Copyright 2019 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. TM & © DC Comics / Niko Tavernise
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De quoi le Joker est-il le masque ?

Le film de Todd Philips explore l’avènement des violences à l’âge des inégalités et l’écrasement de l’individu par le libéralisme économique. Les blessures du personnage reflètent une crise collective.


«  Or que se passe-t-il lorsque le perdant radical surmonte son isolement, lorsqu’il s’allie à ses semblables, trouvant refuge dans un cercle de perdants, dont il n’attend pas seulement qu’il le comprenne, mais aussi qu’il lui témoigne son respect – un collectif de gens qui lui ressemblent, qui l’accueillent chaleureusement, qui ont besoin de lui ?

C’est alors que se décuple l’énergie destructrice dont il est porteur, lui faisant perdre ses derniers scrupules : un mélange de pulsion de mort et de mégalomanie s’opère, à son impuissance vient se substituer un sentiment de toute-puissance aux conséquences catastrophiques[1].  »

Le Joker est partout : manifestations en France et à travers le monde, images de profils sur les réseaux sociaux, couvertures d’hebdomadaires. Le masque au sourire grinçant excède le cadre de la culture populaire et envahit l’espace médiatique. Et politique ? Objet de réappropriations nombreuses, le Joker cristallise les stigmates de sociétés désenchantées, saisies par de multiples mouvements de colère et de contestation. Si la figure du Joker est déjà ancienne, c’est le film de Todd Phillips, sorti en 2019, qui lui a redonné toute sa force. Immense succès d’audience, le film a également essuyé nombre de critiques : apologie de la violence gratuite ou caricature «  populiste  » pour les uns, fresque sociale en faveur des oubliés pour les autres, il réinvente une figure révolutionnaire. Une étrange mise en abyme a eu lieu : tout comme le personnage Arthur Fleck devient le Joker à son corps défendant, le film est devenu un emblème et une icône pour toutes sortes de dissidences, bien que son réalisateur se défende d’avoir fait un film politique.

Singulier dans la litanie de films adaptés de comics, Joker opère un pas de côté en donnant la vedette à un anti-héros charismatique. Depuis 2001, les films de super-héros ont été avant tout le creuset d’une réflexion post-11-Septembre, au travers desquels l’Amérique a scruté ses failles et blessures[2]. Joker, quant à lui, explore une autre ligne sismique contemporaine : l’avènement des violences à l’âge des inégalités et l’écrasement de l’individu par le libéralisme économique. Ce récit d’une subjectivité pathologique et torturée a fonctionné comme un miroir contemporain trouvant un large écho. En effet, le Joker de Todd Phillips n’affronte pas un héros-justicier mais un monde dépeint comme cruel et corrompu. Don Quichotte tourmenté, il revêt, dans sa monstruosité, une humanité et une vulnérabilité qui font toute son ambivalence. Insurgés, militants et manifestants à travers le monde (Liban, France, Chili, Irak, Liban…) s’y sont reconnus et en ont fait l’effigie de leur mal-être. Que signifie cette identification à un personnage de fiction dans le champ de l’action collective ? Quel sens donne-t-elle au spectacle du politique ? Signe d’un imaginaire culturel désormais mondialisé se départant des icônes politiques ­d’autrefois, ces reprises indiquent aussi la recherche d’un récit que l’on peut s’approprier à l’ère d’une crise de la représentation.

