Une guerre de prédation. Pour une vision complexe et raisonnée du conflit russo-ukrainien
Face à la désinformation à l’œuvre dans les médias généralistes, il faut réaffirmer une évidence historique : la légitimité de l’indépendance proclamée par l’Ukraine. Les arrière-plans complexes de ce conflit méritent mieux que les simplifications abusives dont nous nous contentons trop souvent.
Depuis 2014, une guerre se déroule en Europe. En février 2022, elle a pris une forme aiguë. Pour les uns, il s’agit d’en atténuer au maximum les conséquences pour notre confort occidental. Pour d’autres, moins nombreux, comme la Première Guerre mondiale avait marqué le début du xxe siècle, elle signifie l’ouverture tragique du xxie siècle, qui suit et accompagne la prise de conscience d’une crise sanitaire et écologique planétaire. Ce bref texte est le fruit de cette inquiétude1.
Nous sommes confrontés depuis février 2022 à une situation inédite dont nous pouvons faire remonter les origines à la « révolution roumaine », prétendument populaire, de décembre 1989, qui a été retransmise quasiment en direct à la télévision. On sait ce qu’il en a été des illusions nourries alors sur les interprétations données de ce mouvement de masse qui masquait une révolution de palais. La tentation était d’autant plus forte d’y croire que les images étaient là. Actuellement, nous sommes en présence d’un même phénomène avec la guerre russo-ukrainienne, alors que nous vivons sous la dictature des images et de l’émotion qu’elles suscitent sans même nous rendre compte de leur perpétuelle instrumentalisation. Une image, comme un texte, doit être constamment analysée, décryptée, contextualisée pour jouer son rôle de dévoilement de la vérité.
De l’information en continu à la désinformation
Les chaînes d’information continue convoquent animateurs (souvent) ignorants de leurs sujets, journalistes plus ou moins compétents, lobbyistes de tout poil, militants, officiers supérieurs, notamment de la deuxième section, et diplomates à la retraite pour jouer les oracles à partir d’informations données au jour le jour, filtrées par la censure militaire et élevées au rang de connaissances définitives. Ils sont parfois rejoints par quelques sociologues, géographes, géopoliticiens autoproclamés, témoins ukrainiens ou russes de niveaux très hétérogènes pour cautionner leurs propos et leurs analyses. Les spécialistes incontestables de la Russie et de l’Ukraine sont présents au compte-gouttes dans ces débats. Les historiens et les économistes sont quasiment absents.
Marquées par leur fragmentation, leur manque de fiabilité et leur immédiateté, les informations délivrées en vrac constituent en fait une véritable désinformation. Plus la nouvelle est sensationnelle, plus elle suscite l’émotion, mieux c’est. Il s’agit avant tout de maintenir l’audience et de « faire le buzz ». Le saucissonnage auquel est soumis l’auditeur ou le téléspectateur est la version moderne du feuilleton des deux siècles derniers. L’essentiel n’est pas de lui faire comprendre ce conflit né en 2014 qui a pris une autre dimension le 24 février 2022, mais de le faire vibrer dans l’indignation… ou la confusion. Tout et son contraire peuvent être affirmés en vingt-quatre heures, puisque l’incertitude ne cesse de régner sur les décisions et les issues potentielles de ce sanglant conflit, et que l’opacité règne. Il « faut » successivement admirer le courage des combattants ukrainiens et de leur président Volodymyr Zelensky tout comme la résilience de leurs concitoyens, compatir avec les civils cruellement bombardés, trembler avec la menace nucléaire et les représailles potentielles, s’interroger à l’infini sur les intentions de Vladimir Poutine, s’insurger contre l’escalade des bombardements, etc. À cela s’ajoute la perversité du présentisme qui occulte les nécessaires mises en perspective.
Cette masse d’informations et leur caractère souvent contradictoire ouvrent son chemin au doute, donc aux « infox ». N’entend-on pas circuler à bas bruit l’idée que l’Otan serait responsable du conflit, et pas la Russie ? Que la Russie ne ferait que se défendre, avec un flou suspect sur la question de ses frontières ? Que l’Ukraine serait disqualifiée par l’antisémitisme de certains de ses citoyens pendant la Deuxième Guerre mondiale ? Que les atrocités seraient commises par Kiev et pas par Moscou ? Que les Américains chercheraient à entraîner l’Europe dans un conflit mortifère avec la Russie avant de s’en désengager ? Ces bruits sont d’autant plus pernicieux qu’ils s’appuient, chez les « esprits forts » qui se disent « libres », sur la volonté de ne pas être dupés par certaines évidences et par un discours dominant qui leur est suspect : c’est l’un des ressorts principaux du complotisme. Pour accélérer la diffusion de ces « infox », la propagande russe – qui passe de moins en moins par les ondes « censurées » – utilise les réseaux sociaux complotistes d’extrême droite, parfois même de droites radicales, voire de certains courants d’extrême gauche, jouant sur un anti-américanisme toujours très présent en France.
