Le Ministère Clemenceau d’Henri Mordacq
Voici la réédition d’un livre irremplaçable pour qui veut suivre la fin de la Première Guerre mondiale en France sous ses aspects militaires, avec la longue attente de l’arrivée et de la formation des troupes américaines pour lancer l’offensive de l’été 1918, ou la coordination avec les forces belges et britanniques, logistiques, avec la recherche permanente de matériel, de blé ou les demandes au gouvernement italien de cent mille autres travailleurs temporaires économiques, dans la description du dernier emprunt de guerre et des démarches infructueuses pour obtenir de nouveaux crédits à Londres (portrait à charge du jeune Keynes à l’occasion), diplomatiques, avec une galerie des principaux dirigeants de l’époque : inattendu pour Marie de Roumanie, comique pour Fayçal, digne et émouvant pour Albert de Belgique. Les pages sur les tensions à Paris pendant les attaques allemandes de mars 1918 et les dégâts consécutifs aux tirs de canons et raids aériens rejoignent celles de Henri Galli dans son Journal politique de la Grande Guerre (Presses universitaires de Rennes, 2022). Ce dernier et Mordacq s’avèrent indispensables pour qui veut comprendre le tournant politique incarné par Clemenceau après son retour au pouvoir, la détermination pour la victoire ainsi que la lutte contre les défaitistes tant à gauche (socialistes pacifistes) qu’au centre (poursuites contre Joseph Caillaux et Louis Malvy).
Le récit des négociations de Versailles et des traités parallèles avec la nouvelle République d’Autriche et les plénipotentiaires hongrois sont très utiles en tant que source directe, et la narration de la candidature involontaire et ratée de Clemenceau pour la présidentielle de 1920 nécessaire pour toute histoire des institutions sous la IIIe République. Le livre se termine, étant paru en 1931, deux ans après la mort du Tigre, dans un résumé de sa fermeté comme principe gouvernemental, qui aurait pu, selon Mordacq, changer la politique étrangère de la France dans les années 1920 et empêcher les aménagements territoriaux et financiers avec l’Allemagne, que l’auteur regrette dans la lignée de l’intransigeance de Clemenceau. Pour autant, le portrait des délégations chargées de l’armistice du 11 novembre et des difficultés à la mettre en place, notamment les sanctions prévues et les remises de matériel militaire ou de matières premières, rappelle les meilleures pages des mémorialistes diplomatiques français depuis Saint-Simon.