Le temps volé. À la recherche de ma famille juive de Philo Bregstein
Traduit par Myriam Bouzid
L’histoire des Litvaks, ces Juifs originaires du territoire de l’ancien duché de Lituanie, a fait depuis quelques années l’objet de plusieurs ouvrages novateurs consacrés à la description de leur culture et de réalisations remarquables dues à des personnalités issues de cet univers. Le livre de Philo Bregstein est d’une autre nature. Descendant d’une famille issue d’un shtet’l de la Lituanie historique, Panemune, au terme de nombreux voyages et d’enquêtes menées du Costa Rica à Israël, en passant par les États-Unis, l’Amérique du Sud, le Portugal et les Pays-Bas (son pays d’origine), l’auteur a abordé la question du monde litvak, par le biais de la description d’une saga familiale.
On y vit les tourments de la Seconde Guerre mondiale, aux Pays-Bas, au sein d’une famille aisée et mixte (juive et chrétienne), celle de l’auteur, puis la déportation des Lituaniens en Sibérie, l’épopée des Litvaks aux États-Unis ou en Amérique latine, où certains font fortune, l’arrivée des « Russes » en Israël, après 1990. On revit la fin du communisme et la prise de conscience de la Shoah, occultée par la vulgate communiste, au travers du film précurseur Days of Memory, que l’auteur, juriste de formation et réalisateur par vocation, a tourné en Lituanie en 1993. On entre aussi dans la communication interfamiliale d’avant-guerre, quand les membres de cette famille éclairée maintenaient un contact intercontinental, s’entraidant efficacement grâce à la success story exemplaire de certains.
Avec érudition, culture et sobriété, Philo Bregstein est parvenu à reconstituer le parcours d’un certain nombre de personnalités attachantes de sa famille et à camper celles-ci de façon très vivante. On pénètre également dans la psychologie de l’auteur qui, avec sincérité et simplicité, évoque la mémoire de ses parents avec qui cet ouvrage, sorte de thérapie a posteriori, a rendu possible une sorte de réconciliation. On participe à son cheminement pour élucider les mystères familiaux grâce au croisement des sources personnelles et des témoignages.
De « sans famille » ou presque au début de l’ouvrage, Philo Bregstein se retrouve finalement avec une riche parentèle internationale dont il parviendra à organiser les retrouvailles, sortes de « cousinades » émouvantes et éclectiques. On y voit notamment cohabiter un rabbin américain libéral et un communiste de l’ancien monde soviétique. On retrouve, entre autres, les gauchos judíos chers à Joseph Kessel, également un Litvak, ainsi que le consul japonais Siguhara et son homologue néerlandais Jan Zwartendijk, qui ont été tous deux d’actifs sauveurs de Juifs en tant que consuls à Kaunas pendant la guerre. Un arbre généalogique permet de comprendre le puzzle de cette famille certes dispersée, mais désormais réunie par un vif sentiment d’appartenance et pour laquelle Panemune, le shtet’l d’origine, demeure un lieu mythique dont la topographie d’avant la Shoah a été reconstituée avec minutie au fil des voyages de l’auteur.
On ne peut qu’être charmé par l’humanité, l’intelligence et la sensibilité des personnalités évoquées dans cette œuvre et en particulier par celle du cousin Grisha, élégant lituano-sibérien, émigré en Israël, qui traverse le récit avec authenticité et truculence. Cette contribution à la connaissance de l’univers litvak est à la fois exemplaire et documentée, et la lecture de ces pages se fait avec le plaisir qu’offrirait un roman. Pour conclure, citons une phrase de l’auteur : « Je comprenais que nous étions le maillon d’une chaîne, d’un processus de transmission de connaissances à travers le temps, d’un dialogue entre les morts et les vivants. »