Thierry Pech devant la convention citoyenne pour le climat en 2020 (photo GodefroyParis via Wikimedia)
Thierry Pech devant la convention citoyenne pour le climat en 2020 (photo GodefroyParis via Wikimedia)

Le réarmement démocratique

La France peut être demain à la pointe du renouveau démocratique, mais cela nécessite un récit collectif, des investissements et des institutions spécifiques.


Le diagnostic sur l’état de nos démocraties occidentales est unanime : menace des mouvements populistes, hyper-présidentialisation et/ou technocratisation du pouvoir, incapacité collective à s’écouter, débattre et faire preuve de nuance, imperfection des systèmes électoraux, concentration financière des médias, désinformation, rôle des réseaux sociaux dans la polarisation des opinions publiques, etc. La crise démocratique est sans doute encore plus grave que la crise écologique, car il ne peut y avoir de transition écologique durable sans démocratie. Les récentes révoltes du monde agricole en Europe nous le rappellent. Et pourtant, aucun parti politique ne semble vouloir régler le problème démocratique. À l’heure où l’on parle de « réarmer » le pays, il n’est question d’aucun réarmement démocratique dans le débat public.

L’année 2024 est pleine de dangers pour la démocratie dans le monde. L’Europe doit montrer l’exemple. Mais c’est pour l’instant surtout à l’échelle nationale que le modèle démocratique est le plus abouti. Étonnamment, malgré sa tradition politique verticale, bureaucratique et présidentielle, la France est un des pays qui a mené le plus d’expérimentations démocratiques novatrices, malgré certaines imperfections qui sont les signes d’un tâtonnement compréhensible : convention citoyenne pour le climat, grand débat national, convention citoyenne sur la fin de vie, Conseil national de la refondation, convention citoyenne locale pour le climat et la biodiversité d’Est Ensemble, Fondation de l’innovation pour la démocratie en Afrique1, etc. La France peut être demain à la pointe du renouveau démocratique, mais cela nécessite un plan de grande ampleur.

Un récit

Il faut d’abord produire un récit collectif sur la nécessité de s’engager dans un renouveau démocratique. Cela commence par affirmer que la démocratie est – au-delà de sa promotion de la liberté et de la justice – un régime plus efficace que les autres. Or cette idée est peu admise aujourd’hui : on croit davantage en la décision rapide, verticale et aristocratique, comme en témoignent partout dans le monde le retour à des régimes autoritaires et, en France, la volonté marquée d’un « leader fort »(77 % des Français2). Pourtant, à rebours d’une croyance largement partagée, les décisions prises grâce à l’intelligence collective sont presque toujours meilleures que celles des experts et des technocrates3. La démocratie, lorsqu’elle fonctionne bien, permet de prendre de meilleures décisions, qui sont plus légitimes, appropriées par tous et donc plus efficacement appliquées.

Mais lorsqu’elle dysfonctionne, la démocratie peut être un régime lent et frustrant. Pour la faire entrer dans un nouvel âge, nous pouvons nous appuyer sur le concept de démocratie délibérative : « Les tenants de la conception délibérative s’accordent sur l’idée suivante : la démocratie ne se réduit pas à compter les voix, une part essentielle de sa valeur tient à la façon dont les citoyens forment leurs volontés politiques, qu’ils expriment ensuite par leur vote4.  » Il ne s’agit donc pas de concurrencer la démocratie représentative ou participative, mais d’en renforcer le caractère délibératif, en considérant que la substance est aussi importante que les procédures. Avec la baisse du sentiment d’appartenance à des classes sociales identifiées, l’affaiblissement de la légitimité des représentants et corps intermédiaires et la dé-médiatisation de l’information, nous sommes passés d’une ère de la négociation et du conflit entre des corps politiques représentés à une ère d’individualisme politique. Si nous voulons adapter notre démocratie à cet individualisme, nous n’avons d’autre choix que d’emprunter le chemin délibératif, qui implique le réarmement de la pensée et des pouvoirs des citoyens, donc de leur faire confiance. La démocratie souffre aujourd’hui d’une défiance mutuelle entre les élites politiques et économiques et les citoyens : un nouveau récit collectif, appuyé sur la conception délibérative de la démocratie, doit permettre de dépasser cette défiance, en reconnaissant l’intelligence de chaque citoyen et sa capacité d’apporter avec d’autres des solutions aux problèmes d’intérêt général.

