Démocratie de la considération
Les récentes conventions citoyennes pourraient inspirer les débats politiques et médiatiques, notamment sous l’angle de la considération à l’œuvre dans les échanges et par la prise en compte de la complexité.
Débattre ou, mieux, délibérer avec des personnes qui ne partagent pas le même avis est devenu difficile, à voir l’incivilité de modes d’expressions sur les réseaux « pas si sociaux » que cela, les formats ultra-courts des temps de paroles médiatiques dont on retient les formules plutôt que les raisonnements, et même l’irrespect et la caricature des faits et des intentions dont font preuve certains représentants politiques. Propos nuancés, prise en compte de la complexité, respect du pluralisme passent presque pour des défauts, alors qu’ils sont les conditions d’une vie en démocratie au regard des enjeux collectifs et de la diversité de nos sociétés.
Les récentes expériences d’assemblées ou de conventions citoyennes, composées par tirage au sort assorti de critères de diversité, offrent des terrains où mettre à l’épreuve le passage de jugements critiques partiels et hâtifs à des jugements « tout bien considérés ». Ce fut le cas à l’étranger avec la Conférence sur l’avenir de l’Europe et en France avec le Grand débat national, la Convention citoyenne sur le climat, la Convention citoyenne sur la fin de vie, dont j’ai été l’un des garants, et, plus récemment, sur les temps de l’enfant. Cette dernière croisait délibération individuelle et collective, délibération éthique et politique, plaçant les conventionnels dans un grand écart entre attention aux cas singuliers, parfois tragiques, et encadrement politique de la fin de vie pour tous. Force est de reconnaître qu’elles nous rassurent sur la capacité de citoyens à devenir pratiquants, actifs et responsables. Cette convention peut inspirer les débats politiques et médiatiques, notamment sous l’angle de la considération à l’œuvre dans les échanges et par la prise en compte de la complexité1.
La considération comme constellation
Le latin considerare, « considérer », se rapporte aux astres qui jouaient un rôle important dans les croyances romaines et leur observation attentive, une tâche essentielle des augures et des astronomes. Le terme consideratio signifie aussi « contemplation » et son dérivé considerator, « celui qui réfléchit » ou le « contemplateur », de même que consideratus signifie « bien réfléchi ». Se tourner vers le ciel indique donc une prise de hauteur. La considération désigne un examen attentif, qui permet d’interpréter des signes pour l’histoire à venir.
La considération au singulier est donc une constellation conceptuelle intéressante. Elle comporte une première série d’acceptions voisines : action d’examiner avec attention quelque chose ou quelqu’un ; attention portée à quelque chose ou à quelqu’un ; prise en considération, entendue comme « tenir compte de » ; estime, égards que l’on témoigne à quelqu’un après avoir pu apprécier sa valeur. Une autre série d’acceptions existe, comme celle de fait constaté, d’élément d’appréciation ou de décision résultant d’un examen attentif. « Considérations » au pluriel signifie : des motifs, des raisons ; des observations précises tirées d’un examen attentif des données et généralement formulées pour elles-mêmes avec ou sans la visée d’un exposé systématique ; des réflexions quelque peu aléatoires. Ce dernier sens se rapproche de la conversation.
Si on tient les deux directions où nous mène cette notion (examen attentif et égards), ces deux exigences à tenir ensemble promettent et guident à la fois vers une connaissance éprouvée selon plusieurs points de vue et une qualité des relations entre participants. On tient avec la considération la prise de hauteur, le pluralisme, le processus d’examen, son arrêt et sa stabilisation, « tout bien considéré ».
L’Œuvre au Noir
Pour voir les astres, il faut qu’il fasse nuit. On oublie trop souvent la rhétorique du silence. Or la qualité des débats est dépendante de celle de l’écoute. Pour penser ensemble et entendre ce que disent les autres, il faut savoir se taire. Et ils sont bien plus nombreux ceux qui écoutent que ceux qui parlent pour décider, pour eux-mêmes ou collectivement. On est bien loin de la confusion entre écouter et obéir, où « il ne nous a pas écoutés » équivaut à « il ne nous a pas obéi ».
On pourrait aller jusqu’à la reconnaissance de la nuit comme envers, qui permet de voir les choses autrement, d’entendre d’autres versions, de croiser d’autres acteurs, mais aussi de s’éprouver soi-même comme un autre. La nuit peut également être comprise comme le temps du retrait et de la réflexion, opposé à l’accaparement des activités. Elle serait ce qui permet la contemplation du De consideratione (1148) de Bernard de Clairvaux, qui se servit de ce titre pour conseiller à un décideur fort occupé, le pape Eugène III, de ne pas oublier le retrait et la méditation.
Une dernière perspective exploite l’origine du terme « considération » et sa nécessaire part d’ombre. Il s’agit de celle de la première phase dans l’alchimie qu’on nomme l’œuvre au noir. Elle a inspiré le titre français d’un ouvrage de Marguerite Yourcenar où cette expression « s’entendait symboliquement comme des épreuves de l’esprit se libérant des routines et des préjugés2 ». C’était d’ailleurs, dans l’initiation alchimique, la part la plus difficile sur les trois étapes pour arriver au Grand-Œuvre.
