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À l’école des réfugiés. Entretien avec le directeur de l’école Bialik-Rogozin de Tel-Aviv

Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Rien n’arrive par hasard. Travailler avec des groupes de prisonniers et des enfants en hôpital psychiatrique dans un théâtre privé israélien m’a fait prendre conscience de la force de l’art. En aidant à la communication, l’art permet aux personnes de se forger des identités. Chacun devrait, à sa manière, faire de l’art, que ce soit pour devenir artiste ou, plus simplement, pour affiner son sens esthétique et son intelligence.  

Mais, las de jouer les rêves des autres, j’ai essayé de me créer mon propre style, mon propre univers. J’étais désolé de voir mon fils grandir sans enseignement artistique à l’école… C’est cela qui m’a conduit à ouvrir un département de théâtre dans un lycée à côté de Tel-Aviv. Après avoir reçu la formation nécessaire à la direction d’une école à l’université, je suis devenu proviseur à l’école Bialik-Rogozin en 2012. C’est une vieille école, absolument unique, proche du Parti travailliste (il n’y a pas d’écoles privées en Israël), dans laquelle les enseignants sont plutôt perçus comme des guides ou des mentors que comme des professeurs. L’école ressemble à un grand kibboutz. Tous les sujets et opinions politiques y sont permis et représentés. On y forme de véritables philosophes en herbe !

Au bout de sept ans, l’école pouvait se passer bien se passer de moi. J’ai pris une année sabbatique pour faire le tour du monde, mais très vite, une scène au Guatemala a eu raison de mon voyage et m’a rappelé à mes obligations à l’école. Un Indien et une jeune fille étaient sur un canoë. La jeune fille, assise à l’arrière, manifestement d’un milieu très modeste, portait un superbe uniforme. Le contraste entre l’environnement – nous étions en pleine jungle – et la qualité de son habit étaient saisissant. J’ai pris conscience, à ce moment-là, que quelle que soit la richesse du pays, l’éducation est toujours un bien précieusement gardé. Cela m’a rappelé l’époque où le Sud-Soudan venait d’être reconnu par l’Onuet où je m’étais porté volontaire pour une collecte de fonds.

En voyant ces enfants, venus de cinquante-et-un pays différents, tous animés par le même espoir, on sentait que quelque chose de magique était en train d’arriver. 70 % d’entre eux étaient des immigrants sans-papiers, et le gouvernement leur permettait d’aller à l’école, d’être soignés, d’avoir une assurance sociale, trois ingrédients essentiels à l’horizon académique des enfants. En 2010, le documentaire Strangers no more (Film) qui a reçu un oscar, retrace le parcours de jeunes réfugiés du Soudan, d’Erythrée et du Darfour, et raconte leur première année à l’école. Rien n’est gagné d’avance. Nous ne sommes jamais sûrs que les élèves viendront. Et quand ils viennent, il est difficile de savoir qui a besoin de lunettes, d’un repas, lesquels sont orphelins. L’école, qui va de l’école primaire au lycée, est une maison et une famille d’accueil pour ceux qui n’en ont pas. 45 % des étudiants viennent de familles monoparentales. La plupart ont souffert de troubles post-traumatiques. Certains d’entre eux sont arrivés en Israël en marchant depuis le Soudan par le désert. Ils ont été kidnappés par des Bédouins, certains ont été torturés, leurs mères violées… Un d’entre eux raconte s’être retrouvé sous le lit sur lequel sa mère a été abattue… Dans le désert du Sinaï, ils risquaient leur vie à la frontière égyptienne. Ils étaient contraints d’aller en Israël où les attendaient les Fdi(Forces de défense israéliennes) qui, après leur avoir fait passer un examen médical, les envoyaient à Tel-Aviv par bus. Quatorze ans plus tôt, quand l’école a été créée, les quelques fils d’ouvriers migrants venaient essentiellement des Philippines. Peu d’entre eux étaient originaires d’Afrique. Aujourd’hui, ils sont entre 5 000 et 80 000, dans la seule ville de Tel-Aviv, auxquels s’ajoutent, chaque année, 1 300 nouveau-nés. L’an dernier, nous avons ouvert trente-cinq maternelles (pour les trois à six ans) et quinze écoles élémentaires.

 

En Israël, nous vivons un moment critique : le gouvernement a pris la décision d’expulser tous les adultes venus d’Erythrée et du Soudan. Nous devons faire face au racisme qui fait rage dans le monde entier contre ces communautés. L’enjeu est de trouver un juste équilibre entre, d’une part, la nécessité pour les arrivants de respecter les lois et coutumes israéliennes et, d’autre part, le travail de tolérance que nous devons faire afin de nous éduquer, nous Israéliens, à la paix et à l’acceptation des cultures et coutumes d’autrui. A cet égard, en décembre, notre école affiche des symboles des trois religions monothéistes. Nous apprenons aux enfants l’hébreu, certes, mais aussi leur langue maternelle. Cela n’est pas aisé car, pour la plupart, ils ne savent pas ce que signifie avoir un langage, mais c’est essentiel, compte-tenu de l’incertitude de leur avenir : s’ils sont renvoyés chez eux, s’ils décident de rentrer, ils doivent maîtriser la langue de leur pays d’origine. Nous tenons à préserver la culture locale, ne pas changer leur nom, les laisser agir selon leurs habitudes, pour ne pas reproduire l’erreur commise avec l’émigration juive dans le passé. Je sais qu’en Europe, dans certaines écoles, la langue maternelle est prohibée. C’est une très mauvaise idée à mon avis. Notre langue, comme notre Adn, ne peut nous être retirée.

