Magnasco, un revenant de l'histoire de l'art


En France, Alessandro Magnasco est sorti de l’oubli au début du xxe siècle grâce à quelques galeristes et collectionneurs passionnés. Un siècle plus tard, c’est encore une initiative privée, celle de la galerie Canesso, qui permet au public d’apprécier personnellement, avec en prime un accrochage et des éclairages impeccables, l’originalité absolue des thèmes et de la manière d’un anticonformiste obstiné.

Pratiquant le grand écart, Magnasco représente aussi bien les activités ascétiques, des moines capucins aux trappistes, que l’oisiveté ostentatoire de l’aristocratie, n’oubliant pas non plus le monde picaresque des soudards et des tire-laine. On l’a souvent pris pour un extravagant, on a vu en lui un précurseur de Goya, voire de l’expressionnisme allemand. Plus sérieusement et plus simplement, les sujets qu’il est seul à traiter à son époque, comme son langage pictural rugueux en rupture frontale avec le style lisse et clair alors en vogue, sont en phase avec ses commanditaires : il les trouve dans le milieu milanais éclairé, dans certaines grandes familles comme les Borromeo ou les Visconti (d’où est issu le réalisateur de Rocco et ses frères et du Guépard), ou le comte Colloredo, alors gouverneur de la Lombardie, ou encore le grand-duc de Toscane Ferdinand de Médicis, lui-même esprit curieux et non conformiste.

Car Magnasco vit le temps de ce qu’on a appelé la crise de la conscience européenne, au tournant du xviie et du xviiie siècle. Une partie des élites bourgeoises et aristocratiques perçoit la nécessité d’une évolution des structures politiques, sociales et spirituelles, et prépare ainsi le grand mouvement de l’Illuminismo qui aboutira aux grands textes fondateurs de Verri et de Beccaria (dont le Des délits et des peines en 1764 éblouira les Encyclopédistes français).

En parfaite consonance avec son exact contemporain Muratori, qui dans ses écrits lutte contre toute forme de superstition et milite pour une pratique religieuse plus rationnelle et pour une véritable éducation populaire, Magnasco peint plusieurs scènes de catéchisme dans la cathédrale de Milan et, dans deux pendants, le Foyer et la Bibliothèque du couvent, exalte la pauvreté et le travail intellectuel des capucins. La seule source de lumière du premier est le grand feu autour duquel se déploient en auréole les pieds nus des moines, dont on devine les visages aux traits plébéiens, le reste étant dévoré par l’obscurité. La Bibliothèque, elle, met l’accent sur la concentration et la diversité de la recherche (livres, mappemondes, compas…). Une longue ligne sinueuse guide le regard qui revient toujours au centre occupé par un frère en prière ; dans l’angle inférieur droit, une tête de mort repose sur un drapé bleu, seule tache claire renvoyant elle-même en écho à l’ouverture sur un ciel d’azur qui s’entrevoit à travers une volée d’escalier comme un avant-goût d’un autre Ciel…

Cette idée du passage d’un monde à l’autre se retrouve dans l’extraordinaire Enterrement d’un moine trappiste, proche du fantastique et du roman noir, avec ses moines qui s’affairent de nuit comme des fantômes, et le modelé des silhouettes blanches qui donne à ces spectres une présence physique stupéfiante.

Monde naturel, présence du Créateur dans sa Création et éducation religieuse et populaire se combinent dans la Prière devant une chapelle de campagne, qui immerge un petit groupe dans un vaste paysage sauvage ; et Magnasco plonge son Saint Augustin et l’enfant dans un grand maelström : un vaste mouvement giratoire s’empare du monde sensible, la mer, les nuages, les arbres échevelés par le vent, tout tourne autour du saint qui prétendait méditer sur le mystère de la Trinité, comme si tout l’univers se faisait liquide pour donner à l’homme la sensation physique de sa vanité.

Mais Magnasco n’oublie pas la société de son temps, en particulier cette aristocratie qui, majoritairement, s’enferme dans une bulle d’égoïsme et d’insouciance. Le premier plan du Divertissement dans un jardin d’Albaro est un long travelling latéral qui passe en revue les divertissements de la classe de loisir : le jeu, la conversation, les cartes, la chasse, bien à l’abri derrière une clôture qui la protège du reste du monde (qu’on reconnaît au second plan comme les environs de Gênes, et qui remplit les trois quarts de la toile). Jouant de la mise en abyme, le peintre se représente en train d’esquisser sur le papier une image de cette société qui, lui tournant le dos, l’ignore superbement. Légèrement décalé par rapport à ce spectacle que la noblesse se donne à elle-même, il se retrouve plus proche des porteurs, qu’on devine à peine à l’extrême gauche et dont l’un, épuisé, s’est assoupi sur la litière qu’il a portée jusque-là.

Magnasco peint ce qu’il voit, un point c’est tout. Il approche le réel sans œillères. Il laisse advenir le monde, peignant ce qu’il voit avant même de savoir exactement quel est l’objet qu’il est en train de modeler, assistant à sa manifestation en même temps qu’il le peint. Il ne le magnifie jamais. En contraste absolu avec l’aspect décoratif, les intentions glorificatrices et les couleurs lumineuses de ses contemporains, Magnasco plonge ses sujets dans une ambiance sombre, aux tonalités éteintes, qu’il relève de rares et brèves touches de jaune, rouge ou bleu, avec parfois quelques rehauts d’un blanc qui fixe la lumière par son épaisseur grumeleuse. Il ne prétend même pas à une représentation à proprement parler, une véritable mimesis. Il pose sur la toile ces morceaux de couleur et de lumière qui ont frappé sa rétine, et ce n’est qu’au bout du processus qu’il constate que ces taches jetées les unes après les autres finissent par constituer un monde : celui des haillons des marginaux, celui des fanfreluches de la classe de pouvoir et de loisir, ou encore l’univers ascétique des moines fidèles à la règle originelle de leur ordre.

Et toujours les formes, les êtres et les objets émergent de l’obscurité, et leur existence précaire se maintient à peine au bord du néant, emportés tous autant qu’ils sont, aristocrates, moines, picaros ou spadassins, par le même destin éphémère.

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    Exposition « Alessandro Magnasco (1667-1749). Les années de la maturité d’un peintre anticonformiste », galerie Canesso, 26, rue Laffitte, Paris 9e, du 25 novembre 2015 au 31 janvier 2016. L’exposition se poursuivra au Palazzo Bianco de Gênes, ville natale du peintre, du 25 février au 5 juin 2016. Le catalogue est riche en illustrations et en textes remarquables de Véronique Damian, Pierre Baucarda et Fausta Franchini Guelfi.