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Le Printemps de Séoul : Sung-su Kim refait l’histoire de la Corée

Le Printemps de Séoul de Sung-su Kim est une uchronie qui libère les événements des déterminismes historiques et imagine un héros incorruptible pour l’avenir politique de la Corée du Sud.


Le film 12.12 : The Day de Sung-su Kim, titré en coréen Le Printemps de Séoul en référence au coup d’État de 1979 et à la décennie de militantisme en faveur de la démocratie qui s’ensuit, a dépassé les 13 millions de spectateurs cet hiver en Corée. Ce faisant, il a crevé le plafond d’un box-office engoncé dans sa nouvelle donne avec les plateformes internationales en ligne et a ranimé le cinéma politique, dont les Coréens du Sud ont souvent été friands (Joint Security Area de Park Chan-wook, 2000 ; President’s Last Bang d’Im Sang-soo, 2005 ; A Taxi Driver de Hun Jang, 2017).

Une première courageuse

Pour la première fois, à notre connaissance, le coup d’État des militaires du groupe Hanahoe dirigé par le général Chun Doo-hwan, peu après l’assassinat du dictateur Park Chung-hee, est évoqué directement au cinéma.

Même si, en Corée du Sud, les affaires historico-politiques sont assez souvent abordées au cinéma, cela ne va pas sans risque pour les cinéastes. Par exemple, l’assassinat de Park Chung-hee a donné lieu à plusieurs films, dont les plus connus sont President’s Last Bang, qui a failli coûter sa carrière au réalisateur et L’Homme du président de Woo Min-ho en 2020. Ce dernier ne fit pas de vagues en épargnant Park et en redorant l’aura de son assassin, un officier des services de renseignement (KCIA) qui aurait agi par conviction démocratique. Le film égratignait, en passant, le dictateur suivant, Chun Doo-hwan, le représentant comme un voleur opportuniste. Ce n’est donc pas la première fois que Chun Doo-hwan est mis en scène dans un film.

En 2012, le film 26 Years de Geun-hyun Cho, adapté d’une bande dessinée en ligne (webtoon), osait déjà imaginer au présent comment assassiner celui qui coulait alors des jours paisibles en tant que prisonnier très spécial. Le film faillit ne pas voir le jour, les financements s’évaporant à l’approche d’une élection politique et d’une victoire annoncée des partis conservateurs proches de Chun. Depuis, le redouté Chun est décédé en 2021, mais ses héritiers familiaux comme politiques veillent sur son aura. Deux ans après sa mort, le réalisateur Kim Sung-soo et ses producteurs ont encore pris le soin de changer son nom. Certes, cela est fait de manière assez ironique, car tout dans Le Printemps de Séoul rappelle les lieux et les événements du coup d’État, et le nom de Chun Doo-hwan devient Chun Doo-gwang, à deux lettres près.

Ce qui saute aux yeux des spectateurs coréens est l’évocation directe de la société secrète Hanahoe, dont le nom sulfureux a longtemps été prononcé à voix basse et escamoté par les discours historiques officiels. Le film lui donne une part de choix, celle du diable. Sans creuser trop loin dans l’idéologie du groupe, le film montre clairement, autour du major Chun, les petits et grands officiers d’Hanahoe se comporter comme des gangsters, avec ripailles alcoolisées et femmes faciles. Si le film s’attaque à un épisode historique peu connu et jamais représenté au cinéma, il ne s’agit pourtant pas d’un film d’histoire politique stricto sensu, mais d’une sorte d’uchronie dans laquelle le film imagine une autre version des faits.

Une uchronie

En effet, le scénario imagine qu’alors que l’État vacille après la mort du dictateur et qu’un « printemps du peuple » coréen gronde, un général héroïque (interprété par l’acteur vedette Jung Woo-sung) tient tête à Chun Doo-hwan (interprété par l’acteur vedette Hwang Jung-min) et à son gang crypto-fasciste Hanahoe. Le général, tout spécialement attaché à la démocratie (comme l’était l’agent de la KCIA dans L’Homme du président), s’aperçoit que les hommes d’Hanahoe ont infiltré tous les rouages du pouvoir militaire, mais aussi les pouvoirs politique, médiatique et économique. Qu’à cela ne tienne, seul contre tous, il va tenter d’empêcher la « prise » de Séoul. En vain, malgré de bien complexes mouvements de troupes et retournements de veste de ses faux alliés.

