Les Ailes du désir à l'opéra
Du 12 au 15 février s’est jouée, sur le plateau parisien du Théâtre de l’Athénée, une adaptation opératique du long-métrage Les Ailes du désir de Wim Wenders, composée par Othman Louati. Comme le montre Emmanuelle Saulnier, transposer sur scène un film d’une telle envergure était un pari que cette création a relevé avec brio.
Alors qu’une polémique a surgi de manière inattendue à la Berlinale 2026 par la voix de son président du jury, Wim Wenders, qui a déclaré que le cinéma devait « rester en dehors de la politique » et suscité par là une réaction en chaîne, avec la signature d’une lettre ouverte par plus de quatre-vingt artistes, c’est l’un des films les plus connus du réalisateur allemand, Les Ailes du désir, qui était joué au Théâtre de l’Athénée, dans une adaptation opératique faisant rejaillir son regard autant poétique et philosophique qu’éminemment politique.
Le compositeur et chef d’orchestre Othman Louati était présent sur plusieurs fronts dans l’actualité parisienne du spectacle vivant, en ce début d’année 2026. Il a tout d’abord signé l’adaptation de plusieurs cantates de Bach pour Chiens, la dernière création de Lorraine de Sagazan, aux Bouffes du Nord, avec l’ensemble Miroirs Étendus. Ensuite, il reprenait mi-février au Théâtre de l’Athénée, avec ce même ensemble, son premier opéra : une adaptation du célèbre film Les Ailes du désir de Wim Wenders, créée à l’automne 2023 au Bateau Feu, scène nationale de Dunkerque, au terme d’une longue tournée.
Tout cinéphile a en tête l’atmosphère très particulière du film Der Himmel über Berlin, sorti en 1987 et primé (pour la mise en scène) la même année à Cannes, que le réalisateur allemand Wim Wenders a situé dans le Berlin des années 1980, offrant une observation désabusée de et via cette ville découpée. Ce regard est porté, comme le suggère de manière plus explicite le titre français Les Ailes du désir, par deux anges, littéralement pourvus de grandes ailes quand ils observent les humains depuis les Cieux. Damiel (joué par l’indépassable Bruno Ganz) et Cassiel (Otto Sander) veillent sur la population, depuis « le ciel au-dessus de Berlin » ou en devenant invisibles sur terre (sauf pour les enfants), à l’écoute de toutes les conversations humaines, soulageant par une main sur une épaule, un regard, un souffle, une présence, les âmes meurtries, mélancoliques et parfois même suicidaires. Le film, d’abord en noir et blanc, bascule en couleur lorsque Daniel fait le choix de renoncer à l’immortalité, poussé par l’amour qu’il éprouve pour Marion, une jeune trapéziste, et encouragé à la chute par Peter Falk, qui, jouant son propre rôle, se présente à lui comme un ancien ange ayant tourné le dos à l’ennuyeuse éternité. Ici, la musique composée par Jürgen Knieper, complice régulier du réalisateur depuis L'angoisse du gardien de but au moment du penalty, contribue grandement à la poésie élégiaque du film. Elle est caractérisée par la prédominance de deux instruments, la harpe et le violoncelle, ce dernier étant unanimement considéré comme le plus proche de la voix humaine. La séquence dans la Staatsbibliothek de Berlin, composée comme une polyphonie de lectures fragmentées, de réflexions intimes décalées et murmurées, ainsi que de psalmodies inquiétantes, ressemble à une pièce chorale presque sacrée.
Près de quarante années après la sortie du film, le compositeur Othman Louati et la librettiste Gwendoline Soublin se sont vu confier par le consortium la co[opéra]tive1 l’adaptation opératique de ce chef-d’œuvre cinématographique, qui avait déjà fait l’objet d’une transposition chorégraphique par le directeur de l’Opéra national du Rhin, Bruno Bouché. D’emblée, l’idée de donner des voix, lyriques qui plus est, à des personnages dont on n’entend que les pensées (les monologues en off dans le film), peut paraître pour le moins surprenante. D’autre part, appliquer une écriture d’opéra contemporain à un film marqué par une esthétique hétérogène, allant de sonorités à la fois quasiment liturgiques mais également dissonantes à la musique de cirque, en passant par un surlignement rock (il faut noter en particulier la présence de Nick Cave and the Bad Seeds) et post-punk, pouvait être déroutant.
