Événement Vox à Vigo avec Santiago Abascal 2014 via wikimedia
Événement Vox à Vigo avec Santiago Abascal 2014 via wikimedia

Nouveaux paysages de la droite espagnole

L’effacement de la mémoire de la dictature et la montée du nationalisme indépendantiste ont permis la reconfiguration du paysage intellectuel et politique espagnol autour des thématiques de prédilection de la droite radicale, comme ailleurs en Europe.


Parler des rapports entre les intellectuels et la droite radicale dans l’Espagne contemporaine implique de replacer les choses dans leur contexte et de dissiper certains malentendus. Tous les pays ont beau avoir tendance à se considérer comme exceptionnels, certains aspects de la question sont peut-être communs entre les nations. Il existe cependant des différences de degré, des nuances, qui méritent d’être soulignées.

L’hégémonie culturelle de la gauche

En termes de contexte, il est évident que la gauche a joui ces dernières décennies d’une position hégémonique sur le plan culturel. Cela s'explique en grande partie par des raisons historiques. La guerre civile espagnole (1936-1939) a dévasté le pays et interrompu une période de modernisation et d'effervescence culturelle : un âge d'argent, pour reprendre le titre de l’essai de José-Carlos Mainer1. Les écrivains qui ont perdu la guerre ont gagné l’histoire de la littérature et inversement, comme l'explique Andrés Trapiello dans Las armas y las letras2.

La transition vers la démocratie après la mort de Franco en 1975 s’est fondée sur la réconciliation des Espagnols. Dans le domaine culturel – qui a été l’un des terrains où ce rapprochement a commencé avant la disparition du dictateur –, la sensibilité de la gauche a joué un rôle plus prestigieux pour de multiples raisons, parmi lesquelles ce passé traumatisant, l’importance transformatrice des gouvernements socialistes des années 1980, les partis-pris des travailleurs de la culture et des intellectuels eux-mêmes, et une impulsion transversale de modernisation des mœurs, où le changement dans les familles et le rôle des femmes, ainsi que la sécularisation de la société, ont joué un rôle fondamental.

Les écrivains qui ont perdu la guerre ont gagné l’histoire de la littérature et inversement.

D’une manière générale, la relation de la droite espagnole avec la culture a été distante, parfois par complexe d'infériorité, parfois par désintérêt. Il y eut bien sûr des exceptions, par exemple le premier président du gouvernement du Parti populaire, José María Aznar, qui fut en fonction entre 1996 et 2004 et qui citait Manuel Azaña - président de la République, grande figure du républicanisme dans les années 1930, intellectuel, chroniqueur, essayiste, romancier – ou le poète exilé Luis Cernuda. Mais les circulations transpartisanes des références sont restées rares, et lorsqu’un écrivain s’écartait l’orthodoxie de gauche, il était vite accusé d’être conservateur, réactionnaire, extrémiste : un facha.

Peu importait la précision des catégories ou la justesse de l’étiquette : un facha pouvait être quelqu’un qui soutenait les politiques néolibérales, quelqu’un qui s’opposait à la marginalisation du castillan dans l’éducation en Catalogne (où c'est la langue maternelle de la majorité de la population), un conservateur catholique ou un social-démocrate classique qui critiquait les concessions faites au nationalisme périphérique limitant la redistribution et privilégient les riches au détriment des pauvres (la droite nationaliste catalane ou basque, en revanche, n’était pas considérée comme aussi à droite que la droite espagnole, même si elle pouvait tenir un discours raciste à l’égard des Espagnols d’autres régions du pays).

Le plus petit dénominateur commun de ces étiquettes signifiant tout et son contraire, est au fond le rejet du libéralisme par une partie du monde hispanique. On pouvait ainsi parler de la dérive réactionnaire de Fernando Savater, le philosophe et militant qui a affronté l’ETA avec courage depuis la plateforme civique Basta Ya, et qui, parti de positions plutôt anarchistes, est passé à la social-démocratie, a participé à la fondation du parti centriste Unión Progreso y Democracia (aujourd'hui disparu), et a été injustement accusé d’avoir basculé à l’extrême droite, pour avoir soutenu le libéralisme strident et folklorique d’Isabel Díaz Ayuso, présidente de la Communauté de Madrid et rivale du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez. Le regretté Mario Vargas Llosa a été accusé d'une dérive similaire, également à tort, même s’il a tenu quelques propos malheureux à la fin de sa vie.