Un investissement

Ensuite, il faut réinvestir de l’argent et de l’énergie pour garantir une information et des médias de qualité. Dans le cadre d’une démocratie délibérative, qui accorde de l’importance à la formation des opinions des citoyens, il faut en effet considérer que « l’information est un bien public5 » Il s’agit de répondre à la crise de la production, de la diffusion et de la réception de l’information. On peut à la fois protéger l’indépendance des rédactions, limiter la concentration des médias, mais aussi mettre les nouveaux canaux de communication et d’information, comme les réseaux sociaux, au service de la démocratie. Dans un ouvrage récent qui révise les thèses de L’Espace public (1962) à la lumière des réseaux sociaux, Jürgen Habermas appelle à rompre avec l’idéologie qui considère les médias et l’information comme une affaire privée et marchande, et à responsabiliser les plateformes numériques par tous les moyens, notamment européens6. La démocratie doit définir ses propres règles de fonctionnement, et non subir celles du marché.

Des institutions

Il faut encore faire évoluer nos institutions représentatives de façon à ce qu’elles intègrent davantage de participation et de délibération. La demande croissante de participation et la déconnexion perçue des élites y appellent. Plusieurs idées ambitieuses méritent un débat public : la création d’une assemblée citoyenne, qui pourrait être permanente, et dont nous commençons à comprendre assez clairement, au regard des expériences françaises et étrangères, quels seraient ses conditions de succès, ou alors l’introduction dans les chambres existantes d’une part de citoyens tirés au sort7.

Par ailleurs, nos systèmes de vote apparaissent archaïques au vu des avancées technologiques et du niveau d’éducation de notre population. Nous pourrions ainsi expérimenter d’autres modes de scrutin, comme le vote par jugement majoritaire, et repenser le fonctionnement du référendum pour le rendre plus ouvert aux citoyens8.

Enfin, il faut redonner du souffle à la démocratie dans nos vies quotidiennes et à l’échelle locale en s’appuyant sur les institutions qui peuvent rendre la parole et la décision aux citoyens : l’administration de l’État et des collectivités, qui doit se munir de services techniques et d’une expertise de la participation, et former les hauts fonctionnaires aux bénéfices de l’intelligence collective et de la confiance envers les citoyens pour réussir les transitions nécessaires ; le réseau associatif et privé, qui doit aider à organiser la délibération ; et les syndicats, car l’expérience de la démocratie commence au travail.

***

En somme, il s’agit de revivifier l’expérience démocratique à toutes les échelles pour se donner la capacité de prendre de meilleures décisions collectives et de mieux les mettre en œuvre face aux crises contemporaines. Nous avons besoin d’intelligence collective. Répondre à la crise démocratique, c’est rendre à chacun sa dignité – car la démocratie reconnaît l’intelligence et le droit de chacun à s’exprimer – et recréer des espaces de débat, un récit commun et un sentiment d’appartenance.

  • 1. Voir Augustin Grandgeorge, « Promouvoir la démocratie en Afrique ? La Fondation de l’innovation pour la démocratie » [en ligne], Esprit, juillet 2023.
  • 2. Yves Bardon, « La France en tête des pays en attente d’un leader “fort” pour “casser les règles” » [en ligne], Ipsos, 13 septembre 2019.
  • 3. Voir James Surowiecki, La Sagesse des foules, trad. par Elen Riot, préface de Joël de Rosnay, Paris, JC Lattès, 2008.
  • 4. Loïc Blondiaux et Bernard Manin (sous la dir. de), Le Tournant délibératif de la démocratie, Paris, Presses de Sciences Po, 2021. Voir le compte rendu de Matthieu Febvre-Issaly dans Esprit, décembre 2021.
  • 5. Julia Cagé et Benoît Huet, L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias, Paris, Seuil, 2021.
  • 6. Jürgen Habermas, Espace public et démocratie délibérative : un tournant, trad. par Frédéric Joly, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2023.
  • 7. Voir notamment Inventer la démocratie du xxie siècle. L’Assemblée citoyenne du futur, présentation par Dominique Bourg, préface par Audrey Pulvar, Paris, Les Liens qui libèrent, 2017 ; Participation citoyenne innovante et nouvelles institutions démocratiques. La vague délibérative [en ligne], OCDE, 2020 ; Thierry Pech, Le Parlement des citoyens. La Convention citoyenne pour le climat, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2021 ; Juliette Kahn, Jules Pondard et Angel Prieto, La démocratie délibérative. De meilleures politiques publiques grâce à l’intelligence collective, Paris, Presses des Mines, coll. « Ingénieurs de demain », 2023.
  • 8. Voir L. Blondiaux, « De la démocratie en France. En finir avec les faux-semblants », Esprit, avril 2021 ; L. Blondiaux, Marie-Anne Cohendet, Marine Fleury, Bastien François, Jérôme Lang, Jean-François Laslier, T. Pech, Quentin Sauzay et Frédéric Sawicki, « Le référendum d’initiative citoyenne délibératif » [en ligne], Terra Nova, 18 février 2019.