Comment diriger une école juive sans élèves juifs ? Et comment diriger cette même école quand le gouvernement accueille, aide, puis renvoie ces réfugiés ? Par exemple, nous ne pouvons pas nous limiter à l’étude de la Shoah et nous hisser au sommet de la hiérarchie des drames. Leur éducation doit être spéciale, à l’instar de leur parcours pour leur offrir le meilleur et ne jamais renoncer. Nous ne demandons ni argent ni papiers, pourtant c’est une des meilleures écoles d’Israël (98 % de réussite à l’examen final), parce que nous n’exigeons qu’une seule chose, l’excellence. Grâce à l’argent des collectes et au travail des bénévoles, nous l’avons obtenue. Nos élèves sont des pionniers, dans leur communauté et dans la nôtre. La lutte est menée sur tous les fronts et nous tenons à ce principe de continuité. Cela passe par l’ouverture de l’école y compris l’été et pendant les vacances, pour qu’elle soit comme une maison. Cela passe aussi par une éducation des parents, que nous responsabilisons, avec des résultats très encourageants. Au début, seulement 7 à 10 % avaient une assurance médicale. Aujourd’hui, 45 % des élèves sont assurés.

Quelle place l’enseignement artistique prend-il ?

L’art aussi est un langage. Certains élèves étaient mutiques depuis plusieurs mois quand ils sont arrivés : grâce aux thérapeutes, mais surtout à la danse, au théâtre, au dessin, ils se sont mis à parler. Nous avons aussi un groupe de musique tenu par les parents, un groupe de danse éthiopienne, un autre de danse de salon et un jardin avec des plantes venues du monde entier. Les cyniques diront que les plantes sont réfugiées… Avec notre exposition de peinture, qui s’est tenue le jour des droits des enfants,nous avons montré aux enfants qu’ils ne seraient jamais invisibles.

L’école est ouverte au monde entier. Le gouvernement ne s’attaquera pas aux élèves facilement si nous avons autant de visiteurs ! En Israël, comme il n’y a pas d’institution qui nous aide à traiter l’immigration, nous devons créer des programmes spéciaux pour ces populations. Quand les enfants d’une école partenaire en Allemagne viennent chez nous, on ne peut pas dire qui est Allemand, qui est Israélien : c’est une école internationale, même si c’est une école publique soutenue par le gouvernement et la municipalité. Et tant mieux, nous ne pouvons pas tout faire tout seuls, nos bénévoles sont d’une grande aide. La société israélienne est fondée sur le volontariat comme un mode de vie, depuis le plus jeune âge, qui a beaucoup de valeur à nos yeux. Mais les enfants doivent avant tout apprendre à rêver, pour être indépendants et ainsi sortir du cercle vicieux de la pauvreté.

Vous avez parlé des expulsions. Comment faîtes-vous pour apprendre à des enfants à vivre en Israël dans un pays où le gouvernement décide de les renvoyer chez eux ?

Nous devons bien nous figurer combien la situation est critique. Israël est un petit pays de seulement huit millions d’habitants. Ici, nous n’avons pas une culture d’immigration aussi longue qu’en Europe par exemple. L’arrivée des réfugiés peut être plus perturbante. Le Cardinal André XXIII, qui devait nous rendre visite, n’est pas venu au prétexte qu’il y avait beaucoup d’écoles comme la nôtre. C’est vrai, mais je lui ai rappelé que dans la plupart, les élèves avaient des papiers et que notre école avait la particularité d’être une école juive. Le gouvernement a laissé entrer les gens en Israël parce que nous avions besoin de travailleurs, et aujourd’hui ils décident de les renvoyer. En général, les migrants font ce que les Israéliens ne veulent pas faire et nous reconduisons l’esclavage. Mais j’ai été impressionné par la solidarité dont ont fait preuve les citoyens israéliens, non seulement à cause de leur histoire et parce qu’ils étaient juifs, mais en vertu de leur humanité. Si quelqu’un faisait du mal à un réfugié, c’est comme si on faisait du mal à un Israélien, quand bien même il viendrait d’un pays ennemi. J’ai dit aux Israéliens : « Accueillez nos frères des Philippines, car, un jour, vous serez peut-être dans la même situation. » L’accueil des enfants est plus important encore : ils ne doivent payer aucun prix. Beaucoup d’Israéliens voulaient adopter des enfants réfugiés pour éviter leur expulsion. Cela fait sept ans que je suis là et l’éducation prend du temps mais l’essentiel, ce sont les professeurs. Nous avons créé une équipe d’enseignants qui viennent du monde entier pour refléter la diversité des corps étudiant. Dans ce livre, les enfants aux yeux de toutes les couleurs m’ont beaucoup appris. Chaque jour est un jour nouveau. Les professeurs, chacun à leur manière, sont des magiciens. Tout le monde peut rêver dans l’école car nous avons la terre de notre côté. C’est : « Tu veux faire ça ? Alors, fais-le ! Je t’encourage ! » Maintenant, il ne vous reste plus qu’à nous rendre visite…

Propos recueillis par Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc