Crédit : Canva
Crédit : Canva

Assassinat d’un professeur et laïcité de l’école

En réaction à l’assassinat de Dominique Bernard, les éloges vibrants de l’école et des valeurs de la République se sont multipliés. Mais le problème n’est pas tant l’enseignement de la laïcité à l’école que le fossé qui la sépare des réalités vécues par les élèves, et son impuissance face à d’autres modes de socialisation.


Après l’assassinat, le 13 octobre 2023, de Dominique Bernard, professeur de français au lycée Gambetta d’Arras, on a une fois de plus entendu, venant de tous les bords et sur tous les médias, les appels emphatiques aux valeurs de la République – liberté, égalité, fraternité – et les rappels au sens de la laïcité – liberté de croire, de ne pas croire, de ne plus croire, de croire autrement –, sans oublier l’éloge de la grandeur de l’école et de son rôle irremplaçable pour enseigner la tolérance et la liberté de conscience. Qui s’en plaindrait ? Ces messages nécessaires sont du reste aussi, hélas, le symptôme du sentiment de ce qui manque, de l’effritement de la confiance dans les valeurs qu’ils défendent. Mais la question que l’on devrait se poser n’est-elle pas plutôt : ces appels sont-ils opératoires, un tant soit peu efficaces ? On ferait presque croire qu’un discours républicain martial est capable de dissuader les auteurs d’attentats de réaliser leurs objectifs criminels1. Pourtant, sans entrer dans la complexité des analyses de la menace terroriste qui perdure depuis des années, qui peut penser que les discours et des mesures sécuritaires, si républicains soient-ils, mettront fin à la violence indifférenciée contre des civils de toutes conditions et de tous âges, et qu’elle n’arrivera pas à ses fins ?

L’école, cible privilégiée ?

Il est possible, certes, que l’école, en raison de tout ce qu’elle représente dans les sociétés démocratiques modernes, soit ou devienne (pas seulement en France) une « cible élective » des djihadistes d’occasion, en particulier de jeunes radicalisés qui sont eux-mêmes passés par elle. C’est la conviction d’Isabelle de Mecquenem, membre du Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République, créé par Jean-Michel Blanquer en 2018 : « L’autonomie intellectuelle et morale des individus […] forme […] le point de rupture absolu2 » avec les normes du djihadisme. Les enseignants seraient par conséquent des gens « dangereux » pour ce dernier – et donc exposés au danger. Selon Dominique Schnapper, présidente du Conseil des sages, « face aux atteintes au principe de laïcité qui ébranlent l’institution scolaire, il ne faut pas “mettre la poussière sous le tapis”. Il s’agit au contraire de renforcer le modèle républicain, en apportant une réponse systématique et un soutien clair à tous les personnels3 ». Pourtant, dans la longue liste des assassinats en France depuis 2012, les professeurs sont loin d’être la cible privilégiée des tueurs, eux-mêmes très divers. Ces derniers peuvent frapper partout et à tout moment, comme en témoigne encore l’assassinat le 17 octobre (donc quatre jours après celui de Dominique Bernard), à Bruxelles, par un Tunisien, de deux supporters suédois venus assister à un match de football entre la Belgique et la Suède.

La thèse d’un cœur de cible représenté par l’école vient à l’appui d’une conception intransigeante de la laïcité.

La thèse d’un cœur de cible représenté par l’école et les enseignants n’est donc pas confirmée par les tueries et les attentats des années récentes. Mais elle vient à l’appui d’une conception intransigeante et très étendue de la laïcité, qui en fait la philosophie politique et morale de la République éclairée, celle que l’école est prioritairement chargée d’enseigner et de diffuser « d’en haut », dans ses programmes. Dans cette perspective, c’est l’« émancipation par la culture », assurée par l’école, qui s’oppose frontalement à l’idéologie et au combat des islamistes de Daech et d’ailleurs. Mais n’est-ce pas faire beaucoup d’honneur à l’État islamique et à sa culture que de faire de la laïcité française enseignée et vécue à l’école son adversaire de choix ? N’est-il pas allergique à toutes les séparations modernes de la religion et de l’État, ainsi qu’à toutes les libertés qui en découlent – y compris celle de s’attabler à la terrasse d’un restaurant, d’aller au stade pour voir un match, de participer hommes et femmes confondus à une fête religieuse ou laïque, et a fortiori à toute offense publique à la religion ?

