Cacher/montrer. Une histoire des œuvres invisibles en Occident de Nadeije Laneyrie-Dagen
Dans cet ouvrage, l’historienne Nadeije Laneyrie-Dage souhaite clarifier l’évolution des formes et de leurs représentations en plaçant au centre la question de la visibilité de l’œuvre d’art, objet d’une dévotion continue et d’une crainte jamais démentie, à la fois tentante et hostile, intime et inquiétante.
Dans son dernier ouvrage, l’historienne Nadeije Laneyrie-Dagen se lance dans une analyse du regard porté sur l’objet en Occident afin de reconstituer la perception originelle qu’en avaient ses créateurs. Familière d’une histoire s’écrivant sur la longue durée, la chercheuse revisite notre lente évolution, depuis la grotte de Lascaux aux musées du xixe siècle, en examinant dans son panorama les tombeaux et les statuettes de l’Égypte ancienne, les icônes byzantines voilées face aux dérapages de l’idolâtrie, les rideaux et les portes gardant les retables du Moyen Âge, ainsi que l’usage des couvertes et découvertes aux prémices de l’âge moderne, alors même que progressent dans la société le sensualisme et la laïcisation, avec ses collectionneurs et ses cabinets où une élite jouit du privilège d’outrepasser les règles générales qu’elle a instituées.
Par l’emboîtement de larges séquences historiques, l’ouvrage souhaite clarifier l’évolution des formes et de leurs représentations en plaçant au centre la question de la visibilité de l’œuvre d’art, objet d’une dévotion continue et d’une crainte jamais démentie, à la fois tentante et hostile, intime et inquiétante. Au service des mythes et ne cessant d’obéir à des rituels, qu’ils soient sociaux ou religieux, sa nature tient en effet du sacré et ne saurait faire oublier la part de dangerosité et d’interdits (tabous) qui l’accompagne.
Pourtant, animé par une volonté omnisciente de tout montrer et de parvenir à une visibilité totale de la réalité comme pour en atteindre l’essence, le monde contemporain est saturé par sa religion des images au point d’en oublier parfois leur force performative. Par une conséquence malheureuse et détournée de la démocratisation des savoirs, cette quête, visant à dissoudre le monde qui nous entoure dans une lecture de la transparence, semble à bien des égards un phénomène d’idéalisation, que notre matérialisme scientifique a mis en place en vue d’une captation panoptique des formes et des reliefs. Comme l’écrit le psychanalyste Gérard Wajcman dans L’Œil absolu (Denoël, 2010), « un œil sans paupière est sur le monde ».
C’est là oublier que la signification des objets est fluctuante et leur situation dans le monde, instable. Le contexte conditionne leur réception et celle de leurs images, qui demeurent exemptes de neutralité même aux Temps modernes où la vaste production parvient en flots continus dans l’espace public. Cette étude des relations qu’entretiennent l’homme et l’œuvre, le créateur et la création, montre un compagnonnage erratique, fait d’innovation et d’oubli.
Longtemps soumis à la dévotion et aux censures, l’objet du passé est désormais scruté au microscope, pesé, traqué pour en saisir sa nature et sa composition profondes, au point d’en métamorphoser sa signification. Cette ambition intrusive de tout voir, de tout dévoiler, alimente, par un effet aussi paradoxal que déraisonnable, une industrie du paraître et du superficiel, où les œuvres, submergées par la multitude, et devenues à la fois indifférenciables et indéchiffrables, sont confinées dans le silence et l’inanimé. On se souviendra fort à propos de la vaste exploration des arts pratiquée par Georges Bataille dans Les Larmes d’Éros (1961), avec ses audaces théoriques à la coïncidence de l’érotisme et de la mort, où l’objet qui résulte de cette confrontation fait sentir combien « la fin de la raison, qui excède la raison, n’est pas contraire au dépassement de la raison » !
Par sa réitération mécanique et sa quotidienneté volatile, la présence de l’objet finit en effet par être frappée d’invisibilité. Comment dès lors retrouver sa charge initiale, c’est-à-dire son rôle, sa force et ce contenu tragique et transgressif dont parle Georges Bataille ? Mêlant symbolisme, esthétique, magie et mysticisme, le geste qui le fait naître et jaillir du néant est spiritualisé. Fruit d’une opération créatrice, son apparition possède une finalité indépendante de sa seule apparence.
L’ordre visuel contemporain peine à appréhender ces conceptions qui avaient cours aux siècles passés et justifiaient l’objet. Ainsi, qu’il obéisse à un principe de sacralité ou de plaisir, sa divulgation aussi rare que fugace résultait d’une admission, on apportait la preuve de sa dignité d’observateur. Toute production ciblait un public, établissant ab ovo une restriction à sa monstration. La pratique d’un dévoilement restreint contredit sans surprise le fantasme de satisfaction immédiate et d’immortalité qui préoccupe les temps actuels.
Ce cadre d’exposition et d’appréciation a justifié la création durant des millénaires, dans l’ensemble des cultures humaines. Il était alors porteur d’une présence mystérieuse, que la surabondance de la civilisation contemporaine neutralise. Devenu par l’enchantement scientifique de l’ethnologie et de l’histoire de l’art une figure banalisée et classifiée, l’objet ne doit pas faire oublier sa puissance agissante sur les hommes, invités ou non à le contempler.
Critique d’un utilitarisme aveugle et indifférent qui vide de leur contenu les œuvres d’imagination qu’elle livre à une préhension prédatrice, Nadeije Laneyrie-Dagen rappelle que « l’art n’est pas destiné à être asservi à un usage social, […] il n’est pas non plus réductible à des valeurs formelles ». L’historienne plaide pour un acte de voir qui sache restaurer sa propre liberté en dépassant nos boulimies et nos frustrations. En effet, ces dernières exigent une disponibilité des œuvres aboutissant à leur marchandisation et à leur réification.
Que devient la poétique de l’objet face à la dépersonnalisation accélérée de celui-ci ? L’histoire a été maintes fois confrontée à cette dévaluation des œuvres du fait de leur surexposition. Plongé en pleine révolution des mœurs et de la presse devenue industrielle, Stéphane Mallarmé a rappelé, dans l’Enquête sur l’évolution littéraire menée par Jules Huret de 1891, que « nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme ». Gageons que l’œuvre n’a pas dit son dernier mot et que l’esprit qui l’initie renaîtra.