Les images pyromanes. Théorie-fiction des IA génératives de Pierre Cassou-Noguès et Gwenola Wagon


Un philosophe et une artiste décident d’explorer ce que l’IA générative fait avec du texte et des images. Le résultat est une fiction, c’est-à-dire des « formes de vie » que des algorithmes révèlent et que l’imagination des deux auteurs « bidouillent » avec les photographies prises avec leurs portables et des images trouvées sur la Toile. « Nous nous sommes donc efforcés de réfléchir, annoncent-il d’emblée, sur mais aussi avec les IA génératives. Nous avons joué avec les générateurs de textes et surtout avec les générateurs d’images. Nous n’avons pas l’intention de cataloguer les images que produisent telles ou telles plateformes. Au contraire, nous avons essayé de sortir les algorithmes de leur inclinaison “naturelle” (que nous qualifierons plus loin de super-kitsch) pour les pousser dans la direction qui nous intéressait, celle de l’uncanny, telle qu’on la croiserait dans un conte et qui marque en effet l’étrangeté des formes de vie que la production automatisée de textes et d’images est susceptible d’entrainer. »

La mise en page s’avère subtile et démonstrative, tout en accordant à la surprise et à l’humour sa place, comme les textes qui se veulent de contes. Max et Norma vont nous guider dans ce livre-labyrinthe, ils veulent « habiter » (« c’est-à-dire établir les rapports de coexistence qui conviennent avec son environnement »), aussi ouvrent-il une Agence Immobilière (AI) qu’ils appellent l’Immobilière Agence (IA), sans se préoccuper de ce que la philosophie avait à dire sur le verbe « habiter », se contentant de vendre des habitations « impossibles », c’est-à-dire inondables, dégradées, bancales, certaines constructions cumulant des styles architecturaux inconciliables etc. Le plus vendable est le style Airbnb, passe-partout, sans réelle qualité, mais qui peut en exprimer après les retouches portées sur les photographies que l’agence rend publiques.

Nombreux, parmi les clients, sont les « fantasmeurs », ils commandent et achètent selon leurs fantasmes, sachant très bien que ces logements rêvés n’existent pas. Max et Norma apprennent que « l’IA désigne ce que la recherche nous promet devoir advenir ». Ils l’expérimentent sur l’objet « maison balnéaire » et voyagent aussi bien dans le passé, avec des photographies d’époque, que dans le futur inventé par l’IA, le tout agrémenté de références littéraires, architecturales et climatiques, car la submersion marine est ce qui attend tout rivage. Puis viennent les photographies de maisons incendiées, ce qui pour nos guides confortent « l’addiction pyropictomane » qui s’est emparé de tous ceux qui « par blendou par prompt, pratiquent presque tous la génération d’images ».

Une photographie de Norma, certainement âgée de 3 ans, sur une plage, que nous raconte-t-elle ? C’est là où la reconstitution du passé par l’IA intervient, sans pour autant réussir à réactiver le réel déjà ancien. C’est une des limites de cette technologie, du moins pour l’instant. Elle s’apparente à la « différance » de Jacques Derrida, pour qui, selon les auteurs, « l’écriture est paradoxalement première sur la voix. Dans cette perspective, la photographie semble être la voix dont l’IA serait l’écriture, l’une réduisant à une quasi-coïncidence la différance que l’autre révèle ». Examinant quelques peintures romantiques, les auteurs en viennent à caractériser les peintres, comme Turner, de « kleptophanes », ils volent la lumière d’un lieu pour en doter leur toile. Cela entraîne nos auteurs à étudier l’effet de l’électricité, de l’atelier comme du musée, sur la perception d’un tableau, mais aussi de son élaboration et création.

L’artiste et le philosophe ne rédigent pas, ils accompagnent la fabrication de ce livre composite (textes et images) en compagnie de l’IA, dont ils limitent l’intervention. Ils proposent des nouveaux termes pour désigner de nouvelles « compositions », « démarches », « errances », avant de conclure : « On ne peut pas comprendre le succès de l’IA et l’addiction qu’elle suscite en renvoyant simplement à la dépense d’énergie ! Il y a le splash. Les IA-images sont des images-splashs. » À l’heure où l’IA brouille nos relations à la technologie, la plongée dans cette théorie-fiction s’impose.

UV Éditions, 2025
304 p. 20 €