De l’utilité de « Munich » aujourd’hui
Dans une période marquée par le retour de préoccupations brûlantes autour du réarmement de l’Europe, l’historien Antoine Marès explore les leçons à tirer des accords de Munich de 1938. Non parce que l’histoire pourrait se répéter, mais parce qu’elle éclaire sur certaines faiblesses des démocraties face aux régimes autoritaires, qui sont encore d’actualité.
Pour nos contemporains attentifs à l’actualité, la ville de Munich est désormais liée au discours de J. D. Vance lors de la réunion internationale du 14 février 2025 destinée à réfléchir aux dispositions à prendre face à la Russie dans son conflit avec l’Ukraine : le vice-président américain s’est alors livré à une violente diatribe contre les démocraties européennes et à un éloge des valeurs d’extrême droite. Ce faisant, il a ouvertement rompu avec la défense de l’État de droit considéré comme le ciment des pays démocratiques, et avec un lien transatlantique de plus de 80 ans. Cette révolution géopolitique – même si les prémices en étaient déjà perceptibles sous les mandats du président Barack Obama – a constitué un choc pour l’Europe. Plus tôt, autre dimension majeure des relations internationales jusqu’à présent, les 5 et 6 septembre 1972, le conflit israélo-arabe s’était tragiquement invité dans la capitale bavaroise avec la sanglante prise d’otages de sportifs israéliens.
Au XXIe siècle, plus d’un siècle après la tentative de putsch de Adolf Hitler dans une brasserie munichoise en novembre 1923, galop d’essai de sa prise de pouvoir, « Munich » reste encore lourd de sens. Soulignant l’importance de cet événement, Hitler en a célébré l’anniversaire tous les ans à partir de 1936. Malgré ce lamentable échec de 1923, l’emprisonnement du théoricien du nazisme a été pour lui l’occasion de rédiger sa « bible » idéologique, Mein Kampf, qu’il a mise en œuvre après son accession au pouvoir à la fin du mois de janvier 1933.
Mais ici, c’est « Munich 1938 » qui nous intéresse pour éclairer l’actualité, comme la seconde moitié des années 1930 peut le faire pour illustrer une période marquée par le « réarmement », préoccupation brûlante de nos jours sur le Vieux Continent1. Comme historien, j’aurais garde d’oublier que « l’histoire ne se répète jamais » et que son invocation relève souvent de la manipulation idéologique et de l’anachronisme. Pourtant, le registre des concepts en relations internationales est suffisamment limité pour que nous puissions constater des réitérations significatives. Ainsi, depuis leurs conclusions, les accords de Munich et de Yalta ont-ils connu et connaissent-ils des usages fertiles2.
Munich ou la faillite du droit international
Faut-il rappeler que les quatre puissances occidentales représentées par Hitler, Mussolini, Daladier et Chamberlain se sont réunies à Munich pour signer le 30 septembre 1938 un texte destiné, en principe, à résoudre pacifiquement la question de la minorité allemande des Sudètes, en l’absence des principaux intéressés tchécoslovaques ? Plus exactement, deux diplomates de Prague ont été alors « confinés » au sein de la délégation britannique : un strapontin pour recevoir dans la nuit les conditions dictées par les quatre puissances.
Ces accords de Munich (curieusement mis au pluriel en français – à cause de ses annexes ? – tandis qu’ils sont au singulier en anglais, en allemand ou en tchèque) doivent être analysés à plusieurs niveaux pour être appréciés dans toute leur complexité. Chacun des quatre signataires était dans un état d’esprit différent : un Mussolini rayonnant d’être à nouveau au centre du jeu diplomatique européen, un Hitler dépité de ne pas avoir obtenu plus, un Daladier bougon et inquiet, le seul peut-être à ne pas se faire d’illusions sur la suite, et un Chamberlain persuadé que la paix était sauvée, déclarant à son retour à Londres devant le 10 du Downing Street : « Mes bons amis, pour la seconde fois de notre histoire, un Premier ministre est revenu d’Allemagne en apportant une paix honorable [peace with honour]. Je pense que c’est la paix de notre temps3 ».