Le dédoublement des événements entre faits historiquement avérés et des personnages et actes de pure fantaisie (voire des actes manqués) permet de dédouaner le film aux yeux des héritiers de Chun qui pourraient demander un procès, comme ce fut le cas avec la famille Park pour President’s Last Bang en 2005. Cela permet surtout, au niveau politique, de ne pas ressasser les complexes positions des uns et des autres, pour, en dernier lieu, renvoyer la culpabilité sur la fatalité de l’histoire, perçue comme une entité surhumaine. Ainsi, l’avenir résulterait irrémédiablement des conséquences de conditions forgées dans le passé. Le déterminisme est une forme de conditionnement, certes, mais il est possible de s’en défaire. L’uchronie du Printemps de Séoul permet de libérer les événements des lourds déterminismes (pourtant bien avérés), d’en prendre conscience pour les dépasser et de faire une proposition imaginaire, centrée sur un héros incorruptible pour l’avenir. En fantasmant au-delà de ce que l’histoire officielle retient comme improbable, le film valide les possibles et dégage des dynamiques, notamment celles de la peur, de l’obéissance et de la corruption opportuniste. Il s’agit donc moins d’une reconstitution historique que d’une réflexion sur les fondements de l’histoire.

Le réalisateur (Kim Sung-soo) et les scénaristes (Hong In-Pyo, Hong Won-chan, Lee Young-jong et Kim Sung-soo lui-même), refont l’histoire, différente de celle qu’ils n’aiment pas, même s’ils maintiennent le résultat final : la dictature de Chun Doo-hwan et la victoire de la « révolution » de Hanahoe. Leur scénario hérite d’un passé dont ils se seraient bien passés et, en renversant la phrase de Michelet, fonde un passé qui éclaire l’avenir souhaité. Cela ne va pas sans un certain tragique car, comme la séquence finale qui voit le héros jusqu’au-boutiste s’avancer seul devant un échec inévitable (Chun l’attend avec toute son armée), l’histoire ne se refait pas. C’est en ce sens que les reconstitutions historiques ont tendance à sceller dans le marbre le caractère relativement répétitif, voire cyclique des expériences politiques. L’uchronie, elle, suggère que d’autres évolutions étaient possibles même si elles n’ont pas eu lieu. L’univers des probabilités sur lequel elle se fonde lui permet de se réapproprier le passé pour en extraire des comportements bien humains qui échappent au destin.

Mené tambour battant, le film a du mal à introduire quelques scènes d’action hors des péripéties imaginaires du héros. Et cela se comprend, car dans les faits réels, ni l’épopée du général héroïque ni les confrontations armées n’ont vraiment eu lieu.

Les faits documentés

Si le héros épris de démocratie est une fiction, le film se fonde malgré tout sur des faits : un sous-officier, le major Kim Oh-rang, a bien tenté d’empêcher l’arrestation de son supérieur par la garde rapprochée des parachutistes de Chun Doo-hwan. Il en est mort. Ce sera le seul. Le général Jeong Byeong-ju, rare officier à s’opposer à la prise du pouvoir par Chun, est blessé, incarcéré puis mis à l’écart. On le retrouvera mort dans des conditions mystérieuses en 1989. De manière significative, l’attitude et la mort du major Kim Oh-rang est représentée dans le film comme une sous-intrigue (quasiment mélodramatique, en jouant sur son amitié avec un officier rebelle) qui a peu de rapports avec l’ensemble du récit. Cela confirme la primauté donnée au personnage uchronique interprété par Jung Woo-sung.

Il n’y eut donc pas beaucoup de résistance à un coup d’État qui mettait en œuvre un projet préparé par Hanahoe du vivant du dictateur Park Chung-hee. Il faut rappeler que la société secrète ne l’était pas tant que ça à ses débuts, et formait simplement la garde spéciale du président dictateur. Chun était leur chef et il était aussi le bras droit que Park désignait comme son successeur, sauf imprévu, à la tête de l’État. L’infiltration « révolutionnaire » de Hanaohe dans les rouages du pouvoir était une stratégie de sélection des hommes entrant dans le moule idéologique du groupe.