Parmi les auteurs post-68, on trouve néanmoins des parcours témoignant d’un virage clairement droitier. L’un des plus curieux est celui de Federico Jiménez Losantos, originaire d'Orihuela del Tremedal, un petit village de la province reculée de Teruel, et élève du chanteur-compositeur José Antonio Labordeta, figure de proue de la lutte antifranquiste et député au Parlement espagnol au début des années 2000. Dans les années 1960, racontera plus tard Jiménez Losantos, Teruel était la ville la plus à gauche d’Espagne, mais à Teruel, on ne le savait pas, et à l'extérieur non plus. À Barcelone, Jiménez Losantos est passé de l’extrême gauche à une certaine idée de la social-démocratie, et s’est opposé très tôt aux politiques identitaires en Catalogne, dans des livres comme Lo que queda de España (« Ce qu’il reste de l'Espagne »)3.

En 1981, il fut l’un des signataires du « Manifeste des 2300 » contre l’imposition du catalan dans l'enseignement public en Catalogne. En mai de cette année-là, il fut enlevé par des membres du groupe terroriste indépendantiste Terra Lliure, qui l’attachèrent à un arbre et lui tirèrent dans le genou. Jiménez Losantos quitte alors Barcelone et s’installe à Madrid, où il se distingue dans la presse écrite, puis à la radio. Sur COPE, une station appartenant à la Conférence épiscopale, il devient une figure controversée, agressive, importante dans la mobilisation contre les gouvernements de José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2011). Sur les ondes, il a relayé les théories du complot sur l’attentat du 11 mars, qui a coûté la vie à près de 200 personnes et dont la gestion maladroite a été l’une des causes de la défaite du Parti populaire aux élections de 2004. Plus tard, il a été licencié de cette chaîne et a créé sa propre station, Es Radio. D’un point de vue idéologique, sa position combine le libéralisme économique et le nationalisme espagnol : rejet de l’intervention économique de l'État, opposition au nationalisme périphérique marqué par l’expérience de la lutte contre le terrorisme séparatiste. Il n’est pas religieux et se définit comme c’est un atlantiste néoconservateur. Très critique à l'égard du Parti populaire de Mariano Rajoy, Federico Jiménez Losantos s'est montré à un moment donné proche de Vox, le parti nationaliste espagnol issu d'une scission du PP et troisième force parlementaire. Il l’a ensuite vivement critiqué pour des questions telles que son soutien à Trump.

D’autres figures ont connu des évolutions moins radicales, mais tout aussi pittoresques. L’écrivain Fernando Sánchez Dragó et l’économiste Ramón Tamames par exemple, venaient tous deux de la gauche. Ce dernier, député du Parti communiste lors des premières élections libres en 1977, fut candidat à la présidence lors de la motion de censure proposée par Vox contre le socialiste Pedro Sánchez en 2023. Tamames avait alors 89 ans, la motion n’avait donc aucune chance d’aboutir.

Le réarmement nationaliste

Ces dernières années toutefois, une nouvelle droite a émergé, animée par un esprit populiste et portée par les nouvelles possibilités technologiques. On observe un renouveau, voire un renversement des dynamiques : si la droite a longtemps été réputée capable de s’unir autour d’un intérêt commun, face à une gauche encline à la division, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

La question nationaliste a été déterminante ici. Si une variété de facteurs explique la montée de Vox, le principal reste le processus indépendantiste catalan ayant conduit au référendum de 2017, ainsi que le sentiment d’impuissance du gouvernement du PP face à cette crise. La chute de Ciudadanos, un parti fondé par des intellectuels opposés au nationalisme, a également laissé un vide. Le réarmement du nationalisme espagnol ne s’est pas limité pas à l’extrême droite. L’histoire a constitué l’un de ses champs d’action privilégiés : le succès du livre Imperiofobia, dans lequel Elvira Roca Barea4 critique la « légende noire » attachée à l’histoire de l’Espagne que la gauche présenterait systématiquement de manière manichéenne, témoigne d’un intérêt qui dépasse les seuls cercles radicaux.

