Christophe Boesch (1951-2024) : comprendre et protéger les chimpanzés
Christophe Boesch a consacré sa vie à l’étude comportementale des chimpanzés et à la protection de cette espèce d’hominidé menacée d’extinction.
Créant et coordonnant des sites de recherche au sein de réserves comme celles de Taï en Côte d’Ivoire, le primatologue franco-suisse Christophe Boesch a consacré sa vie à l’étude comportementale des chimpanzés et à la protection de cette espèce d’hominidé menacée d’extinction. Directeur émérite du département de primatologie de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig, il a également co-fondé la Wild Chimpanzee Foundation qu’il présidait.
Dès l’âge de douze ans, Christophe Boesch s’intéresse aux primates suite à la lecture d’un ouvrage de vulgarisation scientifique écrit par le naturaliste Konrad Lorenz1, offert par son père professeur de psychologie. Originaire du canton de Saint-Gall en Suisse orientale, il obtient sa maturité scientifique en 1970, après des études secondaires à Paris puis à Genève. Par la suite, il entame des études supérieures en biologie à l’Université de Genève, dont il sort diplômé en 1975.
Christophe Boesch débute sa carrière de primatologue comme assistant de Dian Fossey, étudiant les gorilles de montagne au Rwanda, expérience initiale qui fournira la matière de son mémoire de maîtrise. Ayant appris que les chimpanzés de la réserve de Taï en Côte d’Ivoire cassaient les noix comestibles avec des marteaux et enclumes naturels, il part en 1976 en expédition sur le terrain : il confirme l’utilisation d’ateliers naturels et l’adaptation de l’enclume et du marteau à la dureté des noix, et observe pour le première fois la prédation de colobes par la sous-espèce d’Afrique de l’Ouest (Pan troglodytes verus) de ces primates2. Les chimpanzés fuyant les humains systématiquement, il reprend le projet initial de François Bourlière, ex-président du programme de l’Unesco « L’Homme et la Biosphère », en habituant à partir de 1979 une communauté sauvage de chimpanzés à la présence humaine sans avoir recours à l’approvisionnement, avec la collaboration de sa partenaire de recherche et épouse, Hedwige Boesch-Achermann, et de deux assistants dévoués, Grégoire Nohon et Honora Kapazahi. Ainsi, cette persévérance lui permet de soutenir, en 1984, une thèse de doctorat à l’université de Zürich3, confirmant les capacités cognitives des chimpanzés dans l’utilisation d’outils4. En 1988, il est le consultant scientifique du World Wide Fund lors de la négociation du projet de conservation des chimpanzés du parc national de Taï avec le gouvernement ivoirien.
En 1991, Christophe Boesch rejoint, comme professeur-assistant, le département de biologie des populations dirigé par Stephen Stearns à l’université de Bâle. Son étude comportementale de la chasse des chimpanzés et du partage de la viande a influencé considérablement la recherche en matière de coopération chez les primates5. Prenant conscience que l’interconnexion des différentes communautés est une des clés de leur survie, il élargit sa thématique de recherche sur les chimpanzés ouest-africains à l’étude de leurs interactions socio-environnementales. Les travaux de Christophe Boesch dressent le portrait d’un chimpanzé d’Afrique de l’Ouest moins agressif que celui observé pour la sous-espèce d’Afrique de l’Est (Pan troglodytes schweinfurthii) : les taux d’agression mortelle chez les chimpanzés du parc national de Taï sont parmi les plus bas, à la fois au sein des communautés et entre elles.
Au cours de la décennie 1990, en collaboration avec Andrew Whiten, Christophe Boesch organise une comparaison de la diversité comportementale des populations de chimpanzés. Les résultats, publiés dans un article de Nature co-signé par Jane Goodall et d’autres primatologues, indiquent, à partir de sept cohortes indépendantes d’observations de terrain réalisées sur le long terme, des variations significatives de comportement entre communautés de chimpanzés, suggérant la coexistence de cultures sociotechniques différentes6. Trente-neuf comportements distincts, notamment l’utilisation d’outils, le toilettage et les parades nuptiales, s’avèrent coutumiers dans certaines communautés, mais absents dans d’autres, pour lesquelles on peut exclure toute explication écologique. Le répertoire combiné de ces comportements y apparaît comme très spécifique de chaque communauté de chimpanzés, phénomène commun aux cultures humaines mais jusqu’alors non répertorié chez les autres espèces.