Inversion des stigmates et radicalité

Le film Joker met en scène un personnage essentiellement ambivalent : il provoque empathie et rejet, oscille entre victime et bourreau[3]. Il poursuit un renouvellement constant du personnage créé dans les années 1940, inspiré de L’Homme qui rit de Victor Hugo. Némésis de Batman, sa singu­larité en a fait une figure fascinante et riche, notamment pour les auteurs. Au cinéma, Tim Burton, dans son Batman de 1989, confie le rôle à Jack Nicholson : membre de la pègre défiguré par l’acide, ce Joker est un dandy criminel s’inscrivant dans un jeu de double et de filiation malsaine avec le super-héros. Plus récemment, en 2008, The Dark Knight de Christopher Nolan met en scène un Joker, punk nihiliste, aux origines mystérieuses. Il fonctionne comme un élément perturbateur et révélateur d’un héros et d’une population inquiète, prête à sacrifier ses principes au profit du sécuritaire. Le film Joker de 2019, porté par Joaquin Phoenix, a réécrit les origines du personnage tout en occultant le personnage de Batman. La lutte n’est plus avec un héros incarnant le Bien, mais avec une société impitoyable et à bout de souffle.

Comédien de stand-up raté et isolé, le rôle de Joaquin Phoenix renoue avec la veine hugolienne de L’Homme qui rit ou du bossu de Notre-Dame de Paris. Son visage est un stigmate qui porte et montre les affronts du monde dans lequel il vit : il en est sa créature. La toile de fond sociale fait de cette naissance d’un monstre le surgissement d’un refoulé destructeur. La ligne forte du film est d’universaliser une figure autrefois filmée dans son excentricité et sa subjectivité cruelle. La folie criminelle est rendue dans une dimension clinique et pathologique, fonctionnant comme un déterminisme. De là, une ambivalence se retrouve dans la réception et les interprétations du public : le Joker est-il l’acteur de sa révolte ou le produit d’une collectivité malade et aliénante ?

Le mal n’est plus l’essence du personnage, mais l’effet du monde sur lui.

Des thèmes forts dans leur contemporanéité rythment le récit : sentiment de marginalité, mise en trouble des espaces médiatiques, inversion des stigmates sont les ressorts de la genèse du sociopathe qu’est ce nouveau Joker. Le mal n’est plus l’essence du personnage, mais l’effet du monde sur lui. Les décors urbains et réalistes (proche du New York des années 1980) du film portent quant à eux une dichotomie entre des délaissés et des nantis cyniques et méprisants. Tout concourt à l’explosion dans cette ville de fiction en proie aux tensions : le Joker est la flamme qui met le feu à une poudrière sociale. Tout au long du récit, les blessures individuelles du personnage d’Arthur Fleck trouvent un miroir constant dans une crise collective. Individu marginal et précaire, il deviendra le Joker sous les coups répétés d’une déchéance sociale et psychologique. Joker, dans son récit d’un devenir, élabore une entité qui finit par dominer un individu auparavant faible. Cinématographiquement, le Joker apparaît d’ailleurs souvent dans des miroirs, focales de caméra, écrans de télévision ou chorégraphies esthétiques dignes du music-hall : un double maléfique d’Arthur Fleck. Il est une image contagieuse et inquiétante : cette contamination a ironi­quement dépassé le cadre du film pour investir les images de manifestations récentes. Là est le coup de force de Todd Phillips : avoir saisi le Joker dans sa puissance visuelle et esthétique. Tel un malin génie, il semble prêt à investir tout sujet brisé et humilié. Il y a une contingence de cette folie et de cette apparence qui atténue la singularité du personnage.

Le Joker représente la possibilité d’une survie en retournant la destruction de soi vers le monde.

Le Joker représente la possibilité d’une survie en retournant la destruction de soi vers le monde. Il déstabilise la rigidité d’une société qui écrase et exclut, tissée de solitudes, pour rencontrer ses semblables dans une ordalie commune. Ce mimétisme s’est rejoué dans les rues et sur les réseaux sociaux. En effet, dans sa radicalité, le Joker n’est pas une figure fédératrice ou constitutive d’un horizon politique. Il marque bien plutôt un individualisme qui ne parvient pas à faire corps dans une collectivité insurgée. Plus que l’avenir d’un «  nous  », il est ­l’affirmation violente d’un «  on  » exaspéré. La perte d’une confiance dans l’avenir se double d’une jouissance presque désespérée de se libérer enfin de l’humiliation et de signifier un retour de flamme.

