Les fractures de l’Espagne. De 1808 à nos jours de Benoît Pellistrandi
Le grand spécialiste de l’Espagne moderne décrypte les singularités de la trajectoire historique de ce grand pays européen, trop longtemps marginalisé, depuis les invasions napoléoniennes jusqu’à nos jours. Frappé par la vitesse des transformations radicales de la société espagnole, l’auteur s’interroge sur ses fractures et la profondeur des maux qui la rongent. L’absence de mémoire commune et réconciliée au sujet de la guerre civile, et les séquelles du franquisme n’expliquent pas tout. L’Espagne se lit comme le pays des abysses. Le traumatisme de la perte de l’empire en Amérique en l’espace de quelques années ; l’humiliante défaite face aux États-Unis en 1898 à Cuba et dans les Philippines alimente la hantise d’un inexorable déclin, que seul le national-catholicisme anachronique, succédant au fascisme, a tenté de redresser en enfonçant l’Espagne dans l’autarcie et l’autoritarisme. Pays de contrastes, où l’intolérance religieuse cohabite avec l’anarchisme romantique, l’Espagne connaît depuis plus d’un siècle un fort dynamisme de sa vie intellectuelle et artistique qui l’inscrit dans l’universel et qui contraste avec le sous-développement de son économie. Dans ce pays rouge et noir, les plaques tectoniques entrent en permanence en collision depuis la mort de Franco en 1975 et le processus de transition démocratique voulu par le roi Juan Carlos et son fidèle Premier ministre Adolfo Suárez. Mais c’est oublier que la guerre civile se poursuit encore sur d’autres fronts : au clivage gauche-droite, qui a perdu sa dimension bipartisane avec la crise de 2008, se greffent les séparatismes basques et catalans. Par calcul politicien, Madrid paie le prix d’un processus de décentralisation poussé à son paroxysme qui a déstructuré les fondements du système éducatif espagnol, alimenté les rancœurs et les tensions. Cette fascinante fresque revient sur les conséquences de la pénétration de la modernité industrielle et culturelle, mais aussi celles de la guerre civile à travers une approche érudite et dépassionnée. Comment peut-on être espagnol ? En idéalisant un passé qui ne passe pas ? L’Espagne doute d’elle-même comme l’atteste le sursaut nationaliste de Vox en réaction aux séparatismes. Aujourd’hui, la légitimité de la famille royale, garante de l’unité nationale et de la Constitution démocratique, est de plus en plus vacillante, du fait des scandales qui entachent le capital savamment accumulé par Juan Carlos. L’Espagne est-elle une communauté de citoyens ou un puzzle de nationalités ? Sûrement les deux à la fois.