Symphonie d’une grande ville

Dans La Destruction de Berlin (La Découverte, 2025), Stéphane Füzesséry offre une biographie précise de Berlin de 1860 à sa conquête par les nazis puis sa destruction par les bombardements alliés en 1945.


La population de Berlin passe de 500 000 habitants vers 1860 à près de 4 millions en 1910. À cette date, un Allemand sur deux réside dans une ville de plus de 5 000 habitants, un sur cinq dans une agglomération de plus de 100 000 habitants et un sur quatorze à Berlin. Un tel accroissement de la population provoque une extension géographique des villes. C’est toute l’Allemagne qui s’urbanise en quelques décennies, transformant profondément ses paysages et ses réseaux routier et ferroviaire.

Berlin assemble au moins vingt métropoles et de nombreux villages qui jalonnent la Spree, la Panke et la Havel. Une telle conurbation combine des terres agricoles, des bois, des étangs, des lacs, des cours d’eau, des prairies et d’innombrables constructions, toutefois pas assez nombreuses pour héberger les nouveaux venus. Le Grand Berlin a annexé, en 1861, les faubourgs de Moabit, Wedding, Schöneberg et Tempelhof, augmentant le territoire communal de 40 %.

La configuration sociologique de la « grande ville » est hétérogène, des quartiers ouvriers se précarisent en se densifiant et des quartiers huppés maintiennent leur standing, tandis que les activités économiques (commerces, artisans, manufactures, moyens de transport, distractions…) se répartissent selon les clientèles visées aux horaires différents. Un Berlin nocturne agglomère théâtres, cabarets, clubs, et attire prostitué·es, vagabonds et délinquants. Satisfaire une telle population nécessite un réseau de transport (métro et chemin de fer) efficace afin de livrer les matières premières indispensables aux entreprises, les biens alimentaires pour nourrir plusieurs millions de mangeurs, les meubles, équipements ménagers, charbon que chaque foyer réclame, les déplacements que tout Berlinois effectue aussi bien pour son travail que pour ses loisirs.

Puisant aux meilleures sources allemandes (statistiques officielles, documents administratifs, études universitaires, récits et souvenirs de Berlinois, comme Franz Hessel, Siegfried Kracauer et Joseph Roth, ou de visiteurs, tels Jules Huret, Charles Huard, Jean Giraudoux, Henri Béraud, Joseph Kessel…), l’auteur décrit avec précision le moindre aspect de la vie berlinoise. Ainsi, par exemple, s’attarde-t-il sur les rythmes urbains, en s’inspirant du film de Walther Ruttmann, Berlin, die Sinfonie der Grosstadt, de 1927, qui filme la ville de son réveil à son coucher, avec ses pauses et ses accélérations. Quittant son village natal, le nouveau Berlinois est un déraciné qui devient rapidement, aux yeux de certains, comme Oswald Spengler, un parasite. Ce parasitisme se manifeste par le faible taux de natalité des Berlinoises et par des pathologies propres à la vie citadine pour une population victime du chômage et de la sous-alimentation que la Grande Guerre puis la crise des années 1930 génèrent en lien avec une inflation devenue folle et d’incroyables pénuries, qui entraînent des pillages et des vols.

Cette remarquable « biographie » de Berlin ne peut être résumée, tant elle apporte d’informations aussi bien sur la nature en ville, les espaces verts et les vastes parcs que sur l’automobile, les accidents de la route, la construction d’autoroutes, avec régulièrement des notations sur d’autres métropoles. La troisième partie est consacrée au nazisme, à sa conception de l’urbanisation pour l’Allemagne et à son intention concernant Berlin, future capitale du IIIe Reich, Germania. Joseph Goebbels, Adolf Hitler et Albert Speer ont beaucoup écrit sur Berlin, même si le Führer préférait Munich. Stéphane Füzesséry analyse finement la conquête de Berlin par les nazis, alternant démagogie et terrorisme. Idéologiquement, ils jouent sur la détresse économique du peuple, en concurrence avec les communistes qu’ils vont systématiquement combattre, leur organisation quadrille chaque quartier, élimine chaque opposant, torture leurs leaders, attaque les cortèges de chômeurs, avant de s’en prendre aux juifs berlinois (175 000 au milieu des années 1920), qui seront déportés, spoliés, anéantis, dès leur arrivée au pouvoir.

Si la grande ville est un parasite, l’idéologie nazie ne la rejette pas totalement ; elle y voit aussi un « grand marché du travail et de la consommation », sans oublier la possibilité de soumettre sa population à une propagande ciblée. Bien sûr, le culte du sang et du sol s’enracine dans les campagnes, le théoricien de l’antisémitisme Theodor Fritsch promeut les cités-jardins, car là, nul mélange possible, les Aryens sont entre eux. Richard Walther Darré, ministre de l’Agriculture du IIIe Reich, craint la diversité que la grande ville provoque et milite pour un entre-soi campagnard. D’autres idéologues nazis (Friedrich Burgdörfer, Gottfried Feder, Alfred Rosenberg) ne s’opposent pas à la grande ville, mais veulent en limiter la taille. Les dirigeants, dont Hitler, souhaitent rééquilibrer villes et campagnes, et constatent que les villes ne peuvent se nourrir sans importer leur nourriture, il devient urgent d’agrandir « l’espace vital » et de conquérir des territoires agricoles.

Le nouveau Reich s’installe pour mille ans, il doit donc posséder une capitale à la hauteur de ses ambitions, c’est l’architecte Albert Speer qui est chargé de la dessiner. Germania sera une ville de l’automobile, au nœud des autoroutes nord-sud et est-ouest qui irriguent tout le Reich. L’auteur rappelle les grands principes organisationnels du territoire berlinois : « un plan orthonormé rationnel d’abord, qui tient davantage de la tradition des villes de fondation coloniale que de la tabula rasa moderniste dans la mesure où il privilégie la symétrie et la monumentalité – intégrant au passage des esplanades publiques dédiées aux défilés et autres rassemblements de masse – ; des îlots de très grandes dimensions et majoritairement fermés – une rupture par rapport au rejet unanime des immeubles à cours dans les années 1920 ; une densité très importante – inférieure à la ville des Mietskasernen, mais très supérieure à celle des “faubourgs-jardins” de la république de Weimar ; des normes d’habitabilité, enfin, légèrement revues à la baisse par rapport aux cités d’habitations des années 1920 ».

Les bombardements alliés (68 285 tonnes de bombes larguées) réduisent Berlin en ruines (environ 40 % de son parc de logements), les troupes russes violent 100 000 femmes en avril 1945, les suicides explosent, le rationnement concerne tous les biens, les pillages se multiplient, etc. Ce n’est pas une destruction, mais une dévastation…


La destruction de Berlin. De l’explosion urbaine à Germania (1860-1945)
Stéphane Füzesséry

La Découverte, 2025
376 p. 24 €