Saleemul Huq (1952-2023), défenseur de la justice climatique
Ce climatologue bengali a été le porte-parole des laissés-pour-compte du changement climatique, issus des pays moins développés et des États insulaires.
Ce climatologue bengali a été le porte-parole des laissés-pour-compte du changement climatique, issus des pays moins développés et des États insulaires. Co-auteur principal de rapports d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), Saleemul Huq fut le promoteur des objectifs de développement durable des Nations unies sur l’action climatique et les partenariats. Ainsi a-t-il joué un rôle essentiel dans la conception d’une action globale en faveur du climat, pour laquelle le Giec a reçu collectivement le prix Nobel de la paix en 2007. En 2022, il figurait dans le Top Ten du classement des scientifiques par la revue Nature.
Saleemul Huq est né au Pakistan en 1952 mais, en 1970, sa famille doit rejoindre l’Inde pour fuir la répression des autonomistes bengalis par l’armée pakistanaise, qui conduiront à l’indépendance du Bangladesh. Après un parcours scolaire effectué en Allemagne, en Indonésie et au Kenya au gré des affectations diplomatiques de ses parents, Saleemul Huq étudie la botanique à l’Imperial College de l’Université de Londres, où il soutient sa thèse en 1978.
En 1984, Saleemul Huq fonde à Dacca le Bangladesh Center for Advanced Studies, organisme indépendant créé en vue d’élaborer une politique environnementale pour le Bangladesh, en prônant des mesures susceptibles d’aider les communautés à risque afin qu’elles trouvent leurs propres solutions aux problèmes induits par le changement climatique. Dès lors, la plupart de ses travaux académiques portent sur l’intégration dans les stratégies nationales de développement durable de l’adaptation au changement climatique pour les pays du Sud. Il y insiste sur le nécessaire équilibre entre mesures d’atténuation et mesures d’adaptation.
Adepte du principe du pollueur-payeur, il exhorte les pays riches à soutenir financièrement l’adaptation des pays à faible revenu au changement climatique. Proposé au début des années 1990 par de petites nations insulaires comme le Vanuatu, le principe de compensation est relayé par le groupe d’experts des pays moins avancés mis sur pied par Saleemul Huq à la Conférence des parties de Marrakech (Cop7) en 2001 dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. La création de ce groupe a joué un rôle déterminant pour l’adoption, dans le cadre de l’accord de Paris, d’un objectif de limitation du réchauffement à 1, 5°C et la prise en compte des préjudices imputables au changement climatique. L’organisation du Least Developed Universities Consortium on Climate Change par Saleemul Huq a permis aux universités des pays moins avancés de soutenir la recherche localement, de renforcer les connaissances sur les climats régionaux et de réduire la dépendance à l’égard des consultants internationaux.
Fondateur et directeur du groupe de recherche sur le changement climatique à l’International Institute for Environment and Development de Londres, Saleemul Huq fut pionnier dans l’étude des relations complexes entre développement économique et changement climatique. La pertinence reconnue de ses travaux conduit à l’organisation régulière de Journées du développement et du climat lors des conférences annuelles de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Il est également le fondateur de l’International Centre for Climate Change and Development, organisme de recherche tripartite réunissant l’International Institute for Environment and Development, l’Université indépendante du Bangladesh et le Bangladesh Centre for Advanced Studies, axé sur l’adaptation au changement climatique, les mesures de soutien public et la sensibilisation aux impacts climatiques sur les communautés vulnérables. De retour au Bangladesh, Saleemul Huq encourage les solutions locales renforçant les capacités des communautés affectées par le changement climatique, et ainsi positionne son institut de recherche comme centre de référence pour les scientifiques, étudiants et militants associatifs des pays moins avancés d’Asie et d’Afrique. En 2014, il crée Gobeshona, une plateforme internationale de partage des savoir-faire visant à explorer des solutions pratiques et des stratégies efficaces pour faire face aux effets du changement climatique au niveau communautaire.
Avocat de la justice climatique, que ce soit pour réparer une dette écologique ou comme principe d’action, Saleemul Huq appelle sur différents médias à des politiques publiques plus équitables au bénéfice d’un développement durable inclusif. Fondés sur des éléments factuels, ses plaidoyers contribuent à inscrire, depuis la Cop19 de Varsovie en 2013, le mécanisme international sur les pertes et préjudices à l’ordre du jour officiel, qui aboutit à la création d’un « fonds pour pertes et préjudices » lors de la Cop27 de Charm el-Cheikh en 2022. En préparation de la Cop28 de Dubaï, il écrit une lettre ouverte au président du sommet des Nations unies sur le climat : « Pour ne citer qu’un exemple dans mon pays, le Bangladesh, chaque jour plus de 2000 personnes déplacées par le changement climatique arrivent à pied, à vélo, en bateau ou en bus à Dacca et disparaissent dans les bidonvilles de cette cité. Personne ne s’occupe d’eux, mais ce sont des personnes qui sont forcées de se déplacer en raison du changement climatique induit par l’homme et qui relèvent donc de la responsabilité de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. »
Au Bangladesh, Saleemul Huq publie le Climate Tribune, consacré à l’actualité climatique, comme supplément régulier du quotidien Dhaka Tribune. À l’étranger, il met son expertise au service d’initiatives telles que le Global Center on Adaptation, une organisation non gouvernementale proposant des mesures d’adaptation, et le Climate Vulnerable Forum, un consortium des pays les plus vulnérables face au réchauffement climatique. Connu pour son franc-parler qui tranchait avec le jargon diplomatique des Nations unies, Saleemul Huq a été décoré de l’Ordre de l’Empire britannique en 2022 pour les services rendus dans la lutte à l’échelle internationale contre le changement climatique. Lors de son décès en octobre 2023, il œuvrait comme conseiller de la présidence de la Cop28 et du Secrétaire général des Nations unies pour le changement climatique. Annoncés lors de la Cop28, une bourse d’études ainsi qu’un prix Saleemul Huq sur les pertes et préjudices causés par le changement climatique ont été institués en sa mémoire.