Cette publication suscite des projets d’étude similaires dans toute l’Afrique, ce qui permet à Christophe Boesch de mettre sur pied un réseau d’une cinquantaine de sites couvrant dix-huit pays africains. À partir de 1997, en tant que directeur du département de primatologie de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig, Christophe Boesch développe les études de terrain sur les bonobos, les chimpanzés et les gorilles sur plus de deux décennies, encadrant de nombreux scientifiques africains.
Wild Cultures, le plus récent des ouvrages publiés par Christophe Boesch, invite à l’exploration des cultures hominoïdes : comment leurs techniques évoluent, en quoi les styles d’enseignement diffèrent, et comment les jeunes s’en imprègnent, traçant de saisissants parallèles entre humains et chimpanzés7.
S’inquiétant pour la survie des chimpanzés sauvages menacés en Afrique de l’Ouest par le braconnage, l’exploitation forestière et les zoonoses, Christophe Boesch s’engage en faveur d’actions de conservation : en 2000, avec son épouse Hedwige Boesch-Achermann, il fonde la Wild Chimpanzee Foundation. Colligeant les données d’enquêtes de terrain sur les grands singes, Christophe Boesch joue un rôle déterminant lors de la constitution en 2005 de la base de données Ape, Populations, Environments, and Surveys par la commission de survie des espèces de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Étudiant la ceinture forestière tropicale de la Haute-Guinée en Afrique de l’Ouest pour déterminer la localisation des populations les plus denses de chimpanzés, il s’engage pour obtenir leur protection gouvernementale en Côte d'Ivoire, au Liberia, en Guinée et en Sierra Leone, qui se traduit par la création de plusieurs parcs nationaux, notamment en 2017 celui du Moyen-Bafing abritant une population de 4 000 chimpanzés dans la région de Labé au nord de la Guinée.
Entre autres distinctions scientifiques, Christophe Boesch s’est vu décerner, avec la Wild Chimpanzee Fondation, en 2015, le prestigieux prix de l’université de St Andrews pour l’Environnement. À cette occasion, il déclarait : « Compte tenu du sort des chimpanzés dans toute l’Afrique de l’Ouest, ce financement du prix St Andrews pour l’environnement contribuera directement à montrer que la conservation des chimpanzés peut fonctionner et en même temps profiter à la population humaine. »
Cependant, depuis le plan Initiative Cacao et Forêts adopté en 2017, le taux de déforestation s’est accru en Côte d’Ivoire sous la pression anthropique, non seulement induite par l’industrie cacaoyère mais également générée par les projets d’infrastructures et l’activité des industries extractives. L’Union internationale pour la conservation de la nature a adopté en 2020 un Plan d’action régional à horizon 2030 pour la conservation des chimpanzés d’Afrique de l’Ouest, 83 % d’entre eux ne vivant pas actuellement au sein d’aires protégées.
- 1. Konrad Lorenz, Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons [1949], Paris, Flammarion, 1969.
- 2. Christophe Boesch, « Nouvelles observations sur les chimpanzés de la forêt de Tai (Côte-d’Ivoire) », La Terre et la Vie, vol. 32, no 2, 1978, p. 195-201.
- 3. Nut-cracking behavior of wild chimpanzees, PhD Thesis, 1984, sous la direction de Hans Kummer, pionnier suisse de l’éthologie des primates.
- 4. C. Boesch et Hedwige Boesch, “Mental map in wild chimpanzees: An analysis of hammer transports for nut cracking”, Primates, vol. 25, 1984, p. 160-170.
- 5. C. Boesch, “Cooperative hunting in wild chimpanzees”, Animal Behaviour, vol. 48, no 3, septembre 1994, p. 653-667.
- 6. Andrew Whiten, Jane Goodall, William C. McGrew, Toshisada Nishida, Vernon Reynolds, Yukimaru Sugiyama, Caroline E. G. Tutin, Richard W. Wrangham et C. Boesch, “Cultures in chimpanzees”, Nature, vol. 399, no 6737, 17 juin 1999, p. 682-685.
- 7. C. Boesch, Wild Cultures: A Comparison between Chimpanzee and Human Cultures, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.