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  Diaporama du 21 mai 1981 : photos des cérémonies d’investiture retransmises à la télévision (anonyme)  © Coll. FJJ-CAS
Diaporama du 21 mai 1981 : photos des cérémonies d’investiture retransmises à la télévision (anonyme) © Coll. FJJ-CAS
Flux d'actualités

La culture changera-t-elle encore la vie ?

L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 a marqué le renouvellement d'une ambition culturelle forte. Après un an d'une crise sanitaire qui a particulièrement affecté les lieux de culture, cette ambition paraît plus fragile que jamais.

Tandis que nous commémorons les quarante ans de l’arrivée de la gauche au pouvoir, la crise sanitaire continue. Quel rapport entre ces deux faits ? La culture.

J’ai grandi dans un temps et dans des lieux où mes aînés, élevés dans la légende de Malraux, et mes pairs, accompagnant la geste de Jack Lang, nous ont répété que la culture était essentielle. Essentielle comme les FNAC qui poussaient dans toutes les villes de France, essentielle comme les librairies indépendantes qui se battaient pour éviter que les FNAC ne monopolisent le marché du livre, essentielle comme les centres dramatiques nationaux qui sortaient partout de terre pour accompagner la démocratisation et la décentralisation culturelles. Essentielle comme la nouvelle chaîne de télévision, la S.E.P.T. puis ARTE dont l’ambition était de porter la culture savante au plus grand nombre. Essentielle comme un nouveau secteur économique pour lequel se développaient formations et écoles spécialisées.

Et nous y avons cru. Cette croyance nous a formés. Certains d’entre nous sont devenus des créateurs et artistes, et d’autres des passeurs de culture, convaincus du rôle que celle-ci tiendrait à l’avenir. Le ministère espérait atteindre chaque année l’objectif que lui avait fixé Jack Lang de 1% du budget de l’État mais n’y parvenait jamais. Pour autant, l’objectif était bien de démocratiser l’accès aux œuvres de l’esprit, rapprocher la culture des citoyens, faire partager au plus grand nombre le bonheur de la création. Ce fut une réussite car ma génération a profité à plein d’une offre démultipliée de spectacles et d’expositions, d’un tournoiement de films et de festivals.

La France inventait de grandes fêtes pour tous les arts, aidait les créateurs du monde entier, bataillait pour son exception culturelle, tenait la dragée haute à Hollywood. Nous ne le disions pas trop fort pour ne pas passer pour des nationalistes, mais nous étions heureux, voire fiers, de cette présence culturelle internationale quand notre puissance industrielle flanchait. Pour certains d’entre nous, de plus en plus nombreux, la culture devenait le centre de nos vies. Le cahier d’offres d’emploi dans les métiers de la culture de Télérama s’épaississait chaque année. Le secteur pesait économiquement plus lourd que l’automobile. La culture n’était plus « un supplément d’âme ». C'est ce que disaient à la fois un président de droite, Nicolas Sarkozy, l’architecte de gauche Roland Castro et un successeur de Jack Lang au ministère, Renaud Donnedieu de Vabre. Même si cette conquête culturelle ne touchait qu’une minorité de la population, la marge était devenue le centre.

Coup d'arrêt

Puis, soixante ans après l’invention du ministère de la Culture, vint la pandémie. On dut rapidement fermer les lieux de culture, comme tous les autres lieux publics. Temporairement bien sûr. Et la protestation monta : pourquoi fermer les librairies ? Les libraires eux-mêmes pourtant demandaient, pour beaucoup d’entre-eux, à ne pas bénéficier de traitement particulier et à appliquer la règle exigée pour les autres commerces, la fermeture.

Mais, là encore, le souvenir des années Lang et de la loi sur le prix unique du livre cheminait en nous : notre exception culturelle avait sauvé les librairies indépendantes, nous étions le pays de la culture. Nous avions mené d’autres combats victorieux, contre le GATT et les majors américaines, inventé la Fête de la musique, les Nuits blanches et la Nuit des idées, reprises dans le monde entier. Nous n’allions pas céder devant un petit virus, fut-il mondial. La preuve en fut faite lors du déconfinement : ruée sur les librairies, explosion du chiffre d’affaire. Nous étions bien en France, éternel pays des Lumières.

Pendant ce temps d’autres lumières s’éteignaient, celles des lieux de spectacles et des projecteurs de cinéma. Mais le ministère de la culture veillait, protégeait les artistes en appliquant le « quoiqu’il en coûte » au spectacle vivant, assurant les dizaines de milliers d’intermittents du spectacle que leurs droits seraient prolongés tant que durerait la crise. Tout cela devait être provisoire… Nous allions nous contenter d’un été culturel et apprenant et la rentrée serait belle. Elle fut surtout courte pour les lieux culturels. La fermeture décrétée par le gouvernement fin octobre s’est éternisée jusqu’à aujourd’hui, plus d’un an après le début de la crise. Le Président a appelé le monde de la culture à se réinventer. Mais comment se réinventer si nous, avides de culture, finissons par nous faire à cette situation ?

