Crédits photo : Canva
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Les figures de l’animalité

La philosophe Martha Nussbaum propose d’étendre les principes de notre éthique aux animaux non-humains, et notamment aux prédateurs sauvages. Cette conception réduit les innombrables figures de l’animalité à un concept unique, celui de la victime, au détriment de toutes les autres formes de la vie animale.


Il existe deux façons de chercher à effacer la séparation entre la nature et la culture. La première, plus souvent mise en avant dans les débats actuels, consiste à réintégrer l’homme dans la nature : l’homme reconnaît enfin que la nature l’« enveloppe » et le dépasse, et qu’il va devoir, au sein d’elle, apprendre à « négocier » avec d’autres êtres naturels (animaux, plantes, voire fleuves…). La seconde consiste à étendre à la nature – du moins aux animaux supérieurs – les droits, la dignité, voire les principes d’une vie moralement juste, qui fondent l’existence du monde humain. Bien qu’elles semblent aller dans le même sens, celui du respect du vivant, ces deux voies sont radicalement contradictoires, tant au plan logique qu’au plan pratique, et cette contradiction révèle leur commune faiblesse.

Pour mesurer ce qu’implique la seconde ligne de pensée, il faut lire un entretien avec Martha Nussbaum1. On y voit clairement que son animalisme radical présuppose une ontologie unifiée de l’animal calquée sur l’ontologie humaine. Or les figures de l’animalité auxquelles nous confronte inévitablement la condition humaine sont irréductiblement plurielles : animaux de compagnie, sources de protéine, espèces sauvages qui nous font rêver, pensionnaires d’un zoo, cobayes pour la science, nuisibles (rats, moustiques…) – sans parler des animaux sacrifiés des corridas et des chasses à courre, victimes de rituels portant la trace du sacré archaïque2, ou encore des animaux-métaphores profondément inscrits dans notre langage (« balance ton porc »). Cette première catégorisation est très sommaire et l’on pourrait l’allonger sans difficulté en débordant du domaine des mammifères (quid des poissons ?).

Le propos de Nussbaum a l’avantage de la clarté : ce qu’elle fait miroiter (pour un avenir qu’elle a l’honnêteté de reconnaître lointain) n’est ni plus ni moins qu’une réduction de la vie animale aux normes du monde humain, en prenant comme modèle l’animal de compagnie qui a connu un long processus d’anthropisation. La manière dont elle traite le problème de la prédation en fournit une parfaite illustration. La question est simple : est-il moralement acceptable de soumettre les herbivores sauvages à la prédation des loups ? En tant qu’êtres sensibles, n’ont-ils pas droit à une autre mort que celle d’une proie déchiquetée vivante ? Sur le plan pratique, on ne voit pas l’ombre d’une solution. À première vue, la question appelle une réponse de bon sens : la prédation fait partie de la nature (et de l’attrait magique qu’elle exerce sur nous !) et elle doit être acceptée. Ce n’est pourtant pas la réponse de Martha Nussbaum. Parlant des animaux vulnérables à l’état sauvage, elle n’hésite pas à dire : « Il ne fait tout simplement pas partie de la forme de vie de ces créatures d’être mangées par des prédateurs. » Pour qui douterait du sérieux de cette réponse, on lit plus loin : « Nous savons que dans le cas des animaux de compagnie, nous leur enseignons d’autres formes de comportement. Les gens qui laissent leurs chats sortir tentent de les empêcher de manger les petits oiseaux et, pour cela, ils peuvent apprendre à faire leurs griffes sur un arbre. Les propriétaires veulent que leurs bêtes aient un moyen moralement acceptable de satisfaire leurs instincts de prédateur. » À quoi il est presque trop facile d’objecter que nombre de propriétaires de chats attendent d’abord d’eux qu’ils tuent les souris. Ce sont des alliés absolument nécessaires dans la guerre sans merci que se livrent depuis toujours, et sans doute pour longtemps, les humains et les rongeurs (animaux pourtant réputés parmi les plus intelligents).

Le projet de Nussbaum est de domestiquer les animaux sauvages afin de les intégrer à terme dans l’ordre juridique et moral humain.

Du point de vue du débat théorique, le projet de Nussbaum est de domestiquer les animaux sauvages (au moins les animaux dits « supérieurs ») afin de les intégrer à terme dans l’ordre juridique et moral humain – autrement dit, d’unifier les figures de l’animalité sur le modèle du chien de compagnie. Or, entre l’animal domestiqué, considéré en tant que cet individu singulier avec lequel on peut tisser une relation complexe, affective et moralement signifiante, et l’espèce (le loup), considérée par l’écologue comme l’élément collectif d’un écosystème, il existe un fossé qui n’a aucune vocation à être comblé. Le radicalisme éthique de Nussbaum fait apparaître, en creux, l’impasse éthique de l’autre voie pour unifier la nature et la culture. Aborder les rapports à la nature en termes de droits procède forcément d’une perspective anthropocentrique, que Martha Nussbaum a le mérite d’assumer clairement. La figure de l’animal qui la motive est celle de la victime. Or qu’y a-t-il de plus anthropocentrique et de plus culturellement situé que le souci moderne pour les victimes ? À l’inverse, les tenants conséquents de l’écologie profonde (deep ecology) assument de facto un agnosticisme moral : la nature a ses raisons, à l’encontre desquelles l’humanité n’a aucun privilège à faire valoir3. Ils se situent ainsi à l’exact opposé de Martha Nussbaum quand elle observe, non sans raison, que « la nature n’existe nulle part dans le monde, car nous sommes à la manœuvre partout ».

La question du caractère moral de la relation entre l’humanité et l’animalité se pose réellement, et il est devenu nécessaire de formuler des principes éthiques en ce domaine, ne serait-ce que pour lutter contre une maltraitance souvent injustifiable. Il y a bien dans l’animal une altérité à prendre en compte et, dans la mesure du possible, à respecter. Mais on risque de s’égarer si l’on ne commence pas par reconnaître que les figures de l’animalité sont plurielles, et qu’elles refléteront toujours les manières dont les humains y sont confrontés, les enjeux pratiques parfois vitaux qu’elles comportent et les émotions qui y sont associées. En d’autres termes, c’est toujours à travers le filtre de catégories propres à la culture humaine que nous penserons et organiserons notre rapport à l’animal.

  • 1. David Marchese, “Do humans owe animals equal rights? Martha Nussbaum thinks so”, The New York Times Magazine, 6 décembre 2022. L’entretien est traduit en français dans Courrier international, 12 février 2023. Voir aussi Martha C. Nussbaum, Justice for Animals: Our Collective Responsibility, New York, Simon & Schuster, 2023.
  • 2. Voir Bernard Perret, « Les retours de l’archaïque », Esprit, avril 2023.
  • 3. Voir Arne Næss, L’Écologie profonde [1973], trad. par Hicham-Stéphane Afeissa, présentation de François Yerly-Brault, Paris, Presses universitaires de France, 2021.