Les comédies romantiques, de Marianne Lévy
Trop souvent assimilées à une production industrielle à destination d’un public féminin, ce qui autorise la critique à ne pas les prendre au sérieux, les comédies romantiques retrouvent, à travers l’étude qu’en propose Marianne Lévy, l’intérêt qu’elles méritent.
Pour le moins inhabituelle pour un ouvrage qui entre dans la catégorie « beau livre », la couverture de l’ouvrage de Marianne Lévy, Les comédies romantiques, alerte d’emblée : couverture cartonnée, promesse d’une iconographie riche et poids conséquent, 1, 2 kg, tout cela ne propose rien que de classique. Sauf que, pour illustrer les comédies dites romantiques, l’auteur et son éditeur Hoebeke n’ont pas chipoté : en plein cadre, le visage extatique de Meg Ryan simule un orgasme dans une des romcom les plus célèbres, Harry rencontre Sally (1989) de Rob Reiner.
Afficher le plaisir féminin pour évoquer ces films le plus souvent consensuels met déjà sur la piste : dans une démarche originale, c’est sans a priori que Marianne Lévy envisage ce genre populaire et sous-estimé. En effet, elle affirme que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces comédies n’obéissent pas strictement aux diktats du Romantisme et tout d’abord à son impératif de passion triste : si toutes les romcom concernent le commerce amoureux, comme le souligne l’autrice, elles le font avec le sourire, et, même si le couple amoureux est ballotté, malheureux pour tout dire, le happy ending y est obligatoire. Pour autant, si ces récits n’excluent ni le rire ni l’humour, ils ne sont pas non plus marqués par une dominante comique. Si l’on sourit, c’est entre deux moments plus difficiles : dans son principe, la romcom exalte l’amour, décrit ses affres sans y sombrer. Dès le premier regard échangé entre les protagonistes, le spectateur sait que ces deux-là finiront ensemble. Alors, quel intérêt offre un récit dont au connaît le dénouement dès les dix ou quinze premières minutes ? Selon Marianne Lévy, c’est précisément l’itinéraire parcouru par les personnages qui nous tient en haleine. Experts que nous sommes tous, nous suivons les étapes ritualisées, première rencontre, premier rendez-vous, premier baiser, affrontement avec le/la rival(e), rupture et happy ending. C’est pourquoi ce plaisir de reconnaissance associé à la certitude d’une fin heureuse propose le plus souvent une satisfaction sans remises en question ni nuages.
Cette façon de réitérer le consentement à l’ordre établi a souvent été critiquée, à juste titre.
Cette façon de réitérer le consentement à l’ordre établi a souvent été critiquée, à juste titre. Sans nier la tonalité conservatrice qui domine dans les films de qualité médiocre, Marianne Lévy attire l’attention sur les œuvres qui proposent un point de vue différent : dans le sillage de Stanley Cavell ou de bell hooks, elle décrit l’« éducation morale » qui se dégage de certaines œuvres, celles qui n’« embrassent pas la féminité patriarcale d’après laquelle les femmes sont tenues d’agir comme si elle étaient des êtres faibles ». L’autrice inscrit donc le genre dans une filiation prestigieuse, celle des auteurs de la screwball comedy des années 19401, qui ont mis en avant des personnages de femmes fortes, douées d’humour et de charme, dont l’irrévérence et l’excentricité touchent encore aujourd’hui, avec en tête Katharine Hepburn dans L’impossible Monsieur Bébé ( Bringing upBaby, 1938) de Hawks ou Indiscrétions (Philadelphia Story, 1940), face à des personnages masculins qui ne refusent pas leur vulnérabilité, Cary Grant ou James Stewart pour ne citer qu’eux.
Ces comédies classiques hollywoodiennes sont la matrice de certaines des romcom récentes qui travaillent à retrouver le scherzo et l’ivresse verbale caractéristiques des films de Lubitsch, ou, dans les années 1950 et 60, de Wilder. Parmi les héritiers contemporains, Marianne Lévy met en avant Aaron Sorkin qui s’essaya au genre avant de perfectionner son art avec la série À la maison blanche (The West Wing ) en reprenant l’intrigue de la bluette Le Président et Miss Wade (The American President). Elle rend bien sûr aussi hommage à Richard Curtis (Coup de foudre à Notting Hill – Notting Hill, 1999 ou Love actually, 2003) mais surtout, l’autrice détache deux réalisatrices qu’elle qualifie de « pionnières », Nora Ephron, (Quand Harry rencontre Sally- When Harry met Sally, 1989, Nuits blanches à Seattle - Sleepless in Seattle, 1993), dont elle salue « le féminisme par le rire » et Nancy Meyers qui s’illustre par « le féminisme tout cachemire », par exemple avec Tout peut arriver (Something’s Gotta Give, 2003). Dans une maison luxueuse tout en blanc et beige des Hamptons, deux monstres sacrés s’apprivoisent : Jack Nicholson (66 ans à l’époque du tournage), séducteur impénitent et Diane Keaton (55 ans) dont le personnage explique avec simplicité qu’elle n’a pas fait l’amour depuis longtemps. S’ils sont préservés de toute préoccupation matérielle, c’est pour mieux faire passer quelques éléments scénaristiques plus corrosifs, ainsi le Don Juan sur le retour se livre-t-il au plaisir de l’abandon dans les larmes, et la dramaturge ménopausée, au plaisir, tout court : depuis une vingtaine d’années, derrière une façade sucrée, les meilleures des romcoms présentent souvent une vision intéressante de l’évolution des rôles entre sexes.
Comme le mélodrame, les comédies romantiques souffrent de leur popularité auprès d’un public largement féminin, ce qui autorise la critique à ne pas les examiner de près ; l’étude2 de Marianne Lévy permet, elle, de réhabiliter certains films auquel le mépris avait dénié toute valeur en les assimilant au tout-venant d’une production industrielle. Par ailleurs, cet ouvrage opère discrètement une autre révolution critique : l’autrice y attribue systématiquement le travail de création au scénariste et s’intéresse moins à celui du réalisateur. Le lecteur l’aura remarqué, dans les lignes de cette recension, un même film est attribué une première fois à un réalisateur, la seconde à une scénariste3: contre tous les usages établis, ceux de la « politique des auteurs », autant dire des réalisateurs, et sans le revendiquer explicitement, la critique considère que dans ces films, l’apport majeur vient du scénariste. Elle en arrive même à créditer Trois bébés sur les bras réalisé par le cinéaste Franck Tashlin à Preston Sturges qui a écrit l’adaptation du livre. Ce glissement, inhabituel dans la critique cinématographique, est courant dans le monde des séries où le pouvoir s’est déporté du réalisateur au scénariste. Après tout, cette évolution mérite que l’on y réfléchisse : pourquoi ne pas utiliser les caractéristiques de l’art sériel pour aborder le récit cinématographique sous un autre angle ?
Marianne Lévy, Les Comédies romantiques.
Gallimard, 2023, 184 p., 30€
- 1. Le « screw ball » est, au base ball, un coup tordu dont l’adversaire ne peut deviner la destination. L’alacrité des dialogues de ces comédies produit la même surprise.
- 2. Les contraintes éditoriales du beau livre impliquent un mélange entre des pages centrées sur l’approche succincte d’un film et d’autres, passionnantes, où se déploie l’analyse de Marianne Lévy en introduction de chapitre.
- 3. Quand Harry rencontre Sally, classiquement attribué par nous au réalisateur Rob Reiner puis à la scénariste Norah Ephron par Marianne Lévy.