Nous l’Europe. Banquet des peuples de Laurent Gaudé adapté et mis en scène par Laurent Auzé
Flux d'actualités

L’Esprit d’Avignon et les In et les Off de Droit en scène (1)

En partenariat avec l’émission Droit en scène d’Amicus radio, nous proposons cinq podcasts, chroniquant des spectacles programmés dans le In et dans le Off du Festival d’Avignon.

Dans la lignée de l’émission Droit en scène sur Amicus radio qui a démarré en septembre 2018, une grille d’été a été mise en place pendant deux des trois semaines du Festival d’Avignon. Ce Festival, qui s’est à l’origine tenu sur quelques jours en septembre 1947 quand Jean Vilar et Christian Zervos ont monté « Une semaine d’Art en Avignon », ne comprenait alors que trois spectacles. En cet été 2019, le Festival en est à sa 73ème édition et, pour la sixième année consécutive, c’est Olivier Py qui le dirige. Une soixantaine de spectacles et autres manifestations ont été programmées entre le 4 et le 23 juillet dans l’un des quarante lieux officiels (de la Cour du Palais des papes à l’Opéra Confluence en passant par la cour du lycée saint Joseph et autres lieux patrimoniaux ou dédiés à l’événement), avec pour fil rouge le thème de l’odyssée.

Parallèlement, s’est développé à partir du milieu des années 1960, un festival indépendant, appelé le Off, une offre alternative, un peu désorganisée à ses débuts, à l’initiative du théâtre des Carmes, voire contestataire certaines années. Aujourd’hui, le Off est devenu l’événement déterminant pour des centaines de compagnies qui tentent, chaque été, de se faire remarquer par le public et les programmateurs. Et cette année 2019 bat tous les records avec 1592 spectacles programmés. Au bout d’une semaine, le Off avait battu les records de billets vendus à la même période la saison précédente. Le spectacle vivant se porte bien à Avignon.

C’est au sein de ces deux offres étourdissantes, allant du spectacle de marionnettes à partir de quatre ans au classique shakespearien, en passant par l’humour, le cirque, la magie, la danse, que l’émission Droit en scène extrait chaque jour des pièces tirées du théâtre classique et du théâtre contemporain, de grands textes ou de petites histoires, qui mettent d’une manière ou d’une autre en jeu le droit, les rapports à la justice, à la citoyenneté, aux droits fondamentaux...

Au cours de cette première semaine, seize spectacles dans le Off et quatre dans le In ont été chroniqués dans l’un des cinq podcasts.

S’il est difficile de dresser un bilan, puisqu’il est matériellement impossible de regrouper à Avignon des pièces par thématiques dans son programme de festivalier, dépendant de la programmation de chaque salle et des jours de relâches, des grandes tendances peuvent être dessinées.

Incontestablement, l’Europe est au cœur de nombreux spectacles dans le In et dans le Off.

Dans le Off, Nous le peuple européen, six personnages en quête d’Europe pose d’emblée la question de manière provocante : « Mettre l’Europe en scène, comment voulez-vous intéresser le spectateur avec un tel sujet ? »

  • Nous le peuple européen, six personnages en quête d’Europe, création collective
  • Galilée le mécano, mis en scène par Gloria Paris
  • Caillasse créé et mis en scène par Rémy Vachet - théâtre gestuel

La démonstration la plus éclatante est celle de l’adaptation dans le In par Laurent Auzé de Nous l’Europe. Banquet des peuples, essai de Laurent Gaudé. Eclatante ou tonitruante sur le fond comme sur la forme, car c’est à grand renfort de musique à la fois chorale et électro-acoustique, que la volonté de « convoquer une nouvelle vision de l’Europe » est proposée. Il y a pourtant un décalage entre l’interpellation assez démagogique du public qui ouvre la pièce sur la trahison populaire consécutive au référendum sur le traité instituant une Constitution pour l’Europe, et le principe même du spectacle qui est coupé en deux par un intermède invitant de manière très politiquement correcte un grand témoin de l’Europe - de François Hollande le premier soir à Pascal Lamy - à faire part de sa vision de l’Europe ou d’Europe. Cela produit une impression confuse qu’on ne saura que trop dissiper en se replongeant dans le numéro spécial de la revue Esprit

  • Nous l’Europe. Banquet des peuples de Laurent Gaudé adapté et mis en scène par Laurent Auzé
  • Les filles aux mains jaunes, mis en scène par Johanna Boyé
  • Qui va garder les enfants ? de Nicolas Bonneau, mis en scène par Gaëlle Héraut

Enfin, dans Le Présent qui déborde. Notre Odyssée II, spectacle hybride de Christiane Jatahi abolissant les frontières entre le cinéma et le spectacle vivant, l’Europe des frontières, de l’exil et des migrations est omniprésente, même si on la voit jamais.