Un manque de perspective historique
C’est là que manque cruellement dans l’espace public l’analyse des historiens sur la longue durée. Que nous l’approuvions ou non, l’ère des nationalismes a commencé au début du xixe siècle et n’a cessé de se développer depuis en Europe, et ailleurs. La volonté de faire coïncider une population qui possède une culture et souvent une langue particulières avec un État en propre est une tendance qui se poursuit, même si elle est depuis plusieurs décennies en concurrence avec la constitution de vastes unités économiques et avec une mondialisation accélérée. La proclamation de l’indépendance ukrainienne en 1991 s’inscrit dans ce vaste phénomène toujours à l’œuvre, qui a débuté pour les Ukrainiens dès le xixe siècle, a failli se concrétiser par la création d’un État en 1918 et a permis la « renaissance ukrainienne » des années 1920 au sein de l’ensemble soviétique. Contester la légitimité de l’indépendance de l’Ukraine et de son droit à choisir ses orientations, c’est nier une évidence historique. Au début des années 1930, la politique stalinienne a provoqué l’extermination par la faim de millions de Soviétiques, Kazakhs, Russes et surtout Ukrainiens. La République socialiste soviétique d’Ukraine a été littéralement martyrisée par ce qu’on y nomme l’Holodomor, dont le souvenir reste très présent.
Il est inutile de développer ici l’une des causes essentielles de la guerre, avec des processus désormais bien connus des Français : d’une part, l’autonomisation croissante de l’Ukraine à l’égard de l’ancienne métropole moscovite et, d’autre part, l’affirmation de plus en plus résolue – avec les manifestations de la place Maïdan de novembre 2013 à février 2014 – de l’attachement des Ukrainiens à la démocratie et aux valeurs défendues par l’Occident, affirmation qui ne préjuge pas de l’avenir dans un après-guerre dont la gestion sera redoutable. Il n’en demeure pas moins que la peur de la contagion démocratique et la perspective d’une perte d’influence au profit de l’Union européenne et de l’Otan ont précipité les décisions guerrières du Kremlin.
Moscou a cultivé et continue de cultiver l’illusion d’une sororité qui lui permettait de maintenir son emprise sur Kiev, car le projet initial de la fin février 2022 était bien de faire tomber sans coup férir la capitale de l’Ukraine et de réduire l’ensemble du pays à un statut à la Bélarus, avec un proconsul à sa tête. Nous sommes les témoins des conséquences de cette illusion, que les historiens auront un jour à éclairer. Car l’agression russe n’a fait que conforter l’identité ukrainienne. En Europe, depuis le début des années 1990, les États multinationaux comme la Yougoslavie en 1991 et la Tchécoslovaquie à la fin de 1992 n’ont pas résisté à la chute du communisme et ont éclaté, l’une dans le sang, l’autre pacifiquement. L’Ukraine serait un cas intermédiaire puisque la Russie affaiblie a accepté son indépendance en 1991, avant que Poutine ne la conteste en 2014 et annexe la Crimée en ouvrant une guerre dans les territoires orientaux de l’Ukraine, une logique qui pourrait toucher également la Moldavie et les Pays baltes.
D’un point de vue juridique, ces annexions sont hautement condamnables, un État s’appropriant une partie d’un État voisin après l’avoir reconnu et même, avec les mémorandums de Budapest de décembre 1994, avoir garanti son existence dans ses nouvelles frontières en échange de la livraison des armes nucléaires installées sur son territoire. De la Hongrie en 1956 à la Tchécoslovaquie en 1968 et à l’Afghanistan en 1979, nous savons que le respect du droit international n’est pas le fort de Moscou, même s’il peut répondre à Washington que l’Irak vaut bien la Syrie. Les annexions de morceaux de l’Ukraine sont la première violation du principe du respect des frontières en Europe depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à l’exception de l’affaire chypriote qui mettait aux prises deux pays de l’Otan. Et ces annexions constituent un précédent inacceptable. C’est pourquoi ce conflit a une dimension essentielle pour la stabilité internationale : les frontières des États ne peuvent pas être modifiées unilatéralement, au risque de provoquer un véritable chaos mondial. L’impuissance criante de l’ONU ne fait qu’amplifier cette crainte.
