Photo Alex Blăjan
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Le masque selfique

janvier 2018

#Divers

Rien ne ressemble davantage à un selfie qu’un autre selfie. Quiconque fixe en effet son smartphone pour réaliser ce que les Québécois appellent un « égo-portrait » se sent obligé de faire une moue, de reproduire des expressions propres à tous les selfies. Le duck face est la plus connue de toutes. Figure également dans le top cinq des expressions le selfish (lèvres en forme de bouche de poisson) ou, au Japon, le mushiba poozu (la pose de la carie, qui consiste à se tenir la joue avec l’intérieur de la main). Plus généralement, nous jouons sur l’écran de notre mobile au « mec cool », à la fille « sexy », au « concentré », à l’« ingénue », ou surjouons l’étonnement ou la perplexité en dressant exagérément un sourcil au dessus d’un œil rieur. L’artifice est donc de rigueur dans cette nouvelle forme de représentation de soi. Mais de quel « soi » s’agit-il ?

 

L’histoire de l’autoreprésentation révèle une succession de changements  regards[1]. Ce « soi » y eut ainsi plusieurs acceptions, de la personnalité artistique dont, à partir de la Renaissance, le portrait devra assurer ou confirmer la valeur à ce sujet intérieur à la quête duquel le peintre partira dès la fin du XIXe siècle, jusqu’au photographe qui interrogera pour sa part son devenir mécanique et fictif. Réalisé lui aussi par une machine, le selfie reprend cette idée d’un soi plus proche de la persona, ce masque que revêtaient les acteurs dans la Grèce antique, que de ce soi que Carl Gustav Jung situait en amont de l’inconscient et du moi conscient. Mais, là où l’autoportrait photographique demeurait une recherche artistique, cherchait à faire de ce visage le point de départ d’un discours ou d’un dispositif plastique, là où la face se faisait matrice créatrice, elle n’est pour le « selfiste » qu’un support communicationnel, le moyen de partager avec ses proches – « amis » Facebook ou intimes – ce qu’il fait, avec qui et où.

Dès lors, cette face se fait chose, un signe qu’André Gunthert qualifie de « dialogique »[2]. Et parce qu’il est vecteur de communication, puisqu’il devient langage, toute équivoque y est proscrite. Les expressions sont en effet exagérées pour être facilement et rapidement reconnaissables, et les conventions « selfiques » sont ainsi soigneusement reproduites. Notre visage n’est plus l’expression visible de notre humanité, ni celle de notre socialisation. Il ne s’offre plus non plus dans une nudité qui responsabilise l’autre. Il devient au contraire une face sans profondeur, sans histoire, sans offrande, une surface sur laquelle peut alors se greffer « le masque selfique ».

Nous sommes devenus des néo-Narcisse. S’il est devenu aujourd’hui commun de qualifier de « narcissique » toute personne amoureuse d’elle-même et de son reflet, cette désignation se révèle au regard du personnage même de Narcisse incorrecte. Ce bel éphèbe, dont Ovide nous relate, dans Les métamorphoses, l’existence et l’émoi qui est le sien lorsqu’il découvre, après une journée de chasse, son reflet que lui renvoie la surface d’une source, ne sait pas qu’il se regarde. À cette époque où n’existaient ni le miroir ni l’appareil photographique, Narcisse ne pouvait en effet pas savoir à quoi ressemblait son visage. Et d’ailleurs, telle fut bien la prière d’un garçon furieux de le voir insensible à ses charmes : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! » (3, 405) Il comprendra plus tard que cet amant qu’il ne peut atteindre n’est autre que lui-même, après être tombé amoureux de son image.

echo et narcisse par J.W. Waterhouse - Walker Art Gallery, Liverpool

Nous sommes semblables à ce Narcisse, mais comme en négatif. Nous semblons en effet, à force de nous regarder dans notre smartphone et de nous affubler de masques « selfiques », ne plus être conscients que le selfie que nous regardons, c’est nous. Ce qui pourrait alors expliquer que nous ne ressentons aucune gêne à passer autant de temps rivés sur nous-mêmes, devenus autres. Nous ne sommes pas les adorateurs frivoles de nous-mêmes et ne pouvons être taxés d’égotisme puisque nous ne prenons pas des photographies de nous, mais des selfies. Et sur Instagram, nous ne faisons au final que jouer avec un visage qui, parce qu’on l’affuble de toutes sortes de postiches, d’accessoires et de filtres, finit par devenir anonyme. Notre attention se porte alors davantage sur ces ajouts que sur nous-mêmes. Nous disparaissons ainsi sous les normes « selfiques », qui en font un selfie et non plus un portrait, une image aux codes instantanément reconnaissables, produite dans le seul souci de s’amuser ou d’amuser l’autre. Le visage y devient accessoire, un objet visuel au même titre qu’un smiley. Un visage dans lequel on ne se projette plus, le sachant destiné à circuler sur internet ou sur le réseau de téléphonie mobile.

