Retour sur le naufrage du Sewol
Les naufragés du Sewol ont coulé un gouvernement, mais pas un système de gouvernement, tant du point de vue du pouvoir ni de celui du cinéma documentaire.
Un mois après la condamnation à vingt-quatre ans de prison de l’ancienne présidente destituée et deux semaines avant des discussions historiques pour une paix définitive entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, sort un documentaire sur la tragédie du ferry Sewol. Le naufrage vit la mort de près de trois cents lycéens et constitua le détonateur du grand mouvement populaire qui fit vaciller les autorités politiques et économiques du Sud et mit en place un gouvernement aujourd’hui favorable au rapprochement avec le Nord. Deux ans après la « révolution des bougies » de l’hiver 2016, que dit ce documentaire qui a déjà attiré près d’un demi-million de spectateurs dans les salles sud-coréennes ?
Le film Intention (Ce jour-là, la mer en coréen) se compose d’entretiens, de vidéos-photos du naufrage et de reconstitutions sous forme de dessins animés ou de graphiques informatiques. Quelques survivants et témoins du drame parlent face à la caméra dans une tenue qui rappelle le naufrage, comme un gilet de sauvetage ou un gros parka polaire. Cet effet de mise en scène tente de pallier un manque notoire d’images originales qui finit par produire une certaine distance vis-à-vis du sujet. La distanciation est redoublée par les commentaires du réalisateur Kim Ji-yeong et du journaliste et militant Kim Eo-jun (rédacteur du journal sud-coréen Ddanzi Ilbo) lui-même réalisateur en 2017 d’une enquête incriminant l’argent noir de l’ex-président Lee Myeong-bak et plusieurs fois inculpé pour avoir critiqué les anciens gouvernements jusqu’à l’instauration du régime actuel dont il est un soutien fervent. Plus qu’un effet de transparence, il s’agit d’une mise en avant de ceux qui ont élaboré le film (voir aussi la longue liste des noms de ceux qui ont contribué au financement dans le générique de fin).
Au niveau du récit, après avoir retracé les prémices du voyage scolaire des 16 et 17 avril 2014, le film se focalise sur l’analyse d’une grande quantité de données provenant de diverses sources de captation électronique. Il en conclut à la possibilité d’une confusion des radars avec un autre ferry qui naviguait dans les environs. Il montre ensuite comment l’ancre, pendante sous le ferry, s’est probablement accrochée à un récif sous-marin entraînant une forte gîte accentuée par le glissement des containers et des véhicules (en surcharge). Le ferry va mettre plus de trois heures à couler. Abordant, in extremis, les opérations de sauvetage, le film semble soudain faire du surplace. Il insiste sur la manipulation des horaires du signalement du naufrage dans les documents officiels du gouvernement de l’époque. Ce dernier est accusé d’avoir réagi tardivement (lors de son procès, la présidente déchue restera floue sur son emploi du temps aux premières heures du drame). Mais le film se contente de poser la question du pourquoi de cette manipulation et ne va pas plus loin, laissant les spectateurs aux prises avec une question ouverte, d’autant que le retard de signalisation officielle permet de justifier le retard de réaction. Le film n’aborde donc pas ce qui avait, dans les faits, scandalisé les foules en avril 2014 : l’échec des opérations de sauvetage.
