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Notes de lecture

Dans le même numéro

Sitopia de Carolyn Steel

Comment la nourriture sauvera le monde Trad. par Marianne Bouvier. Postface de Bruno Lhost

janv./févr. 2022

L’architecte britannique Carolyn Steel complète son précédent ouvrage1, en examinant les effets de la nourriture, non seulement sur la vie et la santé de chacun, mais aussi sur l’organisation sociale et l’environnement. « Nous habitons aujourd’hui un village global où Google est la place du marché, Amazon le magasin général, Facebook la clôture du jardin et Twitter la commère du quartier. Des activités qui autrefois se pratiquaient uniquement en ville peuvent désormais se réaliser d’un simple effleurement de doigt depuis un désert, un océan ou un avion. » Pourtant, la numérisation épargne encore le lieu qui nous nourrit (sitopie). Aussi faut-il le connaître, l’entretenir, l’enrichir et le protéger.

« Nous sommes la seule espèce à cultiver et élever ce que nous mangeons. » Cela nous responsabilise eu égard à l’agriculture et à l’environnement, d’autant que le dérèglement climatique menace, que l’eau se fait rare, que la pêche industrielle épuise les océans, que des zoonoses surviennent à la suite de la destruction des habitats de certains animaux et que les marchés des biens alimentaires se globalisent, sans se soucier pour autant de la qualité du sol et de celle des aliments. Carolyn Steel, en sept chapitres (« La nourriture », « Le corps », « La maison », « La société », « Ville et campagne », « La nature » et « Le temps ») bien documentés et rédigés d’une plume alerte, explique comment nous réconcilier avec notre sitopie perdue et la reconstituer selon les modalités propres à notre temps.

Le lecteur rencontre des personnalités (philosophes, médecins, ingénieurs, paysans…) et des situations géographiques contrastées (urbain diffus, mégalopoles denses, forêts…). Parmi les auteurs régulièrement mentionnés, Hippocrate (« Que ton alimentation soit ta meilleure médecine »), Brillat-Savarin (dont la Physiologie du goût fait la part belle à la convivialité) et Carlo Petrini (le créateur du mouvement Slow Food). Carolyn Steel dénonce la « mal-bouffe » (en 2013, 88 % des Koweïtiens étaient en surpoids), les absurdes kilomètres parcourus par les fruits et légumes des fermes aux assiettes, l’insupportable dopage chimique des champs, le contrôle des terres (les pages sur la propriété privée et ses alternatives coopératives sont vives), la mainmise de l’économie sur le secteur agricole, etc.

Mais Carolyn Steel ne se contente pas de lister ce qui ne va pas bien dans nos cuisines, elle repère des initiatives intéressantes, de nouvelles pratiques tant agricoles qu’alimentaires, de plus anciennes à réactiver (les cités-jardins), s’intéresse à l’hydroponie et l’aéroponie et aux fermes verticales. Mais l’agriculture sur les toits et l’élevage dans des tours s’avèrent plus énergivores qu’on ne le dit, pour une qualité moindre des productions2. De même, l’urbanisation planétaire s’effectue selon plusieurs modalités qui produisent des non-villes et des non-campagnes et posent ainsi différemment la question de l’alimentation de leurs populations respectives.

Des auteurs français, non traduits en anglais, ne figurent pas dans la bibliographie, déjà riche, de cet ouvrage, alors même qu’ils apportent des propositions originales. C’est le but de la postface de faire état des « projets alimentaires territoriaux », par exemple, et de la politique « bio » de la petite ville de Mouans-Sartoux. Sitopia ne se veut pas une « utopie » de plus pour occuper le rayon d’une bibliothèque, mais la reconnaissance de la nourriture dans la vie de chacun à son juste prix (le poste « alimentation » dans le budget des ménages ne fait que décroître depuis un siècle), le ménagement de ses territoires, la formation de la relève des agriculteurs qui partiront à la retraite d’ici peu, le plaisir sensoriel lié au repas, l’attention portée à la nature et à sa place dans les villes, villages et banlieues.

  • 1. Carolyn Steel, Ville affamée. Comment l’alimentation façonne nos vies, trad. par Marianne Bouvier, postface de Bruno Lhost, Paris, Rue de l’Échiquier, 2016. Voir mon compte rendu dans Esprit, octobre 2016.
  • 2. Voir Gilles Fumey et Thierry Paquot (sous la dir. de), Villes voraces, villes frugales. Agriculture urbaine et autonomie alimentaire, Paris, CNRS Éditions, 2020.
Rue de l’Échiquier, 2021
416 p. 25 €

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit ses explorations philosophiques du lien entre nature,…

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