Se résumant à un court texte, ces accords envisagent l’annexion au Reich des territoires frontaliers de la Bohême et de la Moravie peuplés de plus de 50 % d’Allemands, avec des annexes concernant des annexions secondaires par la Pologne (au nord de la Tchécoslovaquie) et par la Hongrie (au sud de la Slovaquie) de territoires à forts peuplements polonais et hongrois. Pour ce « charcutage », Berlin a exigé que soit utilisé le recensement autrichien de 1910 et non les recensements de l’entre-deux-guerres correspondant à l’état contemporain des peuplements, l’annexion devant avoir lieu avant le 10 octobre pour les Sudètes alors que des commissions bilatérales avaient à discuter des autres territoires. En apparence, il s’agissait principalement de répondre aux revendications irrédentistes des Allemands des Sudètes – dont s’était saisi Hitler au risque de déclencher la guerre – et de satisfaire au droit des nationalités à disposer d’elles-mêmes. En apparence seulement, car un des buts principaux de Hitler était d’annexer l’ensemble des Pays tchèques (Bohême, Moravie et Silésie) pour bénéficier de son potentiel économique.
Munich a illustré la faillite du droit international. La paix s’était appuyée en 1919 sur la création d’un organe d’arbitrage et de maintien de la paix qu’était la Société des Nations. La SdN et l’arsenal juridique qui l’accompagnait avaient pu exercer leur rôle dans les années 1920. Mais dans les années 1930, ils se révélèrent de plus en plus impuissants face à l’usage de la force et du fait accompli par les États autoritaires (Japon, Italie…), d’autant que les États-Unis isolationnistes avaient refusé de garantir le nouvel ordre international qu’ils avaient largement contribué à mettre en place par les traités de la Conférence de la Paix : nous avons oublié ce temps de l’isolationnisme américain qui revient brutalement avec le président Trump. L’arbitrage ne fonctionnait donc plus. C’était désormais la force qui l’emportait sur le droit. En ce qui concerne la Tchécoslovaquie, son intégrité était en principe garantie par le traité franco-tchécoslovaque de janvier 1924 (avec des clauses secrètes de coopération militaire) et par l’esprit des traités de Locarno d’octobre 1925 par lesquels les signataires avaient entériné le statu quo occidental alors que Londres et Paris avaient garanti la Pologne et la Tchécoslovaquie inquiètes de l’abstention de Berlin à leur égard. Mais, en 1938, le niveau des engagements des quatre puissances européennes était très divergent : la Grande-Bretagne regardait vers le large et son Empire tout en restant prioritairement attachée à l’équilibre européen ; après leur coûteuse aventure abyssinienne, les Italiens savaient qu’ils n’étaient pas prêts à entrer en guerre ; majoritairement pacifiste, la France était avant tout préoccupée par le retard pris dans son armement et aux prises avec une contradiction fondamentale apparue dès les années 1920 dans sa politique extérieure avec des alliances diplomatiques initiales offensives contrariées par l’adoption d’une stratégie militaire défensive ; quant à l’Allemagne, elle ne cessait de progresser vers la destruction de l’ordre de Versailles : fin des réparations, récupération de la Sarre, remilitarisation de la Rhénanie, sortie de la SdN, puis annexion de l’Autriche en mars 1938 en avaient été les principales étapes.
Si, jusqu’en 1938, la Tchécoslovaquie s’est distinguée de tous ses voisins par le maintien d’un régime où la représentation parlementaire voire gouvernementale des minorités était assurée, cet îlot démocratique dut faire face à partir de 1929 à une crise économique d’autant plus importante que, petit dragon industriel, il était très dépendant de marchés internationaux qui se contractaient. Qui plus est, les régions de son territoire les plus touchées par les pertes d’emplois – en raison d’une industrie légère de consommation sensible à la conjoncture – étaient peuplées d’Allemands, qui constataient la régression du chômage par-delà les frontières. Éprouvant une haine viscérale contre la Tchécoslovaquie, Hitler utilisa ce mécontentement comme levier pour déstabiliser son voisin oriental. Le gouvernement de Prague courut en vain après les revendications successives du Parti allemand des Sudètes sans pouvoir les satisfaire puisque l’objectif n’était pas tant l’autonomie que le rattachement au Reich. Pourtant, ces territoires périphériques des Pays tchèques n’avaient jamais fait partie de l’Empire germanique.