  • Le Présent qui déborde. Notre Odyssée II de Christiane Jatahi
  • Ef-femininity de Chris Leuenberger (danse)
  • 038 de Kuo-Shin Chuang (danse)

Au mythe de l’Odyssée, répond celui de l’Enéide, traité dans Sous d’autres Cieux de Maelle Poésy, et évoquant le déracinement et la recherche d’une nouvelle identité à travers les routes de l’errance.

Le déracinement et la recherche d’identité à l’époque contemporaine dans l’exil qu’il soit économique ou politique est également bien traité dans Les émigrés de Slavomir Mrozek.

  • Sous d’autres cieux de Maëlle Poésy
  • Les émigrés de Slavomir Mrozek
  • Mawlana de Fares Al-Zahaby
  • J’ai rencontré Dieu sur Facebook de Ahmed Madani
  • Primo Levi et Ferdinando Camon d’Eric Cénat, Dominique Lurcel, Gérard Cherqui
  • L’ordre du jour. Réactions en chaîne de Dominique Frot
  • Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz de Mohamed Kacimi

 

L’autre thématique dominante rencontrée à l’occasion de cette première semaine est celle de la démocratie. Un certain nombre de seuls en scène de plus ou moins grande qualité s’échinent à expliquer par le menu la notion. D’autres tentent de l’illustrer par des faits d’actualité comme celui du terrorisme et la question de la défense des prisonniers de Guantanamo, comme dans Peur(s) d’Hédi Tilette de Clermont-Tonnerre. Mais aussi dans Crépuscule de Lionel Courtot adaptant Les chênes qu’on abat de Malraux, utilisant sa dernière conversation avec de Gaulle pour deviser sur le peuple, la démocratie et l’Europe, entre autres.

  • Architecture de Pascal Rambert
  • Le crépuscule adapté de Les chênes qu’on abat de Malraux, et mis en scène par Lionel Courtot
  • Peur(s) mis en scène par Sarah Tick      

Cette notion de démocratie est également présente dans le grand texte de la Boétie. Le Discours de la servitude volontaire vient interroger le mécanisme de création de la tyrannie et la passivité de ses serviteurs, que le magistrat bordelais appelle à résister et reconquérir pacifiquement leurs libertés individuelles et collectives.

  

  • Discours de la servitude volontaire de La Boétie, adapté et mis en scène par Stéphane Verrue

L’absence de résistance des peuples à ce qui est inacceptable est finement dénoncée dans l’autre grand spectacle du In, qui a fait l’ouverture du Festival d’Avignon dans la Cour du Palais des papes : la fresque familiale d’Architecture de Pascal Rambert aboutit pour finir à poser de manière très ambiguë la question : vaut-il mieux « vouloir régner ou préférer être servile » ?
(Écouter le podcast du 11 juillet).

Enfin, les questions d’enfermement, au sens propre ou au sens figuré, sont également présentes dans le Off. De l’endoctrinement religieux, comme dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook de Ahmed Madani ou Mawlana de Fares Al-Zahaby, à l’enfermement physique, comme dans Caillasse ou Tous mes rêves partent de Gare d’Austerlitz.
(Écouter les podcasts des 9 et 15 juillet).

 

 

Amicus Curiae

Amicus radio est un programme de chroniques, magazines, reportages, entretiens et documentaires, à écouter en ligne ou à télécharger. Porté par une équipe d’animateurs d’horizons divers – magistrats, professeurs, journalistes, avocats – il s’applique à rendre le droit audible et accessible, par delà ses frontières disciplinaires, culturelles ou géographiques.…

Emmanuelle Saulnier-Cassia

Professeure de droit public à l’université de Versailles, agrégée des Facultés de droit, elle est spécialisée en droit de l’Union européenne. Elle a créé par ailleurs une réflexion sur l’appréhension du droit par les arts (scéniques en particulier), à travers une chronique mensuelle « Du droit dans les arts » aux Petites affiches, une rubrique « Théâtre » dans la revue Droit & Littérature depuis…