Le col de Montgenèvre (photo Rodolphe de Soras via Wikimedia, 2005)
Le col de Montgenèvre (photo Rodolphe de Soras via Wikimedia, 2005)

Le spectacle de la frontière

L’Exil, toujours recommencé (Seuil, 2024) de Didier Fassin et Anne-Claire Defossez étudie les « protagonistes du théâtre de la frontière » : les exilés perdus dans la montagne à la frontière franco-italienne, les forces de l’ordre (policiers et gendarmes), et les bénévoles des associations, auxquels il faut ajouter la frontière et la montagne. L’attention des auteurs à la frontière au niveau du col de Montgenèvre leur fournit un remarquable poste d’observation sur « les désordres du monde » en général et sur « le traitement des exilés dans la société française » en particulier. Ils nous ont fait l’amitié de nous recevoir à Paris, le 12 décembre 2023, pour discuter de leur enquête.


Votre attention à l’histoire longue de la mobilité des populations à la frontière briançonnaise, avec des alternances de fermeture et d’ouverture, vous permet d’affirmer : « La clôture de la frontière est passée d’une logique de la belligérance à une logique d’indésirabilité1. » Comment cette dernière s’est-elle mise en place ?

Didier Fassin – Nous avons essayé de donner une dimension historique à cette frontière, parce qu’elle est depuis plus de deux millénaires un lieu de passage entre ce qui n’était pas encore l’Italie, et l’on peut même remonter à l’empire romain, et ce qui n’était pas déjà la France, avec notamment le Dauphiné. La mobilité sur cette frontière a connu des formes historiques extrêmement diverses. Au fil des siècles, des bergers, des pillards, des colporteurs, des contrebandiers,  des soldats, des réfugiés hongrois et des déserteurs italiens, des ouvriers piémontais et plus tard marocains sont passés, parfois se sont installés, parfois sont repartis. À partir du xixe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la situation du col de Montgenèvre, au-dessus de Briançon, en faisait un site stratégique dans les périodes d’hostilité entre la France et l’Italie. D’où une importante présence militaire dans des forts construits pour défendre la région.

Aujourd’hui, cette frontière est totalement pacifiée. Elle a été partiellement ouverte après 1945, la France ayant besoin de main-d’œuvre italienne pour sa reconstruction, puis plus complètement après la signature de la Convention de Schengen en 1995. La France s’est toutefois montrée réticente à l’appliquer, multipliant les prétextes pour rétablir des contrôles transitoires de ses frontières, jusqu’à leur rétablissement permanent à partir de 2015, officiellement pour lutter contre le terrorisme, bien que des avis de la Commission européenne en aient démontré l’inefficacité, mais en réalité pour empêcher l’immigration, ce que le gouvernement a fini par reconnaître. Si jusqu’au milieu du xxe siècle, la frontière était censée protéger des ennemis, désormais ce sont des étrangers considérés comme indésirables qu’on empêche d’entrer, même lorsqu’ils veulent demander l’asile.

Anne-Claire Defossez – Alors qu’on n’a plus affaire à des ennemis, la terminologie guerrière insistant sur la dangerosité est restée, et l’on parle d’« envahissement », de « grand remplacement » et de « guerre aux migrants ». Un ennemi réel a donc laissé la place à un ennemi fantasmé.

La consultation des archives de Briançon révèle d’ailleurs des similitudes étonnantes entre les courriers officiels d’hier et d’aujourd’hui. Tel préfet écrivant au maire au milieu du xixe siècle pour l’inviter à faire preuve à la fois de rigueur et de bienveillance à l’égard des étrangers n’est pas sans évoquer un actuel ministre de l’Intérieur insistant sur la nécessité d’associer fermeté et empathie. La stigmatisation, autrefois des Piémontais, est devenue plus générique à l’encontre de toutes celles et tous ceux qui tentent de franchir la frontière, même s’il est évident qu’elle vise surtout certains groupes. Il est à ce sujet intéressant de constater que la racialisation n’est pas nouvelle et qu’elle pouvait viser dans le passé des Européens du Sud comme elle le fait au présent à l’encontre des exilés d’Afrique subsaharienne.

