© Dulac Distribution
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Tardes de Soledad d’Albert Serra : l’enfermement violent

Le documentaire de Serra sur la corrida rejoint les nombreuses œuvres, parfois de fiction, réussissant à porter sur grand écran un domaine méconnu des curieux et cinéphiles.


De façon singulière, la scène-clé du documentaire d’Albert Serra, lauréat de la Coquille d’or au dernier Festival de San Sebastian, se trouve au début, lorsque le héros, le torero Andrés Roca Rey demande à un des membres de sa cuadrilla (ensemble d’hommes accompagnant un matador, notamment ses planteurs de banderille et son picador) : « Comment est-ce qu’il toréait, Tomás ? » Un spectateur novice croira qu’il s’agit du prénom d’un concurrent ou d’un modèle défunt ; or il s’agit du patronyme de José Tomás, sans doute le torero vivant le plus renommé en raison de la rareté de ses apparitions, de ses prises de risques volontaires et de son refus du filmage de ses corridas. L’aficionado présent dans le cinéma comprendra au contraire qu’il va assister à la quête de perfection ou de reproduction d’un idéal sans doute inatteignable par le héros du film, vingt ans plus jeune que celui dont il interroge les méthodes, encore nouveau venu mais déjà célébré dans le monde tauromachique.

Albert Serra bénéficie des conditions optimales que représente la corrida pour qui veut la représenter sur grand écran : un cadre d’action circulaire et réduit (l’arène), un spectacle violent en pleine lumière et à la vue de tous, une évidente tension dans le savoir que l’animal ou l’homme mourront, une courte durée d’un cérémonial codifié que le public des arènes connaît par cœur : le picador entamant la peau du taureau, le placement des banderilles, les premières faenas (passes), l’épuisement successif de la bête puis l’estocade. Chacune des performances de Roca Rey peut ainsi se voir comme un court métrage autonome, d’autant plus que le réalisateur ne contextualise pas le cadre de l’action : ainsi Madrid ne s’identifie-t-il que parce que la cuadrilla explique au héros l’exigence du public, Séville parce qu’un spectateur y hurle l’affection de la ville. Tout semble reposer sur le caractère inédit de la représentation de la corrida au cinéma, même si cette discipline fut l’un des premiers spectacles filmés par le septième art et que les chaînes régionales françaises ou espagnoles la diffusent encore.

Du point de vue de sa réception, Tardes de Soledad dépend évidemment de la relation de chaque spectateur avec ce spectacle : si les antispécistes n’ont pas manifesté ni demandé l’interdiction du film, son interdiction aux moins de douze ans reste justifiée, et Serra n’occulte rien du sang versé, de l’agonie des taureaux, des insultes souvent proférées contre eux par les assistants de Roca Rey. Les cinéphiles comprendront toutefois ce goût de la monstration comme une continuité de son cinéma, après La Mort de Louis XIV (2016) étirant une agonie et Liberté (2019) innovant peu dans sa représentation d’une orgie violente et souillée. Que le spectacle et son déroulement soient imprévisibles ici renforce l’intérêt du spectateur et son immersion, dès lors qu’il accepte les tenants du sujet représenté. Il faut reconnaître au réalisateur son choix de l’improvisation, alors que ses œuvres de fiction reposaient sur une mise en scène très préparée et de longs plans fixes, souvent d’ensemble. Ici, au contraire, impossible de prévoir le déroulement des duels, d’où la stupeur de la salle devant un coup de corne. Enfin, Serra renouvelle ce cinéma en se fondant sur le montage et les changements d’échelles des plans, et non sur son style contemplatif habituel ; la salle se demande où il placera sa caméra ou quel sera son prochain angle au lieu d’attendre la suite d’une action prévisible.

Ainsi que le relève le philosophe Francis Wolff dans son entretien avec les Cahiers du cinéma de mars 2025, Serra innove surtout en montrant les déplacements d’un torero avec la cuadrilla, l’intimité du minibus les transportant, les conversations avec les assistants le rassurant. Roca Rey ressemble ici à n’importe quel sportif en pleine ascension, perfectionniste doutant de lui-même, et le public connaissant peu son univers le comparera sans doute à un joueur de tennis. De fait, le héros reste un bloc de mystère pour qui ne cernerait pas sa filiation artistique désirée avec José Tomás ; impossible sinon de comprendre ses faenas à deux mains dans le dos, alternant de gauche à droite, ou sa volonté de retourner sur le sable même après avoir été encorné, le pantalon déchiré. L’enfermement de la mise en scène rejoint alors celui de l’esprit, le torero péruvien cherchant à devenir incontournable pour le public espagnol, à incarner le nouveau matador intransigeant aves les principes. Il reste singulier que Roca Rey, visage encore juvénile dans une discipline reposant tant sur la virilité et « les couilles » (mot maintes fois répété par sa cuadrilla), veuille se rattacher au torero incarnant le détachement ou l’oubli de soi jusqu’au sacrifice. Or Serra n’interroge jamais son personnage pendant le film, même si le libre accès accordé dénote par rapport à un Tomás hermétique. Se dessine de la sorte, non une solitude, mais un enfermement, dans l’arène, des vêtements de scène corsetés et surtout une ambition de dépasser un maître inconnu, sur lequel il se renseigne auprès d’une cuadrilla plus âgée que lui.

Une forte impression facilitée par le sujet, donc ? S’il paraît possible de rater un film sur un ministère, un musée ou une entreprise, ne pas impressionner le regard en filmant de la tauromachie paraît inconcevable. Surtout que Serra place sa caméra là où le public de l’arène ne regardera pas : sur le visage de Roca Rey surjouant la peur ou la haine avant l’estocade, sur ses conversations avec ses assistants entre deux phases de la corrida. Cette technique reprend celle du Zidane, un portrait du xxie siècle (2006) de Douglas Gordon et Philippe Parreno, à cela près qu’un seul footballeur sur vingt-deux n’intéresse pas, alors que l’être humain vulnérable et violent sur qui toute la corrida repose ne peut qu’intriguer. Et Tardes de Soledad profite de son thème et de son contenu : si le spectateur accepte le spectacle, il y trouvera la surprise de son propre intérêt. Mais combien, y compris parmi les critiques, en verront toutes les nuances, s’ils ne connaissent pas cette culture ? Aussi le documentaire de Serra rejoint-il les nombreuses œuvres, parfois de fiction, réussissant à porter sur grand écran un domaine méconnu des curieux et cinéphiles. Le degré d’expertise nécessaire pour l’aimer pleinement reste une question ouverte, qui n’efface pas le plaisir ou le dégoût qu’il inspirera à chacun.