Le film fait peu de cas de cette idéologie, hormis quelques scènes illustrant l’absolue soumission aux chefs et les rapports virils. Pourtant, cette idéologie est relativement connue : une élite autoproclamée dirigeant le troupeau bêlant des masses anonymes, avec un système capitaliste et bureaucratique ouvert à toutes les corruptions. L’attrait de Park pour les militaristes nippons (il fut un temps officier de l’armée japonaise), qui s’ajoute à celui de l’armée nordiste (il fut un temps membre du Parti communiste coréen), est connu. Les relents d’embrigadements fascisants de sa nouvelle Constitution dite Yushin (1972) sont évidents. Sous le régime de Park, la formation idéologique était assurée pour les membres d’Hanahoe à l’Académie militaire nationale. Chun et les membres aux manettes du coup de 1979 en sont tous issus. La première décision du premier président démocrate coréen, Kim Young-sam en 1993, fut de dissoudre Hanahoe, dont il craignait un nouveau coup d’État, et d’écarter ses membres du pouvoir.

Les individus avant le système

Un général épris de démocratie à l’époque de Park Chung-hee est un choix scénaristique assez ironique. Dans le film, à un journaliste qui lui demande si la démocratie va enfin voir le jour en Corée après la mort du dictateur, Chun répond que la démocratie n’a jamais cessé d’exister en Corée, avant de demander, à peine menaçant, pour quelle publication le journaliste travaille.

Les scènes de conversation, plutôt bon enfant car publiques, entre les gradés relèvent de la fiction, mais non sans ambiguïté. Elles pourraient réhabiliter, en montrant la possibilité d’un tri entre « bons » et « mauvais » militaires, le corps tout entier d’une armée qui a pourtant très peu résisté au coup d’État. C’est probablement ce qui a permis le financement du film (un budget annoncé de 17 millions de dollars, quatre fois la moyenne locale). Il ne faut pas jeter le bébé (l’armée) avec l’eau du bain (le coup d’État) ! Surtout que le jeune public n’est pas forcément bien au fait des événements historiques.

Mais une autre lecture est possible. À la différence du titre international (d’après la date du coup d’État), le titre coréen oriente la lecture du film vers le mouvement démocratique né au lendemain du coup d’État, notamment à l’occasion du massacre de manifestants anti-gouvernementaux à Gwangju en mai 1980. C’est dans son sillage que le film se place et s’adresse aux spectateurs actuels. Militaire ou pas, l’acteur Jung Woo-sung qui incarne le héros est déjà une idole du public. Il a incarné la jeunesse rebelle dans plusieurs films à succès du même réalisateur (Beat en 1997 et City of the Rising Sun en 1999) et il est le maire corrompu de son film noir, Asura: City of Madness en 2016. Dans Le Printemps de Séoul, son personnage reprend son aura de rebelle : il refuse les contingences jusqu’à provoquer l’affrontement d’avance voué à l’échec. Le héros agit donc en suivant des principes dans un milieu d’opportunistes. Et c’est le message que la jeunesse, s’écartant d’une histoire peu connue, retient du film : dans un contexte social chaotique où l’on se résigne à la survie sous le contrôle des plus assoiffés de pouvoir et d’argent, et où la corruption semble irrémédiable, il reste à l’individu son libre arbitre. À la différence de Chun, le héros tragique du film n’a pas vraiment de passé ni de motivations explicites. Il agit en son âme et conscience, sans chercher à convaincre son entourage (il ne met son épouse au courant de rien). Figure obstinée, sacrificielle, voire christique mais non messianique car il ne fait pas de prosélytisme, son sens du tragique le libère. Cela résonne fortement dans un contexte coréen où, après la vague populaire de démocratie directe de la « révolution des bougies » de l’hiver 2016 et le retour sur scène de partis de tous bords largement déconsidérés, le système politique paraît fatalement piégé.