Visibilité et menace

Le masque du Joker offre une visibilité spectaculaire à l’invisibilité sociale tout en maintenant l’anonymat. Son message signifie une condition commune. Le réalisateur Todd Phillips a d’ailleurs puisé son inspiration dans Batman: The Killing Joke, récit des origines du personnage créé par Alan Moore, également l’auteur de la bande dessinée V pour Vendetta. Le masque de théâtre du personnage de cette dernière, souriant, aux moustaches fines, référence à l’anarchiste anglais Guy Fawkes, avait déjà fleuri sur Internet et dans les manifestations à travers le monde. Il était notamment devenu l’effigie du mouvement Anonymous.

Joker comme V pour Vendetta ont pour cadre des mondes dystopiques et inégalitaires : la vision d’une société scindée entre dominés et dominants fait de ces héros marginaux des particules qui cherchent à en paralyser le centre névralgique, s’en sachant les victimes meurtries et exclues. Le masque permet à la fois d’exprimer une humeur vengeresse et d’échapper à l’identification. Si le masque connaît un tel engouement en ce début de xxie siècle, s’il devient un marqueur générationnel, c’est bien parce qu’il est, en plus de sa charge symbolique, un moyen simple de défier surveillance et contrôle ou de prolonger l’anonymat des réseaux sociaux.

Le masque de clown est paré d’une subversion et d’une désinhibition supplémentaire à l’égard des codes admis et des institutions : il désarme son opposition, par un écart imprévisible qui trouble les modes de contestation devenus inefficaces et en perpétuelle recherche de visibilité dans le flot continu des événements. Le temps n’est plus au dialogue, mais au rejet et à la menace. Son aspect carnavalesque souligne le besoin de signifier sa présence au-delà de la simple anonymisation et ce par un signe reconnaissable de tous, craint par les uns et emportant la sympathie des autres. Il rejoint la tradition de la persona : à la fois apparence choisie et procédé qui rend audible et visible. C’est une identité ponctuelle qui prend le dessus sur l’individu en temps de tempête collective et offre un sentiment d’appartenance et de reconnaissance.

Le spectacle de la colère

La rue n’est pas le seul théâtre de l’expression de la colère : l’espace médiatique est fondamental dans le film. La télévision, avec ses shows propices aux quarts d’heure warholiens, est aussi vécue comme un temps d’intimité tout artificielle. Grand Autre bienveillant et fantasmé, elle est le lieu où le Joker entre en scène et s’offre au regard de tous.

Ainsi, le présentateur d’un late show, joué par Robert De Niro[4], est une figure paternelle de substitution pour Arthur Fleck qui rêve d’être distingué dans le public et de faire la fierté de l’animateur. La rencontre aura lieu, mais de manière bien différente : il est invité sur le plateau après la diffusion d’une vidéo dans laquelle Arthur s’était ridiculisé dans un numéro de stand-up du fait de ses rires pathologiques irrépressibles. Prévoyant de se suicider en direct, il retourne finalement son arme contre l’animateur auparavant idolâtré. Celui qui était considéré comme un guide moral fantasmé devient un traître aux yeux d’Arthur Fleck qui projette sur lui ses désillusions. Mieux : il choisit de prendre désormais pour nom celui dont l’avait affublé ce père symbolique pour le ridiculiser : «  Joker  ». Cette scène est celle de l’irruption d’une violence, mais aussi de l’émergence d’une parole plaintive et revendicatrice, jusque-là inouïe dans le bruit du divertissement et les scripts de prompteurs. Le voile des illusions est déchiré et le réel surgit dans le sang. Le Joker entend s’approprier la lumière dans une adresse directe aux spectateurs. La parole médiatique n’est plus jugée digne et fiable : médiation falsificatrice des événements, elle est considérée comme une mutilation, un euphémisme ou une occultation. Seuls le spectacle de la violence concrète ou l’accaparement de l’image seraient en mesure de neutraliser ce dispositif étouffant. Le Joker incarne à ce moment une élévation décisive du comique au tragique, du risible au glaçant : le clown ne fait plus rire. «  Rien de politique  », affirme le personnage, il ne veut «  que faire rire les gens  ».