Le selfie est en cela une sorte d’image « maximale », une imago comparable à ce masque que réalisaient les Romains en posant sur le visage de leurs défunts une pellicule d’argile pour en recueillir les traits. Il est en effet cette surface qui rappelle un visage mort, un sujet disparu, et le médiatise, le communique. Une face évidée qui n’a gardé du sujet qu’une surface signifiante.

Cette distanciation avec notre propre visage est étroitement liée à ce téléphone qui, pour beaucoup d’entre nous, a remplacé le traditionnel appareil photographique. En effet, la caméra étant placée au-dessus de l’écran sur lequel s’affiche notre visage, nous ne la regardons pas, préférant et ayant le réflexe de vérifier notre image sur l’écran. De sorte que chaque selfie produit un regard de biais : un regard qui évite celui de la personne qui visionnera plus tard l’image, mais un regard qui évite également celui du « selfiste ». Si le peintre était obligé de se regarder dans les yeux pour se peindre, le « selfiste » est incité à préférer son visage à son regard. En résulte un regard qui s’évite, se rate et qui, ce faisant, ne se projette pas, ne se retrouve pas. Le « selfiste » peut alors ne pas se reconnaître puisqu’il ne se regarde pas. Il regarde la surface de sa « face » – terme plus adéquat que « visage » pour rendre compte de ce que nous renvoie l’écran parfaitement lisse de notre mobile – et non la profondeur de son regard.

Le selfie fait ainsi du visage un objet visuel sans projection, sans affect, sans histoire, sans subjectivité. Le moi – self – se fait ainsi chose et devient « ça ». Non plus il fait un selfie, mais bien plutôt ça fait un selfie. Ainsi, Hopey, ce jeune Australien qui envoya en 2002, le lendemain d’une chute à vélo, une photographie de sa lèvre tuméfiée sur le forum du site ABC online, la qualifia de « selfie », donnant alors naissance à un phénomène aujourd’hui mondial. Le selfie est alors bien plutôt un « selfit »« self » (moi) + « it » (ça) – et cristallise l’ethos 2.0 d’une « tech-sistence » où l’individu se voit façonné par les réseaux sociaux.

La télévision et les médias de masse avaient déjà été de redoutables producteurs de stéréotypes. Mais, avec l’internet participatif, c’est le sujet qui se stéréotype lui-même, qui se chosifie, qui fait de son moi un ça. Nous y caricaturons en effet nos émotions et nos affects par des émoticons dont nous agrémentons nos SMS. L’usager des réseaux sociaux se soumet à une véritable dictature du « sympathique » qui l’astreint à toujours plus cacher ses réelles émotions derrière ces masques gentillets. C’est ainsi que Facebook nous contraint de choisir entre six réactions (le simple « J’aime », auquel se sont ajoutés depuis 2016 « J’adore », « Haha », « Wouah » ou « Triste »), qu’Instagram ne nous laisse d’autre option que celle d’« aimer » les images qui y circulent, ou que Twitter limite nos commentaires, avis et réactions aux désormais 280 caractères réglementaires. De même, les réseaux sociaux, parce qu’ils produisent cette nouvelle « extimité » chère à Serge Tisseron[3] – cette intimité devenue à présent exposée, partagée sur internet et rendue publique –nous incitent à lisser, filtrer, sélectionner et maquiller toujours davantage ce que nous y déposons.

Le selfie est donc bien plus qu’un autoportrait pris avec son smartphone. Il est un portrait de soi en « ça », une réduction de soi à l’état de chose numérique. Une individualité que l’on modélise selon les normes communicationnelles et éditoriales des réseaux sociaux. Un visage capable d’une multitude d’expressions que l’on fige dans un masque « sympathique », avec un nombre limité, normé et convenu de moues qui ne sont plus l’occasion d’exprimer des affects, mais de communiquer un « statut », équivalent 2.0 de ce que l’on pouvait qualifier autrefois d’« état ». Le selfie n’exprime plus, il communique. Il ne dit plus rien, mais signifie. Il déclare ce que l’on fait, où l’on est, avec qui, mais non plus qui l’on est.

Bertrand Naivin[4]



[1] Voir Bertrand Naivin, Selfie, un nouveau regard photographique, Paris, L’Harmattan, 2016.

[2] Voir André Gunthert, L’image partagée. La photographie numérique, Paris, Textuel, 2015.

[3] Voir Serge Tisseron, L’intimité surexposée, Paris, Hachette, 2003.

[4] Théoricien de l’art et des médias, chercheur associé au laboratoire AIAC, il enseigne à l’université Paris 8. Voir son essai, écrit avec Pauline Escande-Gauquié, Monstres 2.0. L’autre visage des réseaux sociaux, à paraître chez François Bourin, en mars 2018.