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Flux d'actualités

Emmanuel Macron : la politique à l’ère mobile

mai 2017

#Divers

Nous vivons une ère de grande mobilité. La preuve en est que l’objet qui concentre toute notre attention au point de provoquer chez certains une réelle addiction est notre… mobile. Sans cesse en mouvement et en déplacement, il nous faut pouvoir en effet être joignable n’importe où, mais aussi emporter avec nous nos images, nos rendez-vous, nos musiques… « Nous », en somme.

Notre humanité semble avoir elle aussi aujourd’hui et plus que jamais la bougeotte. Déjà la modernité avait pu se définir dès le xviie siècle par ce désir de mouvement. C’est ainsi qu’en littérature les Modernes opposèrent aux Anciens leur envie d’innover et de rivaliser avec les grands auteurs, jusqu’alors jugés indépassables, de l’Antiquité. C’est ainsi également qu’en art, la modernité du Caravage fut de quitter l’immobilité auguste des marbres antiques pour sortir dans les rues de Rome peindre les marginaux et les prostituées, avant qu’un Delacroix ou un Géricault choisissent eux aussi d’abandonner l’Histoire des Dieux pour l’histoire des hommes. C’est encore pour s’évader de leur atelier, munis de leur chevalet portatif et de leurs tubes de peinture, que les Impressionnistes prirent le train pour s’en aller peindre la campagne normande. C’est enfin cette même envie de se « dé-ranger » qui poussa les artistes de l’avant-garde européenne à renouveler leur esthétique en partant du côté de l’Afrique (Picasso et Modigliani), du Japon (Monet, Van Gogh) ou encore de la folie (Antonin Artaud, Yves Michaux). Et que dire de la photographie qui permit au xxe siècle au quidam de photographier une diversité folle de paysages et de scènes, profitant d’un siècle où se succédèrent les premiers congés payés et la consommation de loisir de masse qui firent très vite rimer « vacances » avec « voyages ».

Résolument moderne, nous retrouvons cette mobilité jusqu’en politique. Putschs, révolutions, coups d’états, renversements de régime, succession de « républiques » et, aujourd’hui, le renouvellement de nos dirigeants sur un rythme toujours plus soutenu, obsession de la réforme… le temps et la vie politiques sont faits de mouvements incessants, de basculements et de rétablissements, de destructions et de reconstructions, de déplacements et de replacements.

C’est ainsi qu’en France chaque président élu se sait déjà sur le point de partir et que les gouvernements se suivent et (ne) se ressemblent (pas). L’histoire politique a, ce faisant, des allures de partie de tennis où chaque joueur jette les clés de l’Elysée à l’autre qui tourne déjà le dos pour le prochain. La parole y est propulsée d’un camp à un autre au sein de l’hémicycle et chaque majorité y affronte une opposition dont le rôle ne semble que celui de renvoyer à l’envoyeur chacune de ses mesures et de remettre en jeu son projet, dans l’espoir de pouvoir un jour prendre le service de son adversaire. C’est ainsi également que les votes se porteront une fois sur la gauche, une autre fois sur la droite, du moins jusqu’à présent.

En effet, les récentes élections présidentielles ont, semble-t-il, impulsé un autre mouvement : la fin des partis. C’est ainsi que l’on vit se créer non plus des « partis », mais des « mouvements », comme celui des insoumis de Jean-Luc Mélenchon ou celui des marcheurs d’Emmanuel Macron. Le caractère rigide de la culture « partisane » semble ainsi avoir cédé la place à une dynamique plus mobile, plus mouvante, une nouvelle façon de faire de la politique qui échapperait à la lourdeur des logiques d’appareil et à l’enfermement idéologique pour être plus proche du peuple et du réel. C’est ainsi également que les anciens « partis » de gouvernements qui avaient successivement occupé Matignon et l’Elysée depuis plus de cinquante ans ont été, contre toute attente, éliminés au premier tour.

Nous surfons – ou plutôt glissons – d’un site à notre page Facebook ; nous photographions le moindre instant de notre « tech-sistence » avec notre téléphone, pour pouvoir mieux ensuite l’envoyer à des destinataires connus ou inconnus ; nous sommes présents simultanément dans le monde physique et sur Internet, qui nous permet de plus en plus de « mieux » vivre dans le « réel » ; nous préférons les nouvelles séries au film de cinéma et nous sautons d’un « tuto » sur Youtube à un « forum » pour devenir expert de tout et n’importe quoi en quelques minutes. Le vote est lui aussi devenu mobile et n’est plus l’expression d’une appartenance partisane et identitaire. De sorte qu’après avoir voté pour Valéry Giscard d’Estaing ou pour François Mitterrand, les électeurs français votèrent plus récemment contre Jean-Marie Le Pen, puis contre Nicolas Sarkozy. Jusqu’à se trouver, lors de cette toute dernière élection présidentielle, démunis devant une indécision électorale qui atteint cette année des records.

Cette fin des partis, les deux candidats finalistes que furent M. Macron et Mme Le Pen eurent l’intelligence politique de le sentir. La présidente du Front national – dont elle annonça au soir de l’élection du nouveau président sa transformation en une nouvelle « force » politique – fit oublier la mauvaise réputation de ce parti d’extrême droite par son « rassemblement bleu Marine » et tenta de remplacer le « ou de droite ou de gauche », qui fut celui de l’histoire de la Ve République par un « ni de droite ni de gauche », déclinaison 2017 d’une volonté farouche de se démarquer d’un bloc de gouvernement que fut pour elle et son père l’« Umps », avant que l’Ump ne devienne Les Républicains en 2015. L’ancien ministre de l’Économie du président Hollande sut, après un François Bayrou qui eut au moins le mérite de pressentir cette déliquescence du bipartisme à la française, proposer un « et de droite et de gauche » qui, au-delà de la nuance rhétorique, institue l’idée d’un mouvement entre ces deux sensibilités politiques dont l’opposition fit l’histoire de notre pays.

Au déterminisme oppositionnel du bipartisme traditionnel, au nihilisme de l’« antipartisme » d’un Jean-Luc Mélenchon et d’une Marine Le Pen, Emmanuel Macron s’est ainsi démarqué par le dialogisme de ce que l’on pourrait qualifier d’« a-partisme ». Ou le désir d’instaurer un mouvement continu entre les différentes forces politiques qui, à trop se figer dans des postures convenues, ont fini par ne plus atteindre des Français plus que jamais mobiles dans leurs ressentis, dans leurs désirs et dans leurs choix.

Après avoir quitté un parti ancré dans l’histoire de la Ve République pour donner naissance à un « mouvement », après avoir proposé de mettre « En Marche ! » une nouvelle pensée politique mobile caractérisée par le « et-et », Emmanuel Macron semble avoir réussi le pari historique de mettre fin à l’opposition par l’élection de l’alternative. Espérons maintenant que ce qui peut être une richesse – cette diversité politique qui formera son gouvernement – ne se transformera pas en chaos et que la mobilité qu’il appelle de ses vœux puisse demeurer créative et alter-native,  engendreuse d’un « autre » complémentaire. De cette réussite semble dépendre la survie de la démocratie face à la tentation extrémiste. Quoi qu’il en soit, la France a choisi la mobilité contre l’arrêt sur soi. De cela, nous pouvons nous en féliciter.

 

Bertrand Naivin