La culture à la maison

Du spectacle vivant, qui d'entre-nous s’en soucie encore, outre les acteurs, musiciens, danseurs, intermittents et autres précaires attachés à la « convergence des luttes »,  qui occupent plus de cent lieux, dont on se demande comment ils ouvriront? Nous qui courions les avant-premières, qui nous serions damnés pour une place lors d’une création à la Cour d’Honneur, nous qui ne jurions que par la dernière exposition du Palais de Tokyo ou de Beaubourg, qu’avons-nous dit ? 

Paralysées par la peur du virus et par le souci des soignants, nos belles certitudes sur la culture essentielle se sont-elles évanouies en un an, alors qu’il avait fallu des décennies pour les construire ? Était-elle si centrale cette culture vivante, cette culture de la rencontre, quand elle pouvait disparaître devant la crise sanitaire et laisser la place à une culture « congelée » comme me le soufflait un ami comédien ?

Les signes encourageants sont pourtant là. Les multiples propositions liées à la « culture à la maison » ont trouvé un public grandissant. Captations de spectacle et grands entretiens ont donné lieu à une chaîne temporaire de télévision, Culturebox. Les productions d'un service public de radio comme France culture ou de télévision comme Arte ont gagné des auditeurs et des spectateurs pendant les confinements, démontrant leur appétit pour la transmission du savoir et de la création. Une façon de combler le manque et de continuer à croire que la culture restait centrale en pleine crise.

Personne n'avait encore expérimenté une telle suspension de la fréquentation collective des lieux d'art et de spectacle. Nous pourrions dès à présent nous interroger sur ce bouleversement intime.

Quant à ces livres sur lesquels nous nous sommes rués lors de la réouverture des librairies, ne sont-ils pas le signe de cette culture vivante et nourrissante ? Sur ce point, la dernière enquête du Centre National du Livre douche nos derniers espoirs : ils auraient été achetés mais nous les aurions moins lus que les années précédant la crise. Entretemps, les librairies ont été qualifiées d’essentielles et la nourriture de l’esprit est redevenue disponible aux heures d’ouverture des commerces. Entretemps aussi – un temps assez long pour que les grandes entreprises culturelles puissent se retourner et changer leurs plans d’exploitation – le cinéma à la maison (vidéoprojecteurs, Netflix et grand écran) a pris, temporairement nous dit-on, la place que nous accordions aux salles, sans que nous y voyions un ersatz.

Nous ne dansons plus, nous ne chantons plus ensemble – même dans un karaoké, nous ne courons plus sous la pluie pour arriver au spectacle. Quelle importance puisque nous pouvons lancer le visionnage d’un Truffaut à 23 heures 34, quand ça nous chante ? Ou tirer un classique jamais lu du sac en papier du libraire. La culture est là, chez moi. 

Le Président vient de nous annoncer qu’elle allait reprendre ses quartiers, que les théâtres, cinéma et salles de concerts allaient progressivement rouvrir. Nous allons nous ruer dans les expositions, courir au spectacle, rejoindre les lieux de festival. Et cette longue parenthèse va donc se refermer, espérons-le.

Dans les « Cahiers de la Comédie française », au début des années 1990, le grand critique et théoricien du théâtre, Bernard Dort décrivait minutieusement sa « pratique de spectateur ». Il y disait comment notre état d'esprit et les conditions matérielles d'une représentation influaient sur notre appréciation de l'oeuvre. Ces dernières décennies, personne n'avait encore expérimenté une telle suspension de la fréquentation collective des lieux d'art et de spectacle. Nous pourrions dès à présent nous interroger sur ce bouleversement intime qui a si rapidement chamboulé nos certitudes et fait évoluer nos pratiques de spectateur. À qui ce manque a-t-il été insupportable ? Qu'est-ce qui nous a manqué et comment ? Qu'avons nous gagné à cette profusion de programmes culturels et perdu à cet éloignement des lieux de culture ?

Avant de continuer à en convaincre ceux qui ne le sont pas, ne faudra-t-il pas se redemander en quoi la culture est restée au centre de nos vies pendant ces longs mois de suspension ?

Emmanuel Laurentin

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Diplômé en histoire et en journalisme, il crée en 1999 l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, qu'il a animée et produite jusqu'en 2019. Pour rendre compte des enjeux contemporains dans un débat d’idées quotidien, il anime aujourd'hui Le temps du débat, toujours sur France Culture.…