© Titouan Massé
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Musiques interdites : l’Entartete Musik au cabaret

En novembre 2025, le Théâtre de Caen accueillait un spectacle mis en scène par David Lescot autour d’œuvres musicales interdites par le régime nazi, enregistrées par le collectif ActeSix, actuellement en tournée. Laboratoire d’expérimentations avant-gardistes, ces compositions devinrent souvent le lieu de propositions politiques, façonnant un répertoire très riche dont la redécouverte actuelle est placée sous le signe aussi bien de la provocation que de la poésie.


Si le public contemporain est globalement au fait du sort qui fut réservé aux œuvres de Klee, Kokoschka, Chagall et autres peintres stigmatisés par le régime hitlérien, qui organisa en 1937 la tristement connue exposition itinérante Entartete Kunst (« L’Art dégénéré »), il ignore le plus souvent que de nombreux compositeurs virent également leurs partitions désapprouvées par le IIIe Reich et qu’ils eurent aussi leur exposition consacrée à Düsseldorf en 1938. L’expression consacrée d’« art dégénéré », dont la construction et signification sont explicitement en lien avec les théories eugénistes du siècle précédent, s’est en effet accompagnée d’une variation musicale (« entartete Musik ») sur laquelle des travaux de recherche d’envergure ont été publiés, tels ceux des compositeurs et chefs d’orchestre Amaury du Closel1 et Bruno Giner, ce dernier en partenariat avec la musicologue Elise Petit2. C’est cette même rhétorique au service d’une idéologie nationaliste, antisémite et plus largement raciste, prônant la pureté de l’art allemand et l’éradication des formes ou contenus artistiques d’influence judéo-bolchévique, qui fut appliquée à la musique. Le tout dans une pluralité aussi grande que dans les beaux-arts3, parfois avec une ambivalence résultant des rapports de force entre le ministre de la propagande Joseph Goebbels et l’idéologue du parti Alfred Rosenberg, la pratique n’étant pas forcément toujours en pleine cohérence avec les discours officiels. L’on songe évidemment aux spoliations qui concernèrent tant les instruments que les livres sur la musique et les partitions, sous la supervision du commando musique de l’organisation Rosenberg (ERR)4. La diversité des œuvres concernées par l’épuration musicale est sans doute plus grande qu’attendu, visant tant les œuvres dites d’avant-garde, telles celles des dodécaphonistes ou celles relevant de la musique dite Dada, qui « ont voulu détruire l’ordre tonal », que le jazz, « lascif et narcotique »5, et la musique tzigane ; ou encore celles créées pour les ouvriers, dans une optique marxiste, mais aussi, contre toute attente, certaines partitions baroques quand l’origine juive de leurs auteurs fut découverte, particulièrement quand l’hébreu s’est invité pour la première fois dans des motets.

Sous l’impulsion du chef Samuel Hengebaert, le collectif ActeSix a choisi, pour ses Musiques interdites, trente-cinq morceaux composés par une vingtaine de compositeurs sur les quelques deux cents recensés par les chercheurs, compositeurs pour certains très connus (Alban Berg, Arnold Schöenberg, Kurt Weill) et pour d’autres tombés dans l’oubli (Ernst Křenek, Gideon Klein). De leur triple disque enregistré fin 2024, paru chez Oktav Record à l’automne 2025, ont été extraits une vingtaine de morceaux de quatorze compositeurs pour un prolongement scénique de quatre-vingt minutes, prenant la forme d’un cabaret hors du commun qui revisite la forme des années 1930, voire des années folles.

Le spectacle musical a été créé en novembre 2025 au Théâtre de Caen, en partenariat avec le Mémorial de la ville normande, dans le cadre de la commémoration des 80 ans de la libération des camps. Le Théâtre accueillait cette création pour l’ouverture de sa saison, en cohérence avec l'exposition temporaire du Mémorial consacrée au journaliste new-yorkais Varian Fry6, qui, mandaté par l’organisation humanitaire Emergency Rescue Committee, avait organisé à partir de Marseille l’exfiltration vers le continent américain de nombreux artistes et intellectuels européens entre 1940 et 1941, tels Alma Mahler, Marc Chagall, André Breton, Max Ernst, Hannah Arendt, Wanda Landowska…

Ecartant résolument une forme tragique, le metteur en scène David Lescot7 et le directeur musical Samuel Hengebaert8 ont confié aux chanteuses lyriques Lucile Richardot et Eleonore Pancrazi un rôle de maîtresses de cérémonie ; vêtues de costume et smoking à la manière d’Anita Berber, elles ne sont pas pour autant aussi sulfureuses que la danseuse, connue comme la prêtresse de la débauche. A l’exception du costume et de l’ambivalence androgyne, le propos n’a certes plus rien à voir avec la liberté sexuelle débridée et la consommation de cocaïne du cabinet berlinois de la République de Weimar, mais serait plus proche de l’opposition rusée du cabaret munichois Die Pfeffermühle (« Le Moulin à poivre ») d’Erika et Klaus Mann, enfants de l’écrivain, qui durent toutefois s’exiler rapidement en Suisse, puis en Tchécoslovaquie afin de poursuivre leur résistance critique antinazie. L’idée de David Lescot, en tout état de cause audacieuse, d’opter pour une forme de représentation d’apparence légère afin de redonner vie avec humour à des pages et compositeurs oubliés, car effacés de l’histoire musicale par le IIIe Reich, peut surprendre d’emblée. Autoriser le rire ou s’autoriser à sourire à l’évocation d’œuvres d’art salies, au mieux, ou vouées au bûcher tandis que leur auteur l’étaient à l’exil ou à l’élimination physique lors de la déportation, peut même choquer. C’est là où le propos du metteur en scène, qui signe également les textes des mezzo-sopranos quand elles n'exercent pas leur art principal, est d’une grande subtilité. Partant d’une ironie mordante, puis instillant progressivement une tension palpable, jusqu’à une émotion authentique avec la berceuse (Wiegala), chantée ici à la seule lumière d’une bougie, que l’autrice et compositrice tchèque Ilse Weber composa en 1944 – afin d’apaiser les enfants au camp de Theresienstadt  avant de les accompagner à Auschwitz-Birkenau (et d’y être gazée, comme Viktor Ullmann9) –, la construction de la dramaturgie, qui paraissait au commencement très didactique, révèle toutes les ambiguïtés du sujet et de sa période, et permet d’écouter des voix et des mélodies un temps effacées.