D. Fassin – Pour prendre la mesure de cette racialisation, il suffit d’observer le contraste, à seulement quelques mois de distance, entre la méfiance manifestée par le président de la République à l’égard des Afghans, après la chute de Kaboul aux mains des talibans, avec la peur d’un afflux d’exilés, et la générosité affichée par le même vis-à-vis des Ukrainiens, après l’invasion par la Russie de leur pays qu’ils ont fui par millions. Le parallèle entre les deux moments souligne un point important. La racialisation, au sens de l’essentialisation des différences, est certes une question de couleur de peau et plus généralement d’apparence, et l’on a entendu dire que les Ukrainiens, eux, nous ressemblaient, mais aussi une question de religion, et le fait que les Afghans soient musulmans est un facteur important du rejet dont ils font l’objet en Europe. Une preuve en est que le seul pays, sur la route des Balkans, où les exilés du Moyen-Orient bénéficient d’un peu plus d’hospitalité de la part des habitants et des autorités qu’ailleurs est la Bosnie, qui a une importante population musulmane, alors que la Grèce et la Croatie ont été dénoncées dans de nombreux rapports internationaux pour les violences et les violations de droits commises par leurs forces de l’ordre.

En quoi les dispositifs de surveillance et de répression mis en place, coûteux et inefficaces, constituent-ils un « spectacle de la frontière » ?

A.-C. Defossez – Depuis 2018, des moyens humains considérables ont été déployés pour tenter d’étanchéifier la frontière. On est ainsi passé d’une cinquantaine de policiers à environ deux cent cinquante membres des forces de l’ordre avec l’envoi d’escadrons de gendarmes mobiles. Or, premièrement, les exilés qui essaient d’entrer en France, souvent d’ailleurs avec l’intention de poursuivre leur périple vers l’Allemagne, l’Angleterre ou la Scandinavie, ne sont qu’environ quatre mille par an à ce qui est l’un des deux points de passage depuis l’Italie. Et deuxièmement, presque tous parviennent à rejoindre Briançon, souvent dès leur première tentative, parfois après avoir été refoulés à une ou plusieurs reprises, ce qui signifie que la répression est inefficace, comme le reconnaissent aussi bien les policiers et les gendarmes que les autorités.

Cette politique est donc coûteuse pour des résultats médiocres. Au vu des chiffres de non-admissions fournis par la préfecture et des estimations faites dans le Calaisis par une mission parlementaire, nous avons pu calculer que chaque refoulement revient à 14 000 euros, sans pour autant empêcher la personne interpellée de repasser plus tard. Au fond, chacun le sait, la militarisation de la frontière ne permet pas de la contrôler, mais d’afficher vis-à-vis du public qu’on le fait. Les responsables politiques auxquels nous en avons parlé évoquaient la souveraineté de l’État, mais il était évident pour nous que ce n’en était que la mise en scène. Le seul effet notable de ces pratiques, c’est la mise en danger des hommes, des femmes et des enfants, pour certains en bas âge, qui, pour échapper aux forces de l’ordre, empruntent des chemins de montagne plus dangereux et, lorsqu’ils sont poursuivis, se mettent à courir, au risque de chutes, parfois mortelles.

Comment saisir la condition des exilés et l’inégalité des vies qui les affecte ?

D. Fassin – Nous parlons d’exilés, plutôt que de migrants ou de réfugiés, voire de sans-papiers, ou d’étrangers en situation irrégulière, pour plusieurs raisons. D’abord, nous voulons échapper à la désignation administrative ou légale qui sert souvent à les disqualifier. Même le terme « migrant » sous-entend « économique », donc non légitime, par opposition à « réfugié », qui veut dire « politique », donc légitime, mais, souvent, les causes des départs sont multiples (guerre, persécutions, violences, pauvreté…). Ensuite, nous voulons revenir à ce qui rend compte de leur existence nomade, à savoir de s’être sentis contraints de quitter leur pays, souvent pour sauver leur vie, parfois pour lui donner un sens, et c’est ce qui nous amène à parler de condition d’exilé.

Cette condition, nous avons essayé de la saisir à travers la reconstitution de leur périple depuis leur départ, qui pouvait être soudain dans une urgence qui se joue à quelques heures, ou bien au terme d’une phase de préparation. Ce périple dure fréquemment plusieurs années, en raison des difficultés rencontrées, des arrestations et des séjours en prison ou en camp, des pauses pour travailler et gagner un peu d’argent afin de payer la suite du voyage. Et cet exil est toujours recommencé, comme nous le disons dans le titre du livre, parce que les arrêts sont rarement définitifs. La répression reprend, et il faut se remettre en route en affrontant de nouveaux périls.

