La vie konbini de Jérôme Schmidt
L’ouvrage de Jérôme Schmidt montre que le konbini, la supérette multi-services emblématique de la culture marchande nippone, est un miroir de la société de services à la japonaise.
Peut-on accéder à la connaissance d’un pays et de sa population par l’examen de ses commerces emblématiques ? C’est la question de fond que pose l’ouvrage de Jérôme Schmidt consacré au konbini, la supérette japonaise multi-services. Importé des États-Unis au milieu du xxe siècle, le concept emblématique de la culture marchande nippone constitue, selon le journaliste, éditeur et documentariste français, un miroir de la société de services à la japonaise. Au gré de ses déplacements sur l’archipel, Schmidt, fin connaisseur du pays, restitue ses visites dans ces commerces du coin de la rue. Il montre à quel point ceux-ci constituent un point de repère incontournable au quotidien des Japonais, rythmant leurs journées comme leurs nuits. Le concept a su, au-delà des produits vendus et des services rendus près de leur domicile ou sur le trajet de leur lieu de travail, offrir ce que l’auteur nomme une « vie konbini », c’est-à-dire une réponse à une large palette de besoins de la population.
Les touristes étrangers découvrent souvent avec étonnement cette multitude d’activités dont le magasin est le théâtre : aller aux toilettes, jeter ses déchets, retirer de l’argent, s’approvisionner, acheter et consommer un repas (parmi les best-sellers : les onigris thon-mayo, les tranches de bœuf séché et les fritures faites sur place). Comme dans les convenience stores américains, les dépanneurs québécois ou les commerces de bouche français, une vie sociale s’y déploie. Des groupes de retraités s’y retrouvent régulièrement, tout comme des collégiens partageant une boisson et une collation entre deux cours. Rares signes de vie dans les territoires les plus reculés du pays, les konbinis assurent une présence rassurante, voire un refuge vital comme lorsque l’auteur échappe à un ours présent dans les rues d’un village, en même temps qu’ils prennent en charge des missions qui peuvent s’apparenter à celles d’un service public.
L’un des intérêts de l’ouvrage est de ne pas s’en tenir à une représentation enchantée et romantique de ces petits commerces. Côté consommateurs, Schmidt considère que la « vie konbini » est une organisation sociale où tout est fait pour que le Japonais actif trouve, à toute heure, une offre de services adaptée et efficace pour se restaurer et récupérer, « pour mieux repartir dans l’interminable cycle de production ». Le konbini contribue ainsi aux conditions qui rendent possible la surcharge et l’intensification, deux caractéristiques du monde du travail nippon. Côté employés, la restitution du parcours de Diwata, née aux Philippines, montre bien comment le niveau et la disponibilité du service à la japonaise repose en grande partie sur une main-d’œuvre polyvalente, peu rémunérée (moins de six euros de l’heure) et, du fait de son statut d’immigré, vulnérable car exposée au non-renouvellement de son visa. La double gestion du point de vente (préparation de repas, nettoyage, manutention) et d’une clientèle plus ou moins respectueuse du personnel constitue par ailleurs une contrainte majeure associée au poste d’employé.
Même si l’on peut regretter que l’auteur n’ait pas suffisamment examiné la nature des relations sociales qui se déploient en magasin entre les clients ou entre ces derniers et les employés, il souligne le rôle structurant du commerce en tant que lieu du quotidien et, à l’image du texte d’Annie Ernaux consacré à « son » hypermarché, son ouvrage contribue à décrypter l’attachement de la population à la vie subtile qui s’y déroule. Comme a pu y participer également le roman de Sayaka Murata, La fille de la supérette, qui rencontra en 2016 un succès retentissant au Japon et décrocha le prestigieux prix Akutagawa, ce court texte offre au konbini la dignité à la fois littéraire et sociologique qu’il mérite.