Se posa alors la question de la paix avec deux dimensions : son ampleur géographique et sa durée. Si nous considérons Munich du premier point de vue, deux pays seulement pouvaient provisoirement s’estimer satisfaits par les résultats obtenus : l’Italie et la Grande-Bretagne pour les raisons déjà évoquées, Hitler étant lui contrarié de ne pas avoir pu effacer totalement la Tchécoslovaquie de la carte comme il l’avait fait pour l’Autriche six mois plus tôt. Quant à la France, le retour de Édouard Daladier accueilli au Bourget par son ministre des Affaires étrangères illustrait un double visage : le sourire « aux anges » de Georges Bonnet face à l’accueil enthousiaste de la foule accompagnait la mine renfrognée du chef de gouvernement de la France, à la remorque de sa « gouvernante anglaise » depuis le milieu des années 1930. Dans cette affaire, la Tchécoslovaquie était à la fois victime et bouc émissaire. Il apparut rapidement que la garantie qui lui avait été accordée par les quatre signataires munichois resterait caduque. Hitler refusa de la confirmer en décembre 1938 : dès novembre 1937, il avait en effet donné l’ordre d’étudier l’invasion des Pays tchèques et la Wehrmacht entra finalement sans coup férir en Bohême et en Moravie, toutes deux privées de leurs fortifications, le 15 mars 1939. Il est d’ailleurs singulier que le 2e Bureau français ait anticipé dans ses analyses de septembre 1938 les pertes qui résulteraient pour la France d’une annexion des Sudètes par le Reich sans noter les gains pour l’économie allemande : une façon de permettre aux responsables politiques un désengagement plus aisé.
Au regard de la paix, les accords de Munich apparurent au mieux comme un sursis, au pire comme un jeu de dupes.
Au regard de la paix, les accords de Munich apparurent au mieux comme un sursis, au pire comme un jeu de dupes puisque l’industrie des Pays tchèques transformés en « Protectorat » de Bohême-Moravie vint renforcer six mois plus tard le potentiel militaire allemand et qu’elle fut largement utilisée pendant la campagne de France. Munich eut aussi un effet décisif sur les plans allemands d’agression contre son voisin occidental : non seulement les nouvelles frontières rendirent impossible la poursuite de la vie économique d’une Tchécoslovaquie atrophiée et fédéralisée qui avait été la meilleure alliée de Paris en Europe centrale, mais elles permirent à la Wehrmacht de tester les fortifications construites sur le modèle français aux frontières du pays et de conclure qu’il valait mieux les contourner. Ainsi l’offensive allemande de mai 1940 passa-t-elle par les Ardennes non fortifiées que les stratèges français pensaient infranchissables pour les blindés. Sans parler de l’influence qu’eurent les accords de Munich sur la décision de Staline de signer le pacte germano-soviétique en août 1939.
Les leçons de Munich
En quoi ce rappel de septembre 1938 et de ses suites peut-il être utile à la compréhension de la guerre déclenchée en Ukraine par la Russie, malgré les différences notables entre les deux situations ?
- Pour comprendre la récurrence de l’usage de la force privilégiée au détriment du droit, un classique des relations internationales malgré la prévalence morale de l’État de droit depuis le XIXe siècle.
- Pour les illusions pacifistes qui peuvent naître d’approches et d’intentions déséquilibrées entre les signataires d’un accord, potentiel ou non : ce n’est pas en voulant sauvegarder la paix à tout prix qu’on dissuade les puissances prédatrices de la respecter.
- Pour une rhétorique qui rapproche le discours de Vladimir Poutine du 21 février 2022 de ceux de Hitler en septembre 1938, avec la négation de la légitimité des États cibles, le déni de démocratie pour ses adversaires (les « tortionnaires tchèques » des Allemands d’un côté, les « nazis » ukrainiens de l’autre) et l’accusation contre la « victime » de provoquer une déstabilisation de la scène internationale, voire un risque de guerre, si la situation n’est pas urgemment modifiée. Les menaces respectives d’une guerre européenne en 1938 et de l’utilisation de l’arme nucléaire depuis 2022 peuvent être mises en parallèles.
- Pour l’annexion de territoires sous prétexte de protection des minorités, allemande ou russe, en fait par pure prédation et intérêt économique rhabillés en défense national(ist)e : l’industrie tchèque d’un côté, les ressources minérales et agricoles ukrainiennes de l’autre, même si la dimension « politique » est certainement plus importante chez le président russe qu’elle ne l’était pour Adolf Hitler ou aujourd’hui pour Donald Trump. Peut-être aussi en raison de la peur d’une « contagion » démocratique qui remettrait en cause les pouvoirs autoritaires, d’où la lutte implacable contre tout pluralisme ou toute contestation.
- Pour une volonté de détruire un ordre européen détesté : de ce point de vue, l’annexion de la Crimée en 2014 peut être considérée comme celle de l’Autriche en mars 1938.
- Pour l’invocation commune d’un âge d’or « impérial » avec lequel il faut renouer en annexant des territoires contigus. Le fantasme impérial est omniprésent chez Poutine, inspiré à la fois par une relecture de l’histoire russe et par l’héritage de l’Empire soviétique. Ici encore, le récit trumpien rejoint cette nostalgie, jusqu’à se calquer sur le récit du Kremlin.
- Pour le refus partagé de ne pas respecter la volonté et la souveraineté des États démocratiques voisins, donc les règles majeures du droit international.