L’orchestre dirigé par Samuel Hengebaert, en formation chambriste, accompagne la légèreté initiale du spectacle, en harmonie et complicité avec les deux solistes lyriques qui révèlent en outre un talent de comédiennes accomplies, évoluant dans un décor réduit au minimum (des micros sur pied, quelques lumières et deux estrades pour les musiciens). Clownesques dans la présentation de l’un des morceaux baroques de Salomone Rossi afin de mieux faire saisir par un humour extrême (jouer à l’envers la partition au prétexte qu’elle a été écrite par un compositeur juif) le ridicule de l’idéologie nazie, les chanteuses se font tour à tour sensuelles (Eleonore Pancrazi dans Sonata Erotica d’Erwin Schulhoff bien plus surprenante que Meg Ryan dans la célèbre scène cinématographique de When Harry Met Sally), avant de basculer dans la poésie (Lucile Richardot envoutante dans le lied Schlafen, schlafen d’Alban Berg), et sans transition dans la facétie avec les textes parodiques de Friedrich Holländer10 ; ou encore dans la mélancolie de l’exil avec La Complainte de la Seine de Kurt Weill, et dans une « dramaturgie de la guerre » d’une étonnante actualité avec le Deutsche Miserere, un oratorio sombre de Paul Dessau sur un texte de Brecht. Le mélange est déroutant dans sa diversité et les juxtapositions opérées, mais conforme à l’ironie consubstantielle à l’esprit des cabarets, dont ce spectacle sans nul doute inclassable révèle qu’ils sont des instruments politiques d’une efficacité implacable.

 

La captation vidéo du spectacle est en ligne sur France TV (du 18 décembre 2025 au 19 janvier 2026). La tournée passe par le Théâtre de la Barcarolle-Saint-Omer (le 17 janvier 2026), le Tandem d’Arras (les 28 et 29 janvier 2026), l’Opéra de Rouen (le 4 juin 2026), avant une plus large tournée européenne en 2026-27.

 

  • 1. Amaury du Closel, Les Voix étouffées du IIIe Reich. Entartete Musik, Actes Sud, 2005.
  • 2. Bruno Giner et Elise Petit, Entartete Musik. Musiques interdites sous le IIIe Reich, Paris, Bleu nuit éditeur, 2015, rééd. 2023. La musicologue a par ailleurs écrit le livret du coffret de disques Musiques interdites. Voir aussi de la même autrice Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l'aube de la guerre froide, Sorbonne Université Presses, 2018.
  • 3. Le musée Picasso de Paris a offert de février à mai 2025 une intéressante exposition (L’art « dégénéré ». Le procès de l’art moderne sous le nazisme) sur la persécution systématique de ces peintres d’avant-garde.
  • 4. cf. Willem de Vries, Commando Musik. Comment les nazis ont spolié l’Europe musicale, Buchet Chastel, 2019.
  • 5. Citations extraites du texte de David Lescot prononcé pendant le spectacle.
  • 6. Varian Fry, Les chemins de l’exil, au Mémorial de Caen du 16 juin 2025 au 16 janvier 2026.
  • 7. David Lescot est musicien, compositeur, auteur et metteur en scène de théâtre (notamment Ceux qui restent en 2015 sur les survivants du ghetto de Varsovie ; Une femme se déplace en 2019) et de nombreuses pièces à succès en théâtre jeunesse et d’opéra. Il est également enseignant-chercheur ; sa thèse Dramaturgies de la guerre est publiée aux éditions Circé en 2001.
  • 8. Spécialiste de musique ancienne, altiste et spalliste, Samuel Hengebaert a créé le collectif ActeSix en 2020 avec Ronan Khalil, soucieux de défendre des répertoires oubliés. Il est en outre directeur artistique du Festival Les Moments Musicaux de Gerberoy (dans l’Oise).
  • 9. Plusieurs autres compositeurs choisis dans Musiques interdites ont péri dans les camps, que ce soit à Theresienstadt (Zikmund Schul), Fürstengrube (Gideon Klein) ou Wülzburg (Erwin Schulhoff), et seul Simon Laks survécut par son intégration à l’orchestre d’Auschwitz avant d’être transféré à Dachau.
  • 10. Les extraits datent des années 1920 et le dernier, sur un air de Carmen, de 1931, un an après sa partition – la plus célèbre – du film L’Ange bleu (interprété par Marlene Dietrich), où il dénonce la montée du nazisme et de l’antisémitisme.