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© Renaud Konopnicki
© Renaud Konopnicki
Flux d'actualités

Angles contrastés. Sur Les Misérables de Ladj Ly

février 2020

On a rarement eu l’occasion, dans des films dit « de banlieue » d’avoir les points de vue antagonistes exposés avec équanimité. La réussite des Misérables tient à la tenue de ce parti pris.

L’intrigue des Misérables de Ladj Ly commence le 15 juillet 2018 : un enfant fait irruption dans le champ, portant un drapeau français en cape, comme un super héros, héritier du môme qui accompagne La Liberté guidant le peuple de Delacroix, lequel a probablement lui-même inspiré le personnage de Gavroche. Avec d’autres gamins, il part de sa ville de banlieue, Montfermeil – où Hugo a écrit son épopée –, pour rejoindre les Champs Élysées et se joindre à la liesse populaire qui célèbre la victoire des Bleus sur la Croatie : la France est, pour la seconde fois, championne du monde de football.

Cette ouverture met en avant la joie unanimiste qui a accompagné l’événement et donne la tonalité de l’œuvre : il va s’agir d’un film sur la France d’aujourd’hui et sur ses enfants, vus à travers une cité dans laquelle on reviendra dès la deuxième séquence pour ne plus en sortir, sauf par de salutaires plans de drone qui la filment de haut et nous permettent de respirer, comme ils autorisent des échappées à un des gamins, pilote de l’engin interprété par Al-Hassan Ly, le fils du cinéaste.

Tout le récit œuvre à détruire l’euphorie initiale, pour nous conduire au sentiment que, suite à la bavure policière qui a touché un enfant, la violence exacerbée va rendre la tragédie inévitable. Mais à quelle échéance ?

Un policier qui arrive de Cherbourg vient d’être nommé à la BAC de Montfermeil. Ses deux collègues lui font faire le tour de la ville en lui présentant au fur et à mesure les principales figures locales. Le procédé est aussi classique qu’efficace : très vite, le spectateur apprend lui aussi à connaître les différentes communautés qui cohabitent tant bien que mal, les Frères musulmans (l’autre BAC, la brigade anti-came), les élus locaux, les trafiquants de drogue, les « microbes », les enfants qui se déplacent en bande et vivent dans la rue et les cages d’escalier. Un monde exclusivement masculin, à l’exception d'un groupe d'adolescentes tendues qui gèrent leur image sur les réseaux sociaux avec la plus grande fermeté et quelques jeunes filles qui attendent tranquillement un bus : elles subissent l’interrogatoire insistant et humiliant d’un des trois policiers, puis tentent de résister. L’une d’entre elles essaie, avec cran, de filmer, quand « Cochon rose » touche une de ses copines (il renifle sa main et prétend qu’elle sent le shit). Cela étant, après cette séquence métonymique d’un harcèlement tellement quotidien qu’il n’est pas perçu comme tel par ceux qui le pratiquent, en suivant les trois « bacqueux », on découvre tout de même quelques femmes dans leur intérieur, elles ne s’en laissent pas compter, chassent les flics qui battent leurs enfants – qui ne sont pas des anges pour autant – et gèrent l’économie communautaire en organisant des tontines.

Ce rendu de l’espace urbain donne déjà une indication sur le principe de mise en scène des Miserables : Ladj Ly s’essaie à rendre compte d’une situation, sans anathème, condescendance, ni apitoiement. C’est pourquoi, tout en nous proposant de constater que les femmes ne sont pas bienvenues dans l’espace public de cette ville de banlieue, le réalisateur ne les ignore pas et les décrit dans la sphère intime à laquelle elles sont cantonnées.

Trois grandes tribus masculines se croisent donc dans le récit, un peu comme dans une série : les trois flics, les « microbes » et les très virils hommes de différentes communautés et ethnies, beurs, dealers, élus locaux, frères musulmans, gitans circassiens, noirs africains…

La patrouille de la BAC est très typée : aux côtés du nouveau venu, Pento (Damien Bonnard, repéré dans le remarquable Inconnu du lac d’Alain Guiraudie), qui essaie de maintenir un minimum de déontologie dans les agissements de ses collègues, Gwada, un policier d’origine africaine un peu débordé par les événements (Djebril Zonga). De son côté, le fameux « Cochon rose » (Alexis Manenti) balance entre des comportements inacceptables innervés par des préjugés aussi bien raciaux que sociaux et la revendication de la difficulté de se conduire correctement dans une situation violente enkystée depuis dix ans, dit-il, par l’absence de moyens voire la désertion de la puissance publique. Entre autres fils du récit, Les Misérables va amener en très peu de temps cet honnête homme, ce bleu, à peut-être agir autrement que son éthique le lui commanderait et à ressembler à « Cochon rose ».

On a rarement eu l’occasion, dans des films dit « de banlieue » – du prémonitoire De bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau (1988) à Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? de Rabah Ameur-Zaïmeche (2001), en passant par Hexagone de Malik Chibane (1995) ou bien sûr La Haine de Mathieu Kassovitz (1995) – d’avoir les points de vue antagonistes exposés avec équanimité. La réussite des Misérables tient à la tenue de ce parti pris : les plans où l’on voit les flics s’effondrer chez eux après leur journée de travail, ceux où l’ancien taulard devenu le sage qui guide les Frères musulmans s’inscrit en contrepoint des prosélytes qui font « un rappel à la prière » des gamins, ceux où le dealer qui contrôle la came dans le quartier s’inquiète de la santé du môme tabassé par la BAC… ces angles contrastés contribuent à faire comprendre que tout le monde est perdant et que cette situation tendue ne peut que conduire à l’affrontement généralisé.

On remarquera tout de même qu’une communauté ne bénéficie pas de ce regard attentif, celle des gitans circassiens. Dès leur première apparition, ils arrivent en vociférant de telle manière que l’objet de leur colère reste opaque. Par la suite, aucun plan ne viendra nous aider à mieux les comprendre. La mise en scène accuse même des traits d’animalité chez ces personnages très chargés en testostérone : le chef parle vraiment de son lionceau comme de son bébé, avec insistance, ce qui pourrait être attendrissant si, par ailleurs, cet homme ne faisait subir un terrible traumatisme à l’enfant qui le lui a volé, en le confrontant à un lion d’autant plus menaçant que le mixeur a poussé les potards pour rendre le rugissement du fauve terrifiant. On se dit que cette scène ferait un effet plus subtil si le personnage du bourreau avait bénéficié d’un seul plan l’humanisant.

Mais cette faiblesse ne saurait ruiner à elle seule les qualités du film. En particulier, la précision du sinistre état des lieux dressé par Ladj Ly. Oui, le territoire des cités est dominé par différentes forces qui tiennent la dragée haute aux forces de la République, lesquelles perdent la déontologie qui devrait être la leur et les Frères musulmans tirent leur épingle du jeu : ils sont absents, donc préservés, du dénouement dont on ne dira rien ici.

Restent les héros du film, les « microbes », ces pré-adolescents qui quadrillent la cité à leur manière, fraient avec les policiers et malgré tout en sont les victimes, en particulier lors d’une bavure qui touche celui qui, en fin de compte, porte le récit, Issa (Issa Perica), l’enfant qui fait les quatre cents coups d’aujourd’hui. Ils sont aussi ceux qui, comme Ladj Ly lui-même l’a pratiqué en 2008, utilisent le cop-watch pour témoigner grâce à leurs drones des excès dont ils sont les victimes. Et le Gavroche qui ouvrait le film, ivre du bonheur d’une victoire sportive, le fermera, le visage déformé par la douleur et le désir de vengeance dans un plan suspendu, dont on espère qu’il résulte d’une volonté du réalisateur et pas d’une prudence commerciale…

Le film s’est fait avec les forces de SRAB Films, la société de Toufik Ayadi et Christophe Barral et un tout petit budget (un million et demi, la moyenne française tournant autour de quatre millions en 2018), dans l’esthétique fébrile qui a marqué les œuvres du groupe Kourtrajmé, créé en 1994 par Kim Chapiron, lequel d’ailleurs a signé avec Pink Noise la musique des Misérables. En 2007, ce collectif avait déjà produit le documentaire de Ladj Ly sur les émeutes de 2005, 365 jours à Clichy-Montfermeil puis, en 2008, Stress pour le groupe Justice : le clip, réalisé par Romain Costa-Gavras avait défrayé la chronique par sa brutalité: il décrivait la descente punitive menée par quelques adolescents des cités dans le quartier du Sacré-Cœur. Ce qui était un brûlot sans causalité étayée laisse place, onze ans plus tard, à une œuvre forcément plus ample puisqu’il s’agit d’un long-métrage, filmé avec toute la maîtrise du chef opérateur Julien Poupard et organisant une coupe histologique de la France à un moment précis : certes, dans le film de Ladj Ly, la violence reste dans les quartiers, mais elle est encore plus effrayante parce que son origine est documentée.

On se prend tout de même à regretter que le désir d’écoute du réalisateur, pressé par l’urgence de son avertissement, n’ait laissé aucune place à l’espoir qui existe pourtant dans les banlieues. Sauf à considérer que, tels qu’il sont décrits dans Les Misérables, les femmes et les enfants ont peut-être un rôle différent à jouer face à la communauté virile dans cette situation économique, sociale et idéologique dégradée.

Carole Desbarats

Pour avoir accompagné plusieurs générations d'étudiants à la Femis, Carole Desbarats s'intéresse à tous les aspects du cinéma, de son économie à son esthétique. Elle s'interroge aussi sur les responsabilités de la transmission, dans l'école et en dehors de l'école, notamment à travers l'association "Les Enfants du cinéma". Voir et comprendre le cinéma, ce n'est pas pour elle un exercice de…