pied de la lettre le malicieux Léon-Paul Fargue quand il disait avoir vu pousser la tour Eiffel. »

 

Bleu autour, 2018
128 p. 13 €

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit ses explorations philosophiques du lien entre nature,…

Dans le même numéro

L’inquiétude démocratique. Claude Lefort au présent

Largement sous-estimée, l’œuvre de Claude Lefort porte pourtant une exigence de démocratie radicale, considère le totalitarisme comme une possibilité permanente de la modernité et élabore une politique de droits de l’homme social. Selon Justine Lacroix et Michaël Fœssel, qui coordonnent le dossier, ces aspects permettent de penser les inquiétudes démocratiques contemporaines. À lire aussi dans ce numéro : un droit à la vérité dans les sorties de conflit, Paul Virilio et l’architecture après le bunker, la religion civile en Chine, les voyages de Sergio Pitol, l’écologie de Debra Granik et le temps de l’exil selon Rithy Panh.