A.-C. Defossez – Concrètement, nous avons réuni, parmi les milliers d’exilés que nous avons croisés, près d’une centaine de récits, ou plutôt de fragments de récits. Car nos échanges, le plus souvent dans le refuge de Briançon, étaient parfois fugaces, à des moments où les personnes avaient envie de parler. Pour des raisons éthiques, nous voulions éviter autant que possible de réveiller des souffrances chez des exilés qui avaient vécu des épreuves qu’il est même difficile d’imaginer, que ce soit dans les affres de la traversée du Sahara ou de la Méditerranée, sous les coups de geôliers libyens ou les tirs de garde-frontières turcs, dans les humiliations et les deuils.

Pour comprendre ce qui se joue lors de ces périples, nous avons analysé les relations entre la micropolitique dans laquelle les exilés se trouvent pris malgré eux tout au long de leur périple et la macropolitique des États dont ils traversent les territoires, mais aussi des États européens qui ont externalisé le contrôle de leurs frontières en offrant d’importants fonds à des gouvernements peu démocratiques pour qu’ils renforcent leurs polices et en se montrant peu regardants sur les effets délétères de la répression des exilés. La responsabilité de l’Union européenne est immense tant dans le renvoi dans le désert par l’Algérie, le Maroc et la Tunisie d’hommes, de femmes et d’enfants abandonnés par les forces de l’ordre qu’elle finance, sans eau, sans nourriture, loin de tout. Ou encore, dans le refoulement des bateaux d’exilés en Méditerranée et la transmission de leurs coordonnées aux garde-côtes de Libye, où ils sont renvoyés et torturés dans des prisons.

Le chapitre sur les forces de l’ordre ne fournit-il pas des pistes politiques en évoquant des agents qui refusent la politique du chiffre ou ont du mal avec les chasses aux exilés ?

D. Fassin – Lors de notre recherche, nous avons tenu à rencontrer tous les protagonistes de la scène de la frontière : les exilés, les personnes qui leur viennent en aide, et les forces de l’ordre qui tentent de les empêcher d’entrer sur le territoire français. Ce sont les policiers, les gendarmes, et leurs supérieurs qu’il a été le plus difficile de rencontrer, et il a fallu aller jusqu’au niveau du gouvernement pour obtenir les autorisations et avoir des entretiens. Mais pour les agents qui sont sur le terrain, nous avons utilisé d’autres moyens, en fonction des circonstances, par exemple à l’occasion d’interpellations, ou par l’intermédiaire de personnes que nous connaissions.

C’est ainsi que nous avons pu nous rendre compte d’un certain désarroi dans leurs rangs. D’une part, tous, presque sans exception, se rendent bien compte du fait que leur travail n’a aucun sens : courir après des exilés, interpeller des femmes et des enfants, et le faire en sachant que ça ne sert à rien puisqu’ils repasseront, est décourageant pour beaucoup. D’autre part, certains sont choqués par la politique qu’on leur fait mener : ils la trouvent inhumaine, se rendent compte de la détresse de ces gens et parfois cherchent même à les aider. Et puis il y a les unités de secours : le peloton de gendarmerie de haute montagne et la compagnie républicaine de sécurité de haute montagne qui, à tour de rôle, assurent la protection des alpinistes, des touristes et aussi des étrangers, lorsqu’ils sont en situation de détresse, perdus dans la neige ou coincés sur des barres rocheuses.

A.-C. Defossez – Cependant, la plupart des agents se contentent d’appliquer les ordres, même lorsque ces ordres violent les droits des exilés. C’est ainsi que beaucoup ne leur traduisent pas les documents de non-admission, les signent éventuellement à leur place, refusent d’enregistrer leur demande d’asile et parfois même falsifient les papiers attestant l’âge des mineurs pour justifier leur refoulement. Il arrive en outre que certains commettent des violences physiques, profèrent des insultes à caractère raciste et même dérobent l’argent des exilés, comme nous avons pu le constater à la lecture de nombreux signalements au procureur de la République et lors du procès de deux agents convaincus d’infractions graves.

Faut-il rouvrir la frontière ?

D. Fassin – Il faut d’abord rappeler qu’il n’y a pas de frontière de fait pour les personnes qu’on ne suspecte pas d’être extérieures à l’Union européenne. Pour notre part, nous n’avons jamais été contrôlés en la franchissant. Cette frontière n’existe que pour les personnes racisées qu’on suppose venir d’Afrique ou du Moyen-Orient. C’est pourquoi elles passent par la montagne en prenant des risques pour ne pas croiser des policiers ou des gendarmes.