Ce qui avait choqué les observateurs, à l’époque, était la série de dysfonctionnements qui avaient rendu l’accident possible et, surtout, l’inefficacité du sauvetage qui se déroula sous les yeux des caméras et quasiment en direct à la télévision (la plupart des rescapés furent recueillis grâce à l’action de civils venus sur les lieux de leur propre initiative). L’affaire avait révélé un système hiérarchique sclérosé, déresponsabilisant tous les acteurs officiels, plongés, de fait, dans une passivité et un attentisme qui seront les véritables causes de l’hécatombe finale. Le capitaine attendait des ordres de ses supérieurs qui ne venaient pas, tout comme les sauveteurs arrivés sur place, tout comme les lycéens auxquels on répétait (leurs professeurs, les autorités) de ne pas sortir de leurs chambres pourtant déjà à demi submergées. La longue chaîne de dysfonctionnements allait jusqu’à la révélation de la surcharge du navire couverte par les autorités, qui protégeaient déjà la compagnie propriétaire du ferry suspectée de multiples malversations et collusions avec des puissants. Les autorités firent un faux pas de plus en niant, dans un premier temps, toute responsabilité (une note des services secrets sud-coréens, révélée plus tard, montre que le gouvernement était plus soucieux de faire taire l’émotion populaire que de porter secours aux naufragés). L’équation, pour ceux qui allaient commencer un marathon de manifestations de près de deux ans, était donc la suivante : l’échec du sauvetage était l’échec du gouvernement, et l’échec de ce dernier était l’échec de tout un modèle social, corrompu jusqu’à l’inefficacité absolue.
Si l’on tient compte de cette réalité historique maintes fois documentée, il apparaît clairement que ce film, émanation de soutiens du nouveau régime, prend soin de ne pas remettre sur la table la critique globale des dysfonctionnements sociaux liés à un système de pouvoir. Ce faisant, il suggère que les changements de têtes au sommet de l’Etat depuis « la révolution des bougies » de 2016 vont suffire pour assainir la situation. D’où le sentiment de distance avec ce qui semble déjà être abordé comme une affaire passée, une affaire entendue et close, qu’il suffira de commémorer pieusement. Or le style même de ce film laisse à penser, par sa ressemblance avec les pratiques documentaires de « l’ancien régime », que les choses n’ont pas tellement changé. Extrêmement didactique avec ses répétitions scolaires, il tente d’enfoncer des clous sur les cercueils des puissants de la veille tout en omettant d’évoquer un contexte qui perdure. Si ce documentaire se fait le porte-parole du nouveau gouvernement, censé travailler à faire toute la lumière sur le drame, il ne propose pas de nouveau régime de regard, de nouvelles approches du réel. Au contraire, il reste plein de préjugés discursifs (un discours non contradictoire et rempli d’informations impossibles à vérifier) laissant le réel à distance au profit d’une « vérité » accommodante : les spectateurs sont priés de s’en contenter. Le métadiscours témoigne de l’autosatisfaction des auteurs qui se mettent en permanence en valeur à l’écran et dans le texte comme des substituts plus ou moins officiels de l’autorité nouvelle (qu’ils prennent soin de ne pas mentionner) en mesure de tout révéler de la « vérité vraie » et de tout mettre sous son contrôle.
S’il n’est pas le grand film dénonciateur qu’on pouvait attendre d’un militant comme Kim Eo-jun, ni même un documentaire d’un nouveau style attaché à la réalité des faits, il trouve parfaitement place aux côtés de cérémonies de commémoration du naufrage du Sewol jouées en mode mineur le 16 avril dernier. En effet, à l’heure du réchauffement des relations avec la Corée du Nord, de grands spectacles sont organisés autour des dirigeants de tout bord. Remettre sur le devant de la scène les fantômes du Sewol équivaudrait à évoquer une émotion populaire, un mouvement venu du « bas » qui flétrirait l’image des puissants qui s’auto-congratulent sur les écrans, qu’ils soient Nord-Coréens, Américains, Japonais ou même Sud-Coréens (il faut rappeler que l’actuel président Moon Jae-in a été élu après et à cause d’une « révolution des bougies » dont il n’a pas été le fer de lance.) Ces « mauvais » fantômes, à la fois les morts du Sewol et les manifestants de 2016, pourraient déranger les grandes réconciliations actuelles et leurs lucratives perspectives économiques : la condamnation convenue d’une bouc-émissaire (l’ex-présidente Park), la libération du président du groupe Samsung, inculpé de corruption, la main tendue au dictateur du Nord, etc. Les naufragés du Sewol ont coulé un gouvernement, mais pas un système de gouvernement, tant du point de vue du pouvoir ni de celui du cinéma documentaire.