La vraie difficulté scolaire

La difficulté de l’école aujourd’hui, ce n’est pas qu’on n’y enseigne pas ou mal la laïcité et les valeurs de la République. Au contraire : peut-être grâce à M. Blanquer et aux intransigeants républicains, ne les a-t-on jamais autant célébrées, enseignées et protégées. On en a eu récemment une illustration avec un excellent film documentaire de Jean Crépu (encore visible) sur La Chaîne parlementaire, intitulé Liberté, égalité, laïcité4 (2022). Il se passe à Cluses, en Savoie, et on peut légitimement penser que ce n’est pas différent ailleurs. On y voit des enseignants qui enseignent la laïcité aux divers niveaux du primaire et du secondaire, dans des classes où règne visiblement la diversité des origines, des cultures, des religions. Ils le font avec justesse, tact et intelligence, avec inventivité, en mobilisant toutes sortes d’initiatives et de méthodes pédagogiques, tout en respectant les différences d’origine et de niveau scolaire des élèves. Après la mort de Samuel Paty, ils ont même, non sans difficultés certes, discuté, distingué, donné la parole et écouté les arguments même inacceptables.

Le problème n’est donc pas celui d’une absence de la laïcité dans les programmes scolaires et son enseignement à l’école. Il est dans l’écart de plus en plus abyssal entre l’école républicaine et… d’autres modes de socialisation. Dans le film, lors d’une formation sur la laïcité dans une classe du primaire, on demande à la jeune institutrice si elle pense que les enfants ont été « convaincus » par ce qui vient d’être dit par l’intervenant extérieur, et entre autres : « on ne fait pas à l’école comme on fait chez soi ». Elle répond franchement : « Pas du tout. Ils viennent à l’école pour apprendre, mais à la limite c’est de l’accessoire. La culture et la religion [de la famille] priment […] ce qui va être dit en classe. » D’autres écarts sont cruellement rappelés : les enfants et les jeunes entendent parler de l’égalité républicaine, mais font continuellement l’expérience concrète de l’inégalité ; on leur enseigne le rejet de la violence, mais les réseaux sociaux la représentent en permanence ; on insiste à l’école sur le respect d’autrui, et ils ne voient que la loi du plus fort ailleurs ; la culture de l’école se veut « émancipatrice », mais les familles religieuses (de toutes confessions, fût-ce différemment) cultivent des traditions (morales, vestimentaires) souvent très identitaires. L’école ne semble pas ou plus de taille à résorber ces fossés. On comprend donc la jeune institutrice, quand elle déclare préférer – sans renoncer à enseigner aussi la laïcité – leur « donner des billes » pour bien vivre là où ils seront, leur donner « la chance de réussir » dans ce contexte difficile, et avant tout la possibilité de se forger une « personnalité ».

Comme le dit Gwénaële Calvès, elle aussi membre du Conseil des sages : la promotion de la laïcité et des valeurs de la République « doit quitter le ciel des idées5 ». On est bien d’accord, mais comment ?

  • 1. La famille de Dominique Bernard s’est tenue totalement à l’écart de cette célébration d’un héros de la République laïque. Lors des funérailles à la cathédrale d’Arras, son épouse a préféré faire lire un très beau texte énumérant tout ce que son mari « aimait » dans la culture et dans le monde.
  • 2. Isabelle de Mecquenem, « Pour les djihadistes, les enseignants sont très dangereux », La Croix, 24 octobre 2023.
  • 3. Le Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République, « L’édito de la présidente » [en ligne]. En avril 2023, Pap Ndiaye, ministre de l’Éducation nationale, a nommé de nouveaux membres dans ce Conseil jugé trop monocolore (et trop aligné sur des positions laïques intransigeantes). En particulier, la nomination du philosophe Alain Policar, opposé à une « laïcité de combat », a soulevé une vive irritation des tenants de la « ligne Blanquer ».
  • 4. On aura noté que dans le titre Liberté, égalité, laïcité, la « laïcité » a remplacé la « fraternité »… : que comprendre avec cette substitution ?
  • 5. Gwénaële Calvès, « Les assassins de Dominique Bernard et Samuel Paty ne sont pas des étrangers, mais nos anciens élèves », La Croix, 19 octobre 2023.