La guerre civile est un autre moment clé. Là encore, c’est en réaction à la gauche que le discours de droite s’est constitué. Les lois de mémoire historique promues par les gouvernements socialistes visaient à réparer les victimes, mais elles ont parfois aussi tenté d’imposer un récit officiel, opposant bons et méchants. Ces débats existaient depuis longtemps, mais il leur manquait peut-être une véritable articulation politique.

De nombreuses revues, chaînes YouTube, cours et figures de référence ont contribué à ce réarmement intellectuel de la droite, qui est néanmoins traversé de contradictions et parfois d’oppositions internes. Un média comme La Gaceta de la Iberosfera, liée à Vox et à son think tank, la Fundación Disenso, en est un bon exemple. On y retrouve des intellectuels plus ou moins classiques comme Miguel Ángel Quintana Paz, des chroniqueurs comme Hughes, des disciples de Gustavo Bueno et des héritiers de DENAES (la Fundación en Defensa de la Nación Española), des catholiques plus ou moins traditionnels, des guerriers culturels, des Latino-Américains désabusés par le populisme, des journalistes passés de l’indie au nationalisme anti-progressiste comme Víctor Lenore, des journalistes et podcasteurs aguerris comme Gonzalo Altozano, des éditeurs cultivés et des commentateurs subtils comme Julio Llorente… L’un des plus influents est aujourd’hui le journaliste, écrivain et conseiller de Santiago Abascal, Kiko Méndez-Monasterio. Bien que ce milieu soit majoritairement masculin, on y trouve aussi des femmes, comme Irene González ou Rebeca Crespo.

On compte aussi de jeunes activistes qui créent des mèmes, des tweets, des revues, ou organisent des événements comme ceux qui se tiennent au centre CasaMata, à Madrid. On y annonce, par exemple, un cours sur « La communauté et le territoire », auquel participent des figures non rattachées à l’extrême droite, mais partageant parfois les mêmes diagnostics ou inquiétudes — qu’elles viennent du rojipardisme ou du libéralisme conservateur.

Les sessions du cours abordent la famille, le sacré, la nation, l’héritage culturel, l’identité, « l’importance de raconter qui nous sommes », le populaire et le matériel. Il y a quinze ans, c’était la gauche radicale — visible notamment à travers Podemos — qui incarnait cette énergie organisationnelle. Aujourd’hui, cette capacité de structuration et de débat est davantage perceptible à l’extrême droite. Une grande partie de cette sociabilité s’est d’abord construite en ligne.

Une droite comme les autres ?

Malgré des visions très diverses, plusieurs éléments, en dehors du nationalisme, retiennent l’attention : un positionnement d’opposition, une logique de guerre culturelle, une volonté d’adopter des postures propres à faire enrager les progressistes. Ils rejettent un consensus auquel le Parti populaire est selon eux associé. Ils s’en prennent au globalisme, au féminisme, s’opposent à la « transition écologique » (« imposée » par les élites bruxelloises), adoptent souvent une posture religieuse sur des sujets comme l’avortement, et défendent des valeurs communautaires contre un libéralisme perçu comme désintégrateur. L’alternative qu’ils proposent et sa faisabilité demeurent souvent floues.

Leur souverainisme est aussi traversé de contradictions. Certains rejettent tout ce qui est anglo-saxon tout en admirant Trump : sont-ils des Espagnols fervents prêts à tolérer des dirigeants qui méprisent leurs compatriotes ? Concernant l’Ukraine, les clivages sont également visibles : certains admirent le patriotisme, mais moins celui des Ukrainiens ; ils voient en Poutine un défenseur des valeurs traditionnelles, bien que les statistiques démographiques russes contredisent cette idée ; ils prennent le parti de la Russie en raison de l’anti-américanisme historique de la droite autoritaire espagnole, tout en applaudissant les politiques erratiques de Trump.

Certains expriment une nostalgie du franquisme, souvent nourrie par une grande ignorance du régime, et remettent parfois en question la transition démocratique — une attitude qui fait écho à celle de l’extrême gauche depuis quelques années, et que l’on retrouve désormais au sein même du PSOE (parti socialiste ouvrier espagnol). Il s’agit sans doute d’un reflet local d’une vision du monde plus large : celle qui conçoit les relations humaines comme un jeu à somme nulle. Nous ne vivons pas une époque qui valorise le consensus et les concessions réciproques - ces piliers de la Transition - mais plutôt une ère où tout pacte est perçu, en dernière instance, comme une tromperie. Cette manière d’aborder la négociation - qui n’est pas propre à l’extrême droite - favorise des conceptions politiques autoritaires et illibérales.

