Moïse l’insurgé de Jacob Rogozinski
Dès l’introduction, on comprend ce que l’auteur engage de lui-même, de son parcours intellectuel et de ses prises de conscience. Contre un certain esprit des Lumières qui range volontiers la religion au rang des illusions, il rend justice à la part de vérité que la religion cherche à exprimer.
Ce n’est pas seulement l’homme Moïse, tel que nous le présente Jacob Rogozinski, qui échappe aux classifications et aux représentations conventionnelles, c’est aussi le livre lui-même, qui aborde ce personnage en multipliant les angles d’approche : exégétique, historique, philosophique, politique, psychologique… Il y aurait là quelque chose de déroutant pour le lecteur si la diversité de ces perspectives ne trouvait son unité dans un projet dont la cohérence tient à ce qui fait par ailleurs la cohérence de toute l’œuvre de Jacob Rogozinski : le désir de valoriser toutes les formes d’insurrection contre les dispositifs de pouvoir qui humilient, brisent ou asservissent les hommes.
Dès l’introduction, on comprend ce que l’auteur engage de lui-même, de son parcours intellectuel et de ses prises de conscience. Contre un certain esprit des Lumières qui range volontiers la religion au rang des illusions, il rend justice à la part de vérité que la religion cherche à exprimer. Un dispositif de croyances n’est plus alors réductible à un jeu de dupes aux vertus aliénantes ou dormitives, il peut venir contester les dispositifs de pouvoir qui font souvent de l’homme le seul maître de l’homme et, partant, son seul esclave.
Pour nous présenter son Moïse, Jacob Rogozinski se confronte à trois sources disciplinaires. La première, la plus importante sans doute, est le texte biblique lui-même, notamment le livre de l’Exode qu’il lit, selon l’expression de Schelling, de façon « tautégorique », c’est-à-dire en comprenant les phénomènes religieux à partir d’eux-mêmes. La deuxième est la source historique, qui lui permet de prendre appui sur les découvertes archéologiques les plus récentes pour tenter une reconstitution de cette histoire, qui n’est pas seulement celle de Moïse, mais celle de tout un peuple. La troisième est la source philosophique, dans laquelle il ouvre un dialogue avec Spinoza, Schelling, Freud…
On entre alors dans ce livre comme dans une enquête en forme d’épopée. C’est d’abord à Moïse que l’on s’intéresse, bien entendu, à son identité mystérieuse, à ses origines, à son nom, à sa légende, à son statut, lui qui ne voulut être ni chef de guerre, ni grand prêtre. C’est à travers lui que l’on comprend mieux ce qu’étaient les « Habirous », non pas un peuple organisé, mais des laissés-pour-compte en rupture de ban avec la société. Au-delà de l’homme Moïse, on redécouvre d’un œil neuf et parfois étonné ce qu’a pu être cette Terre promise, d’exil et de refuge, et tous ces épisodes bibliques à la fois si bien et si mal connus : le veau d’or, la loi noachique, l’alliance du Sinaï, l’élection d’Israël, le bouc émissaire…
Mais le message de Jacob Rogozinski ne saurait se réduire à une réinterprétation parfois risquée de ces schèmes bibliques. En intellectuel engagé, il veut puiser dans la figure de Moïse, cet insurgé, de quoi comprendre la dynamique des insurrections, les dispositifs de contestation des pouvoirs qui se déploient contre l’État, contre les puissances dominantes, contre toutes les formes d’asservissement et d’exclusion. On pourrait alors croire que le message politique vient ici contester la légitimité du religieux. Il n’en est rien. De même que la pertinence politique de l’action de Moïse prend appui sur la figure d’un dieu libérateur, la critique politique de Jacob Rogozinski suppose la réévaluation de YHVH comme du Dieu « qui n’exige pas la soumission à l’ordre établi, mais la justice ».
On comprend alors que la démarche centrale de l’auteur est théologico-politique. C’est parce que Moïse a pour Dieu un dieu « qui soutient les asservis dans leur combat pour la justice » qu’il peut assumer une mission de libération qui exclut toute forme de pouvoir centralisé et organisé. Il est l’homme qui ne voulut pas être roi, celui qui permet de comprendre la stratégie des « Juges », ces personnages étranges du livre éponyme qui n’eurent de cesse de mettre en garde Israël contre les faux prestiges de la monarchie.
Paradoxalement, le régime politique qui se dessine en filigrane est alors celui de la théocratie, à condition d’entendre ce terme honni d’une oreille non prévenue : affirmer l’absolue souveraineté de Dieu, c’est affirmer en même temps qu’aucun homme ne saurait prendre sa place, ni même exercer le pouvoir en son nom. Peut-être alors, comme le fait l’auteur, vaut-il mieux parler de théo-démocratie que de théocratie. Mais cela ne change rien, finalement, à ce principe latent de solidarité qui unit les hommes mieux et davantage que les pouvoirs coercitifs.
C’est là en effet que se propose un autre enjeu de ce livre, lorsqu’il s’agit de comprendre la révélation du nom divin dans l’Exode 3, 14 non pas comme un énoncé ontologique positif (je suis celui qui est, je suis l’être même), mais comme une promesse qui ouvre l’horizon d’un être-ensemble, autant dire d’une alliance : éhyéh asher éhyéh, cela veut dire, pour Jacob Rogozinski : « je serai toujours à nouveau avec vous », et c’est avec vous que je subirai l’oppression, c’est comme vous que je souffrirai la servitude, non pour vous consoler avec les promesses d’un autre monde, mais pour vous donner le courage de la révolte – c’est-à-dire d’une insurrection, où l’on entend parfois à demi-mot la possibilité d’une résurrection.