Les enseignants en première ligne
En première ligne face aux fanatiques et aux fondamentalistes, les enseignants sont sommés d’être fermes sur les « valeurs de la République » qu’ils défendent déjà au quotidien. Ils ont besoin confiance et de moyens pour tenir la promesse d’émancipation par l'école, inséparable de la laïcité depuis 1905.
Après l’attentat survenu le 13 octobre 2023 à la cité scolaire Gambetta-Carnot d’Arras, qui a coûté la vie au professeur de français Dominique Bernard et a grièvement blessé un professeur d’éducation physique et sportive ainsi que deux agents de l’établissement, les enseignants se retrouvent à nouveau en première ligne face à la menace terroriste et aux attentes de la société comme si, trois ans après la mort de Samuel Paty dans des circonstances similaires, rien n’avait changé.
Le ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal a tenu à saluer le courage des enseignants, affirmant que « Dominique Bernard est tombé en héros et ses collègues qui sont intervenus sont des héros ». Il a également affirmé avoir engagé cent soixante-dix-neuf procédures disciplinaires à la suite de contestations durant l’hommage à Dominique Bernard, accompagnées de signalements au procureur de la République. Pour autant, les enseignants se sentent démunis face à une menace terroriste qui s’est accrue depuis les attentats de 2015.
La question de la sécurité des établissements scolaires a animé nombre de discussions dans la matinée du 16 octobre, tandis que le gouvernement évoquait des pistes, telles que le financement de portiques sécurisés. Elles laissent sceptiques les syndicats enseignants, qui réclament plus de présence humaine et l’embauche de nouveaux assistants d’éducation. Les enseignants ont surtout l’impression d’être en première ligne face au fondamentalisme islamiste qui cible l’école et, en particulier les enseignements d’histoire-géographie et d’enseignement moral et civique, au cœur de la transmission des valeurs républicaines et notamment d’une laïcité parfois mal comprise par les élèves ou leurs parents.
La question du « respect »
Mohammed Mogouchkov, le terroriste d’Arras, était, semble-t-il, déterminé à assassiner un professeur d’histoire-géographie, comme avant lui Abdoullakh Anzorov, l’assassin de Samuel Paty, qui avait montré à ses élèves des caricatures publiées dans Charlie Hebdo. Depuis les attentats du 7 janvier 2015 qui ont décimé la rédaction, le journal satirique est devenu un symbole de la liberté d’expression et un objet d’étude dans les cours d’enseignement moral et civique. Ainsi, la question de la liberté d’expression est abordée en classe de quatrième, dans un cours qui fait le lien avec le chapitre d’histoire consacré au siècle des Lumières, dans lequel les élèves découvrent les textes de Voltaire et des autres philosophes, leur critique de la monarchie absolue et leur dénonciation du fanatisme religieux. L’utilisation des caricatures de Charlie Hebdo comme documents mis en contexte pour rappeler les menaces qui pèsent sur la liberté d’expression peut alors être pertinente.
Pour autant, les élèves ne sont pas toujours « Charlie » et l’irrévérence anticléricale n’est pas comprise par tous les adolescents, au point de susciter des réactions offensées d’élèves de culture musulmane, qui dénoncent un « manque de respect » pour la religion et une attaque contre ce qui constitue une part de leur identité. De fait, les élèves sont sensibilisés, dès l’école élémentaire, à la question du respect de l’autre et de ses différences. Il revient à l’enseignant de faire comprendre la distinction entre la critique de la religion en général ou des fanatiques religieux, qui relève de la liberté d’expression, et le manque de respect aux personnes, la xénophobie ou le racisme qui ne sont acceptables ni à l’école, ni dans la société.