Cet instant de violence imprévu sonne le début des émeutes : le crime se fait performance, coup de théâtre, éveil de toutes les consciences malheureuses. Le personnage en perpétuel décalage dans ses rires et comportements, à la marge du corps social, définit alors son rythme propre en une osmose inquiétante. Le bégaiement devient anathème et les chutes maladroites se font chorégraphie offensive et maîtrisée. Quelques instants plus tard, entouré de la foule, les bras ouverts sur le capot d’une voiture de police en flammes, le Joker devient la figure d’un messianisme vengeur. Sa radicalité n’effraie pas, mais électrise. Symboles, corps et gestes prennent le dessus sur les discours. Advient un moment d’accord à soi dans une déflagration dévastatrice : un moment de vérité et de parole qui défait les hontes et les inhibitions. Cette fiction et sa représentation à l’écran résonnent visiblement dans notre contemporain, exprimant avec efficacité les colères et les espoirs d’un nouveau monde, qui passerait par la destruction de l’ancien.

Le succès du film est le symptôme d’une rencontre entre un personnage de fiction et notre temps. Les super-héros sont devenus les derniers représentants de mythologies exposées aux doutes, fragilisés par l’intros­pection mélancolique ou encore tentés par un devenir fascisant : tout est-il permis au nom de ce que l’on suppose être le Bien ? La fin sécuritaire justifie-t-elle tous les moyens ? Mais la figure antagoniste du Joker s’humanise et se popularise. Même si elle demeure dans la marge et ne peut pleinement faire l’objet d’une empathie totale, elle fonctionne comme un étonnant révélateur de la manière dont les acteurs sociaux se représentent ou, tout au moins, dont ils entendent être perçus. Un excès se fait jour, prêt au basculement en dehors des moyens institutionnels raisonnablement admis. La fascination pour le tragique du personnage et sa désinhibition montre un désir de reconnaissance qui, dans le sentiment d’impasse, cherche, quoi qu’il en coûte, à se dire. Une exaspération s’est découverte, partagée par un grand nombre qui exige d’apparaître dans le spectacle du monde sans compter sur les codes reçus. Le temps est à la quête de visibilité et au retournement des stigmates, repoussant commentaires et assignations dans le domaine du dérisoire. L’aspect carnavalesque du personnage marque un moment politique et social, oscillant entre poussées nihilistes et désirs de renouveau, ambivalence que partage le populisme.

 

[1] - Hans Magnus Enzensberger, Le Perdant radical. Essai sur les hommes de la terreur, trad. par Daniel Mirsky, Paris, Gallimard, 2006, p. 24.

[2] - Voir Laurent de Sutter (sous la dir. de), Vies et morts des super-héros, Paris, Presses universitaires de France, 2016.

[3] - Les meurtres du film, explicitement mis en scène, sont parés d’une certaine légitimité : traders arrogants qui agressent une jeune femme, collègue manipulateur qui profite de la vulnérabilité des faibles… Les autres meurtres que sont ceux de la psychiatre ou de la voisine de palier sont simplement suggérés. Il est donc aisé pour le spectateur de voir dans la violence une réaction vengeresse. De même, le personnage, pris de fous rires douloureux, présente une carte expliquant sa pathologie : allégoriquement, c’est sa carte «  joker  ». L’ambiguïté demeure, selon que l’on y voit une explication ou bien une justification.

[4] - Qui compte parmi les nombreuses références à Scorsese, producteur du film. Il y a une filiation évidente et appuyée du Joker aux personnages asociaux de La Valse des pantins ou de Taxi Driver.