Au-delà de la reconnaissance
Avec la considération, on va au-delà de la reconnaissance, plus intersubjective et asymétrique quand elle ne vise qu’à corriger le mépris3. Certes, cette étape est importante et participe d’une intercompréhension et d’une correction des inégalités ou des torts commis. Toutefois, elle est sous-développée pour l’examen attentif des actions, des responsabilités dans des systèmes, juridiques, économiques et politiques complexes. C’est encore plus pertinent lorsqu’il s’agit d’actions collectives futures, de politiques publiques, où chacun doit assumer des responsabilités communes, mais aussi différentes au regard de celles des autres personnes et institutions.
Cette sensibilité à la diversité des responsabilités et des contextes participe d’ailleurs du pluralisme et de ses difficultés, sans céder au relativisme. Dans la citoyenneté comme dans la considération, il importe d’être civil dans la façon de s’adresser aux autres et d’adopter un point de vue qui implique un certain détachement pour tenir compte des autres et des contraintes. Les défis de la lutte politique contre un phénomène global, comme le réchauffement climatique, requiert de savoir tenir, d’une part, un ancrage et une responsabilité individuelle, d’autre part, la reconnaissance et la prises en compte de responsabilités collectives internationales.
Avec la considération, le respect s’applique à l’expression et à la teneur des critiques. Pour l’expression, elle ne doit pas faire injure aux personnes affectées ou mises en causes. Pour le contenu, elle doit tenir les exigences d’une critique comme un examen attentif ou, comme le disent les pragmatistes, d’une enquête collective4.
Ordre du discours, ordre du monde
L’ordre du discours conditionne aussi les mondes à venir, que compose et décompose la vie politique. Le désordre du discours participe au chaos du monde et à la confusion de son avenir. Narration, interprétation et argumentation organisent différemment cet ordre du discours. Ces capacités doivent pouvoir se développer dans les interactions réelles entre individus, par exemple dans les conventions de citoyens. Les choix de design institutionnels doivent favoriser l’intercompréhension, d’abord comme effort pour se faire comprendre et comprendre les autres. Ensuite, on peut passer à l’intercompréhension comme entente au sujet des désaccords et des accords éthiques et politiques.
Les ressources de la rhétorique, dans son sens originel et noble, sont à notre disposition. La rhétorique répond, depuis la nuit des temps démocratiques, au souci d’incarnation par un art de la persuasion, liant corps et esprit, émotions et rationalité.
Le goût de Nietzsche pour l’étude de la rhétorique n’est pas étranger au soin qu’il prenait de son écriture : « [La rhétorique] est un art essentiellement républicain : on doit être habitué à supporter les opinions et les points de vue les plus étrangers et même éprouver un certain plaisir à la contradiction ; on doit écouter d’aussi bon gré que l’on parle soi-même, et comme l’auditeur, on doit pouvoir apprécier à peu près l’art mis en œuvre5. » Ces vertus s’acquièrent : c’est même la « plus haute activité intellectuelle de l’homme politique achevé » et pourtant « bien étrangère » aux contemporains.
La considération tient donc ensemble deux constellations, celle des discussions incarnées, par exemple de débats parlementaires ou en mini-publics, et celle des liens entre ces débats, compris dans les allers et retours d’un système politico-administratif. En effet, la vie et la décision politiques s’inscrivent au sein de systèmes institutionnels, très normés et complexes. La puissance et la stabilité démocratique en dépendent. Le défi est dans l’articulation des deux constellations, que promet la considération. Nous pourrions alors parler de théâtre (le système des institutions politiques ou productrices de connaissances) de théâtres (les discussions en publics restreints, spécialisés, mandatés, élus ou tirés au sort).
Ces théâtres distribuent diversement les rôles, selon qu’on se contente d’assister pour juger les joutes de protagonistes, qu’on les apostrophe ou qu’on soit tous participants. Nous avons donc trois types de théâtres politiques : le premier, plus classique, où ce sont des représentants qui font l’action principale ; le deuxième, celui des gouvernés s’adressant aux gouvernants ; le troisième, plus horizontal, entre égaux, notamment sous la forme de mini-publics de citoyens tirés au sort. Les expériences récentes de conventions ou d’assemblées citoyennes participent au développement de ce dernier.
- 1. Bernard Reber, La délibération responsable, entre conversation et considération, Londres, ISTE, 2022.
- 2. Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir [1968], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1976, p. 459.
- 3. Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance [1992], traduit par Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2013.
- 4. Voir John Dewey, Le public et ses problèmes [1927], traduit par Joëlle Zask, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2010.
- 5. Friedrich Nietzsche, Rhétorique et langage, textes traduits, présentés et annotés par Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Chatou, Éditions de la Transparence, 2008, p. 21-22.