Face au risque de contestation de leur enseignement, l’une des stratégies choisies par les enseignants est parfois celle de l’évitement : de fait, selon un sondage de l’Ifop pour la revue Écran de veille, réalisé auprès d’un millier d’enseignants entre le 25 octobre et le 7 novembre 2022, le pourcentage d’enseignants déclarant s’être auto-censurés en abordant des questions socialement vives comme celle de la laïcité serait passé de 36 % à 56 % entre 2018 et 20221. Sur le terrain, les équipes académiques Valeurs de la République, mises en place en 2017, sont chargées de mieux former l’ensemble des personnels à la laïcité. Ainsi, dans l’Académie de Lille, tous les personnels ont pu assister, à distance, à deux après-midis de formation à la laïcité, suivis d’une demi-journée en établissement. Le personnel éducatif a pu échanger autour de cas concrets et évoquer les problématiques auxquelles ils sont confrontés dans leur établissement. En cas d’atteinte à la laïcité, le dialogue avec l’élève et sa famille est toujours la règle, avant l’engagement d’une éventuelle procédure disciplinaire.
La laïcité instrumentalisée
La volonté politique de maires et de parlementaires de droite ou d’extrême droite de restreindre le port de signes religieux dans l’espace public se retrouve aussi chez certains personnels de l’Éducation nationale. Ainsi, un sondage de l’Ifop réalisé auprès de six cent cinquante enseignants pour le Comité national d’action laïque, note une définition de moins en moins juste du principe de laïcité chez les professeurs2. De leur côté, les élèves ont une perception de la laïcité qui diffère du reste de la population3. De manière générale, on observe une attitude plus tolérante des jeunes interrogés vis-à-vis du port de signes religieux ostensibles : les jeunes sondés sont ainsi 57 % à approuver le port de signes religieux pour les parents d’élèves lors des sorties scolaires, mais aussi 52 % qui les approuveraient pour les lycéens, 50 % pour les collégiens et 49 % pour les agents des services publics. Une majorité des jeunes interrogés n’adhère donc pas à la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école, mais sur la question du port de signes religieux des parents d’élèves accompagnateurs, qui n’est approuvé que par 26 % des Français, ce sont bien les jeunes qui défendent une position conforme à la loi de 1905, qui distingue les agents de l’État, soumis à un strict devoir de neutralité, et les usagers des services publics, qui ne le sont pas.
Réagissant à l’assassinat de Dominique Bernard le 14 octobre 2023, la Confédération nationale des travailleurs-Solidarité ouvrière Éducation et recherche a bien résumé le malaise des professeurs : « Nous sommes en colère parce que l’Éducation nationale et ses personnels ont volontairement été placés au centre d’instrumentalisations idéologiques et politiciennes sur les questions religieuses. Nous ne nions pas être confronté régulièrement au conservatisme ou à l’obscurantisme religieux mais, dans la plupart des cas, nous pouvons y répondre avec les outils des pédagogues : le dialogue et le raisonnement. A contrario, les polémiques stériles et aux relents racistes, comme celle sur l’abaya à la rentrée, n’ont d’autres buts que d’alimenter les agendas politiciens du gouvernement ou de l’extrême droite. En attisant les tensions et le ressentiment, elles mettent tous les personnels en danger. » En première ligne face aux fanatiques et aux fondamentalistes, les enseignants sont sommés d’être fermes sur les « valeurs de la République » qu’ils défendent au quotidien. Mais l’école n’échappe pas aux paniques morales alimentées par des entrepreneurs de peur, qui tentent de véhiculer l’idée que la société française serait menacée par l’islam et l’immigration. Le discours gouvernemental, au plus haut niveau de l’État, vient légitimer ces craintes lorsqu’il en vient à faire du port de l’abaya par une poignée de jeunes filles l’un des sujets majeurs de la rentrée scolaire.
La mort de Dominique Bernard ne doit pas devenir le prétexte pour de nouvelles atteintes aux libertés publiques et un nouveau durcissement d’une énième loi sur l’immigration. C’est de confiance, de moyens et de plus de mixité sociale dont l’école a besoin pour qu’elle puisse tenir la promesse d’émancipation qui est la sienne et qui est inséparable de la laïcité depuis 1905.
- 1. « Les enseignants face à l’expression du fait religieux à l’école et aux atteintes à la laïcité » [en ligne], Ifop, no 119489, 6 décembre 2022.
- 2. « Les enseignants du public et la laïcité » [en ligne], Ifop, no 119489, mai 2023.
- 3. « Les lycéens, le droit à la critique des religions et les formes de contestations de la laïcité à l’école » [en ligne], Ifop, 8 décembre 2021.