Grâce à un savant équilibre de mélancolie et d’humour à la fois dans la partition d’Othman Louati, dans le livret de Gwendoline Soublin (d’après le scénario de Wim Wenders et Peter Handke) et dans la mise en scène de Grégory Voillemet, l’opéra permet aussi bien de souligner l’angle politico-social du film, que de respecter sa thématique centrale : la quête perpétuelle du sens de la vie, présente de manière plus générale et systématique dans l’œuvre et la vie du cinéaste. Ce regard renouvelé sur les ressorts de l’œuvre d’origine reste pour autant situé dans le temps et l’espace du film, au moyen notamment d’un mur graffité évoquant la partition de Berlin et de l’évocation encore plus soulignée de la Shoah. Il parvient également à traiter scénographiquement (à l’aide de plateformes sur roulettes et de grands panneaux ou rideaux de scène) la verticalité de ce conte à la fois onirique et très réaliste. En outre, les enjeux sociaux déjà présents dans le film sont prolongés par la féminisation du personnage de Damiel(le). Heureux hasard que ce prénom d’origine, permettant de jouer phonétiquement sur l’ajout de deux « l », mais également sur la visualisation du pronom neutre en français contemporain (« iel »). Damielle tombe en l’occurrence amoureuse de l’immuable trapéziste Marion. La féminisation s’étend également à la direction du cirque, remplaçant le bourru régisseur par une régisseuse.
(…) l’opéra permet à la fois de souligner l’angle politico-social du film, mais aussi de respecter la thématique centrale du film : la quête perpétuelle du sens de la vie
Enfin, le recours à des marionnettes grandeur nature (ou presque), imaginées par le metteur en scène et marionnettiste Johanny Bert et créées par Amélie Madeline, et animées par six marionnettistes à vue, permet, en personnifiant les humains, de jouer encore davantage sur l’éternel débat philosophique entre destin et libre arbitre, débat au cœur des conflits intérieurs de Wenders2. Les marionnettes sont d’une beauté intimidante, et étonnamment expressives, cabossées par la vie comme, dans le film, les vrais êtres humains – dont les types sont légèrement modifiés, la jeune prostituée devenant par exemple la mendiante, et l’homme triste, l’Amant jamais aimé – et emmenées sur le plateau par des petits chariots à roulettes évoquant un univers saltimbanque ou du théâtre de foire.
Sept chanteurs prennent en charge leur voix, à vue également, en costumes noirs, en plus des deux rôles principaux de Damielle et Cassiel chantés et joués par Marie-Laure Garnier, révélation artiste lyrique aux Victoires de la musique classique 2021, et par Romain Dayez. La soprane est incontestablement à la hauteur de son personnage féminisé, projetant sa voix puissamment, mais avec une belle rondeur et des nuances superbes. Du côté de l’orchestre, les treize instrumentistes de l’ensemble Miroirs Étendus, dirigés avec vigueur par Fiona Monbet, donnent pleinement sens à la nouvelle mosaïque musicale. Comme dans le film, mais à sa manière, Othman Louati a su transmettre dans son écriture la mélancolie inhérente à l’histoire, mais également la joie et l’espoir dans la quête de la beauté de l’éphémère et de l’incertain. L’impossible silence du monde, qui est la croix des anges, réduits à se boucher les oreilles pour s’extraire un peu de « Berlin [qui] bruisse sans jamais se taire », prolonge le ressassement du « temps des questions » de l'enfant (« Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ? Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ? »), répétées ad nauseam, suivant un passage d'un poème de Handke qui devient comme un leitmotiv dans l’opéra. Mais plus tard vient le temps du cirque, qui se traduit presque par une scène d’opéra bouffe, avant de devenir un concert pop hypnotique, jusqu’à une clôture plus solennelle et très politique, évoquant les murs qui pousseront encore quand le précédent sera tombé. Demeure, cependant, l’espoir des Ailes du désir en « l’amour des vivants ».
- 1. La création d’opéras contemporains devenant rare et couteuse, il convient de souligner l’initiative originale de cette structure réunissant trois scènes nationales et trois théâtres lyriques, afin de porter une œuvre originale sur tout le territoire (Dunkerque, Quimper, Dijon, Compiègne, Nantes, Rennes, Tourcoing, Clermont-Ferrand, Paris). Les projets suivants seront Cendrillon de Pauline Viardot, dans la mise en scène de David Lescot (actuellement en tournée) et Pinocchio de Philippe Boesmans (livret de Joël Pommerat), dans la mise en scène d’Ambre Kahan et avec à nouveau l’ensemble Miroirs Étendus, qui sera créé à Compiègne en novembre 2026.
- 2. Voire les deux documentaires de Marcel Wehn : Von einem der auszog – Wim Wenders’ frühe Jahre, Filmakademie Baden-Württemberg, 2007, en ligne sur Netflix; et Wim Wenders, le mouvement perpétuel, ZDF, 2025, en ligne jusqu’au 5 octobre 2026 sur arte.tv/fr, documentaire plus consensuel et moins éclairant sur ces questions.