- Pour le régime de fait de debellatio résultant de l’annexion – d’où le refus russe de parler de guerre comme ce fut le cas en Pologne en septembre 1939 – et permettant de ne pas respecter les règles internationales de la guerre concernant les militaires et les populations civiles livrées à un nouvel ordre intérieur dictatorial, le seul qui soit accepté par les agresseurs. Chez les héritiers du régime soviétique on retrouve toujours le même simulacre d’attachement purement formel à la légalité.
- Pour la rupture avec les traités précédemment signés (les traités de garantie de Locarno d’octobre 1925 pour l’Allemagne, du moins dans leur esprit ; les accords signés sur la dénucléarisation de l’Ukraine le 4 décembre 1994 à Budapest, pour la Russie) : dans l’usage sans limite de la force, les traités ne sont que des chiffons de papier qui ne valent qu’aux yeux de ceux qui veulent y croire.
- Pour la pusillanimité des Occidentaux, qu’il s’agisse de Londres et Paris pour le XXe siècle, et des membres de l’OTAN ou de l’Union européenne, qui n’ont pas su adapter leurs forces à leurs engagements, pour le XXIe siècle.
- Pour un scénario qui utilise les mêmes artifices et qui mène finalement à l’annexion du territoire convoité en plusieurs étapes.
- Pour rappeler que, dans ces conditions, sursoir à la résistance, c’est tout simplement renforcer l’appétit des prédateurs.
- Enfin, pour la sous-estimation sur la scène internationale de l’objet de la prédation, considéré par beaucoup comme une variable d’ajustement du maintien de la paix générale, et de ce fait marginalisé. Soulignons que, comme pour le gain allemand de la Tchécoslovaquie en 1938-1939, la défaite d’une Ukraine qui souhaite se rattacher à l’Occident (OTAN et UE) serait un gain considérable pour la Russie dans son combat contre l’Europe.
Bien entendu, ces éléments ne sauraient exonérer les Occidentaux de leurs erreurs et de leurs responsabilités depuis 1989 dans leurs rapports avec Moscou et dans ce processus guerrier : ces dernières donnent d’ailleurs prise à toutes les propagandes et infox possibles de la part de la présidence russe (avec une reprise récente de ces arguments par l’administration trumpienne) tout en servant de prétexte aux agressions. Mais elles ne peuvent en aucun cas justifier ni la déstabilisation de l’Est ukrainien, ni l’annexion de la Crimée en 2014, ni l’invasion russe de février 2022 et ses suites dramatiques du point de vue des règles du droit international.
1938 nous renvoie non seulement à ce que les Tchèques ont qualifié de « trahison » de leurs alliés – et le sentiment de trahison en Ukraine est fort depuis les engagements pris en 1994 malgré une aide occidentale à la fois certaine et limitée par rapport aux besoins –, mais aussi à la faiblesse des démocraties face aux régimes autocratiques. Tout l’enjeu de la période actuelle est de concilier principes démocratiques et fermeté en même temps que de maintenir un front uni au sein de l’Union européenne pour faire reculer la menace, Moscou voulant également reconstituer dans un esprit de revanche un glacis protecteur contre les valeurs auxquelles l’Europe continue d’être globalement attachée. De ce point de vue, les présidents Poutine et Trump se retrouvent étrangement alliés et il est difficile de mesurer aujourd’hui quel sera l’impact à long terme de la défection américaine sur le mythe d’États-Unis libérateurs du joug soviétique, si fort dans toute l’Europe médiane. Le défi est considérable, mais « la leçon de Munich » est là pour nous rappeler qu’il n’y a pas d’alternative autre que la résistance et un rapide réarmement pour une Europe de plus en plus menacée par les puissances-continents. Si cela passait par le sacrifice de l’Ukraine, tout comme cette honte de Munich a été lourde à porter pour toute une génération aveuglée, ce serait une nouvelle honte face à l’histoire. Malgré les circonvolutions de leurs discours, certains se considérant comme « réalistes », en France et ailleurs, ne cachent pas qu’ils s’en accommoderaient.
- 1. Robert Frank, « On a tort d’évoquer une “économie de guerre”, il vaudrait mieux parler d’“économie de réarmement” », Le Monde, 8 avril 2025.
- 2. Munich 1938, mythes et réalités (éd. Antoine Marès), Paris, Institut d'études slaves, 1979 ; Mythos Munchen. Le Mythe de Munich. The Myth of Munich (dir. Fritz Taubert), München, R. Oldenbourg Verlag, 2002.
- 3. Voir sur ce scénario, Maurizio Serra, Munich 1938. La paix impossible, Paris, Perrin, 2024.