La question de l’immigration est centrale : c’est l’un des domaines les plus sensibles pour les démocraties occidentales, tant en matière de gestion que d’opinion publique. L’Espagne est devenue un pays d’immigration et a profondément changé en 25 ans. D’un pays culturellement et religieusement homogène, elle est devenue un territoire beaucoup plus diversifié : 20 % de la population active madrilène est née à l’étranger, et selon de nombreux experts, la croissance récente de l’économie espagnole est largement due à cet afflux migratoire.

Cela coïncide avec un très faible taux de natalité. Même si l’Espagne a jusqu’ici plutôt bien géré l’immigration (avec une part importante de migrants latino-américains, proches sur les plans culturel et religieux), certaines questions, comme l’accueil des mineurs étrangers, suscitent la controverse. Le rejet augmente, alimenté par des discours politiques (et parfois des mensonges purs et simples, comme les calomnies diffusées par Vox sur les aides sociales aux étrangers), ainsi que par la crainte croissante de l’insécurité dans certains quartiers. L’anxiété face à l’immigration s’intensifie - elle pourrait s’aggraver avec la crise du logement, l’un des grands défis actuels. Vox a proposé (sans succès) de durcir les conditions d’accès à la nationalité espagnole. Dans la Communauté valencienne, le parti a ajouté un amendement à la loi de finances exigeant la nationalité espagnole pour pouvoir bénéficier des aides régionales.

On dit que le système politique catalan anticipe souvent ce qui se produit dans l’ensemble du pays. De fait, le discours anti-musulman a d’abord été formulé par des figures indépendantistes comme Pilar Rahola, qui mettait en garde contre « l’islamisation de la Catalogne ». Si Convergència i Unió, le parti traditionnel de la droite catalane, a toujours comporté une composante xénophobe, et si le dirigeant du Parti populaire tenant le discours le plus dur en la matière est le maire de Badalona, un nouveau parti comme Alianza Catalana assume désormais une ligne explicitement hostile à l’immigration.

Junts, héritier de Convergència dirigé par un fugitif recherché par la justice, est aujourd’hui le cinquième parti de Catalogne, selon les résultats des dernières élections générales. Alliée indispensable du gouvernement dans l’actuelle configuration parlementaire et rivale d’Alianza Catalana, cette formation revendique le contrôle des politiques migratoires pour soutenir celles de Pedro Sánchez : selon Junts, l’accord signé avec le PSOE impliquait que seuls ceux maîtrisant le catalan pourraient obtenir des papiers.

Une autre caractéristique, commune à des mouvements d’autres pays, est la méfiance à l’égard des médias traditionnels : elle fait partie de l’ethos antiélitiste du populisme et de l’identification des médias au « consensus progressiste » qui inclut la droite mainstream. Ils apparaissent également moins dans ces médias et toujours de manière négative : il est donc parfois difficile d’évaluer leur importance réelle.

Le plus frappant est le nombre de courants « à droite de la droite », avec des variations et des disputes entre les médias, les générations et les visions. L’écosystème semble plus dynamique que celui de la gauche : cela n’implique pas de meilleurs résultats électoraux, et il y a probablement un effet pendulaire ; le Parti socialiste est au pouvoir depuis sept ans, en grande partie soutenu par « la gauche de la gauche » et les forces héritières du mouvement des Indignés. L’influence des courants d’autres pays et la situation internationale nuancent également le caractère exceptionnel de l’Espagne : notre droite ressemble beaucoup aux autres droites occidentales.

  • 1. José-Carlos Mainer, La Edad de Plata: Ensayo de interpretación de un proceso cultural (1902-1939), Taurus, 2025.
  • 2. Andres Trapiello, Las armas y las letras. Literatura y guerra civil (1936-1939), Austral, 2011
  • 3. Federico Jimenéz Losantos, Lo que queda de España, Temas de Hoy, 1995.
  • 4. Maria Elvira Roca Barea, Imperiofobia y leyenda negra : Roma, Russia, Estados Unidos y el Imperio Español, Siruela, 2017.