Or beaucoup d’entre elles sont de potentielles demandeuses d’asile et en feraient la démarche si on les y autorisait. Pensons aux Hazaras persécutés en Afghanistan ou aux Iraniens qui fuient le régime des mollahs. Il y a aussi les mineurs isolés qui devraient bénéficier de la protection des services de l’Aide à l’enfance. Pendant longtemps, les policiers les ont refoulés illégalement, mais cette pratique a été condamnée par la justice française. Aujourd’hui, ceux qui se présentent sont généralement adressés au Conseil départemental qui, malheureusement, refuse dans plus de neuf cas sur dix de les reconnaître. Pour les demandeurs d’asile comme pour les mineurs isolés, la seule solution est d’éviter les forces de l’ordre.

A.-C. Defossez – C’est pour cette raison qu’avant de s’interroger sur l’ouverture des frontières, il faut se poser la question du respect de la loi française, du droit européen et des conventions internationales. Or les pratiques policières et militaires sont souvent illégales. D’ailleurs, la France a été critiquée par la Commission européenne pour avoir, depuis neuf ans, réintroduit le contrôle des frontières dans l’espace Schengen, et elle a également été condamnée à diverses reprises par la Cour européenne des droits de l’homme pour le caractère discriminatoire de ces contrôles, par le Conseil d’État pour ne pas permettre le dépôt des demandes d’asile à la frontière et par les tribunaux administratifs pour ne pas admettre les mineurs non accompagnés. Ironiquement, les membres de l’association Tous Migrants, lorsqu’ils font des maraudes en montagne pour porter assistance aux personnes en difficulté et qu’ils se font contrôler, remettent aux agents un petit fascicule qui leur rappelle les droits des exilés qu’ils sont censés respecter et leur indique même qu’ils ont la possibilité de désobéir à des ordres illégaux…

D. Fassin – Il faudrait que les responsables politiques français et européens prennent un peu de hauteur de vue. Dans le climat national-populiste qu’entretiennent la plupart des gouvernements, on veut faire croire qu’avec quelques milliers d’agents des forces de l’ordre, on va empêcher de franchir la frontière des exilés qui, pour échapper à des dangers imminents dans leur pays, ont voyagé pendant plusieurs années, ont traversé des déserts et des montages, des rivières et des mers, ont été pourchassés, battus, dépouillés par des policiers et des militaires tout au long de leur périple. On entend même des préfètes et des préfets dire que l’existence d’un refuge à Briançon, où les exilés peuvent se reposer, se nourrir, se laver, se soigner pendant quelques jours, constituerait un « appel d’air ». Peut-on sérieusement imaginer qu’une personne à Conakry ou à Kaboul se mettrait en route parce qu’elle aurait appris l’existence d’un lieu hospitalier pour y faire une halte dans les Alpes ? Cette notion d’appel d’air, contestée par de nombreux travaux scientifiques, n’est qu’un prétexte pour ne pas organiser les conditions d’un accueil décent pour des exilés qui ont vécu des tribulations profondément traumatisantes et qui mériteraient mieux que ce que les associations décrivent comme de dangereuses et humiliantes chasses à l’homme dans la montagne.

A.-C. Defossez – Il faut cesser d’instrumentaliser politiquement les migrations en agitant la menace d’une invasion, alors même que les chiffres la contredisent formellement. Cesser de faire des lois presque tous les ans pour rendre la vie toujours plus difficile aux exilés. Du reste, les étrangers qui vivent et travaillent en France occupent des emplois indispensables au fonctionnement de notre société. Ils paient des impôts et participent de notre vie culturelle. Ils envoient de l’argent dans leur pays d’origine, ce qui a tendance à ralentir l’exil plus efficacement que l’aide internationale. En saturant le débat public avec un prétendu problème migratoire, on aggrave une situation qui appellerait, plutôt que de la démagogie, un peu courage. Ce courage qui, aujourd’hui, manque tellement aux hommes et aux femmes qui nous gouvernent.

Propos recueillis par Jonathan Chalier

 

  • 1. Anne-Claire Defossez et Didier Fassin, L’Exil, toujours recommencé. Chronique de la frontière, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2024.