Une guerre de prédation
Les désordres mondiaux provoqués par la guerre russo-ukrainienne avec l’arrêt de l’approvisionnement en céréales, en engrais, en graines de moutarde, etc. ont mis également en lumière une autre dimension à laquelle les médias ont attaché trop peu d’importance : cette guerre est une guerre de prédation. Il s’agit de prendre le contrôle des ressources minières et agricoles d’un pays très riche en la matière. Et cela nous renvoie au caractère de l’État russe qui, depuis Ivan le Terrible, s’est toujours inscrit dans l’expansion territoriale.
À la différence de ses équivalents européens, le nationalisme russe est étroitement lié à une dimension impériale : l’identité russe demeure « bancale », incapable de sortir de cette identité impériale qui la corsète. Au-delà de la formation d’un glacis stratégique occidental, la constitution du bloc soviétique étendu jusqu’à l’Allemagne en 1945 était allée, elle aussi, dans ce sens d’un contrôle économique. La perte des États socialistes ou démocraties populaires en 1989, puis les indépendances des Pays baltes, de l’Ukraine et de la Moldavie en 1991, outre leur impact géopolitique, ont été des chocs profonds pour une partie des ex-Soviétiques et synonymes d’un sentiment de décadence que la liberté nouvellement octroyée n’a pas compensé. Après les errements de l’époque Eltsine des années 1990, Poutine a donc été considéré à juste titre par une grande partie de l’opinion comme un « restaurateur » sur le plan intérieur, ce qu’il a tenté de poursuivre sur le plan extérieur dans son « étranger proche » (Géorgie, Syrie, Tchétchénie) avant de se lancer dans les guerres ukrainiennes en 2014. Il est frappant de constater la similitude des arguments avancés par le président russe en février 2022 avec les discours d’Adolf Hitler de septembre 1938 pour justifier le rattachement des Sudètes à l’Allemagne, avec cette différence que le chancelier Hitler parlait au nom d’un nouvel « espace vital », alors que le président russe a convaincu une large partie de son opinion de la dimension « défensive » de son action : ce discours, difficilement audible et crédible en dehors d’une Russie cadenassée et sous-informée ou d’alliés dépendants du soutien de Moscou, se traduit par la sémantique utilisée, comme si cette guerre était une simple opération interne à la Russie. Le paradoxe est que ce maintien de l’ordre ex-soviétique a requis et requiert une mobilisation et des pertes sans cesse croissantes.
Dans cette situation russe de déconnexion entre discours et réalités, nous assistons à une hypertrophie de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale, avec une Ukraine qui serait une résurgence de l’Allemagne nazie, donc un envahisseur ; par ailleurs, le pouvoir poutinien emprisonne et tue (au sens propre du terme) tout ce qui pourrait rappeler les crimes du stalinisme, la collusion avec Hitler entre 1939 et 1941 ou la corruption ambiante. Notons que la Russie est au 164e rang du classement Reporters sans frontières pour la liberté de la presse (sur 180) et au 137e rang pour l’auto-perception de la corruption (Transparency). L’Ukraine est respectivement aux 70e et 116e rangs.
Enfin, il est nécessaire de rappeler que si toute guerre est cruelle, celle-ci l’est particulièrement. Non seulement parce qu’elle oppose des nations qui ont été longtemps très proches, mais aussi parce que la violence des moyens employés par Moscou – à commencer par le sacrifice en masse de ses propres hommes – est intolérable à l’égard de l’Ukraine : attaques répétées et volontaires contre les civils, mémoricide (sur Odessa), déportation d’enfants, asphyxie des civils par destruction de ressources vitales, minages de grande ampleur qui laisseront des traces durables, exactions contraires au droit de la guerre, etc. Tout cela relève d’une cour pénale internationale pour crimes de guerre et ce conflit, outre les destructions massives causées à l’Ukraine, est finalement suicidaire et corrupteur pour la société russe, dont l’avenir est obéré, avec des conséquences globales difficilement prévisibles, notamment pour l’Europe.
Ainsi faut-il considérer cette guerre, d’un point de vue bilatéral (car il y aurait matière aussi à évoquer la politique occidentale), comme la résultante d’une évolution historique et de choix ukrainiens légitimes, d’une négation par Poutine de réalités russo-soviétiques infiniment contrastées, d’une agression contre le droit international avec le viol d’une souveraineté sous des formes éminemment condamnables, d’un accaparement cynique de richesses, de réminiscences nostalgiques fondées sur la force soviétique perdue et de la volonté impérialiste et brutale d’un État clanique, voire mafieux, et policier. Rétablir la situation dans toute sa complexité, c’est échapper aux simplifications abusives auxquelles voudraient nous faire croire nombre de médias en nous transformant en consommateurs dociles – et parfois avides – d’émotions.
- 1. Il a été nourri par de multiples échanges avec quelques amis, dont avant tout mon ancien collègue des Langues O’ Charles Urjewicz.