La terre, notre milieu d'Augustin Berque


L’œuvre d’Augustin Berque est unique pour la simple raison qu’il est le seul à combiner une connaissance exceptionnelle du Japon (et du japonais) à la philosophie, aussi bien occidentale, née en Grèce, qu’orientale, avec en particulier Watsuji, dont il a traduit le maître-livre, Fûdo. Le milieu humain (CNRS Éditions, 2011). « Qu’est-ce qu’habiter la terre à l’anthropocène ? » est une conférence donnée à l’École normale supérieure en février 2016 et peut être considérée comme une introduction à ses nombreuses publications, qui dialoguent entre elles. Ainsi, ce court texte théorique, particulièrement dense et non dénué d’humour, reprend les principaux concepts forgés par Augustin Berque, en les développant et les enrichissant. Depuis La Rizière et la Banquise. Colonisation et changement culturel à Hokkaïdô (Publications orientalistes de France, 1980) à Longitudes. De lieu en lieu, mémoires sans l’être, tout en l’étant (Éoliennes, 2024), soit près d’un demi-siècle, ses enquêtes géographiques au Japon tout comme ses lectures renouvellent sa réflexion de plus en plus focalisée sur ce que la notion de « milieu » nous fait et nous dit.

Cette conférence, éclairée par les judicieux commentaires de Victor Petit, revient sur certains termes, comme « mésologie » du médecin et biologiste Charles Robin (1848), « écoumène » qui est « le lien onto-géographique entre la Terre et l’humanité », « nature » qui relève de la culture1… Les deux auteurs qui accompagnent Augustin Berque dans cette conférence sont le philosophe Tetsurô Watsuji (1889-1960) et le biologiste et naturaliste Jakob von Uexküll (1864-1944). Le premier a été l’étudiant de Heidegger et le second a été étudié par Heidegger, c’est donc tout naturellement que nous retrouvons le philosophe allemand dans ses propos, d’autant que sa célèbre conférence de 1951, « Bâtir habiter penser », inspire Henri Lefebvre lorsqu’il pense la « production de l’espace » que mentionne également le conférencier. La conférence s’attarde sur le verbe « habiter », qui en japonais se dit sumu, qui signifie aussi bien « s’achever » que « se clarifier », d’où l’idée de « pureté » qu’on retrouve dans certains usages, comme se déchausser avant d’entrer dans une maison, prendre un bain chaud après le travail, etc. Le « foyer » est consubstantiel à la demeure : « Le feu est un puissant éco-techno-symbole de l’habiter humain, par les voies de la construction (la lignée d’oikos) comme par celles du maintien du corps en un lieu social (la lignée d’habere). »

Qu’en est-il à l’heure de l’anthropocène ? Non seulement le productivisme saccage les lieux, mais « le sujet moderne », qui le cultive, prétend ne plus dépendre du milieu terrestre et s’avère prêt à déshabiter la Terre ! En exemple d’une telle situation, Augustin Berque prend Le Corbusier et son architecture qui « fait » paysage et Rem Koolhaas et son « espace foutoir », également sans relation aux lieux. Il ne s’agit pas de croire en un déterminisme du milieu, celui-ci n’est jamais donné une fois pour toutes, il se reconfigure en même temps que les humains en exaltent les spécificités. « En ce sens, l’habiter humain n’est autre que la médiance de l’écoumène. Ce que nous habitons en tant que proprement humains, c’est ce moment structurel qu’est le couplage des deux “moitiés” de notre être : notre corps animal et notre corps médial. Moment d’autant plus puissant que, par la technique et par le symbole, notre corps médial étend toujours davantage notre être existentiel (ek-sistentiel, au-delà des limites de notre corps animal). » Cette petite conférence se révèle une grande pensée, questionnant, entre les lignes, celles et ceux qui abandonnent la notion de nature.

  • 1. Voir l’entretien avec Augustin Berque, « Histoire naturelle et histoire humaine », propos recueillis par Thierry Paquot et Clémence Lalaut, Esprit, mars-avril 2015.
Presses universitaires de France, 2025
128 p. 9 €