Voyage d’automne de Bruno Mantovani
Bruno Mantovani a consacré son troisième opéra, Voyage d’automne, dont la création mondiale vient d’avoir lieu à l’Opéra du Capitole de Toulouse, à la collaboration des intellectuels français avec le nazisme.
Emmanuel Levinas avait qualifié 1941 de « trou dans l’histoire – année où tous les dieux visibles nous avaient quittés », une année durant laquelle un homme continuait « à croire en un avenir irrévélé1 ». Pendant que cet homme, Léon Blum, préparait sa défense pour le procès de Riom avant d’être détenu à proximité du camp de Buchenwald2, sept autres de ses compatriotes écrivains faisaient le tour de l’Allemagne nazie. Parmi eux, cinq (Marcel Jouhandeau, Ramon Fernandez, Jacques Chardonne, Pierre Drieu La Rochelle et Robert Brasillach3), déjà connus pour leur antisémitisme plus ou moins assumé dans les pages de supports de presse ouvertement antisémites4, finirent de se compromettre par leur participation au Congrès des écrivains de Weimar d’octobre 1941 à l’invitation de Joseph Goebbels (qui devient Göbst dans l’opéra) et leur passage à Berlin au ministère de la Propagande, encadrés par Gerhard Heller, responsable des questions littéraires et de l’autorisation des visas de publication à Paris. C’est aux antihéros de cette sombre page de la collaboration des intellectuels français avec le nazisme, mus par des motivations aussi variées que banales et déplorables (idéologie, ambition, libido, narcissisme…) – dont le dénominateur commun est leur nature humaine, pleine de paradoxes, de talents et de travers, de bouffonnerie et d’indécence, d’impudeur et de cynisme – que Bruno Mantovani a consacré plusieurs années de sa vie et son troisième opéra, Voyage d’automne, dont la création mondiale vient d’avoir lieu à l’Opéra du Capitole de Toulouse5.
Sa splendide et tragique symphonie dramatique en trois actes, vient s’inscrire avec cohérence dans son œuvre, tant du point de vue de l’écriture musicale que de sa réflexion intellectuelle et citoyenne sur les différentes formes de tyrannie. En effet, parallèlement à ses concertos et autres partitions pour petites formations, Bruno Mantovani avait déjà composé deux opéras consacrés à des figures de la résistance au totalitarisme : celle d’un graveur dans L’Autre Côté, créé à l’Opéra national du Rhin en 2006, s’inspirant et reprenant le titre de l’unique roman (1909) d’Alfred Kubin, puis celle de la poétesse russe réduite au silence par le régime stalinien pour avoir osé le critiquer dans Akhmatova, joué à l’Opéra de Paris en 2011. Voyage d’automne vient ainsi ajouter ses notes à la dénonciation du despotisme dans les rapports des artistes avec un pouvoir dictatorial, se manifestant non plus par la résistance, même passive, de l’art face à l’arbitraire, mais à l’opposé par la compromission intellectuelle et l’avilissement de certains de ses représentants face aux mirages ou au miroir de leur narcissisme et vanité flattés à peu de frais. La chimérique participation à un « Saint Empire poétique » européen dans la ville mythique du Land de Thuringe, tant comme ancienne cité des arts et des lettres aux temps de Goethe et Schiller que comme symbole de la puissance hitlérienne annihilant la petite République de Weimar, habilla d’un prétexte commode l’initiative allemande et la réponse enthousiaste de la délégation française, allant de Bonn à Weimar en passant par les ruines du château de Heidelberg.
C’est la lecture du livre éponyme du journaliste littéraire François Dufay6 qui a longtemps obsédé le compositeur. Ce dernier a confié le livre, suite à la commande de l’Opéra du Capitole, à son dramaturge, Dorian Astor, pour l’écriture du livret et donner finalement son titre à l’opéra, en écho aussi peut-être au sombre Winterreise de Schubert. Dans une langue très littéraire, reproduisant partiellement les styles de ces auteurs maudits (aux destins contrastés), avec sensibilité, mais non sans humour, le philosophe germaniste et librettiste fait de l’événement historique un objet dramaturgique à partir de ces personnages réels, tout en prenant quelques libertés, soulignées par la metteuse en scène Marie Lambert-Le Bihan, avec la psychologie et les tourments intérieurs des différentes personnalités littéraires exclusivement masculines, et en ajoutant un personnage fictif et onirique, la seule femme du voyage, qui se fait cette fois intérieur et mémoriel. La Songeuse (magnifiquement interprétée par la soprane Gabrielle Philiponet) surgit dans les trois derniers tableaux de chaque Acte, apparitions en forme de traversées, s’élevant peu à peu aux sens corporel (la première démarche animale laisse place à une Ophélie auréolée, traversant pour finir une diagonale sur des échasses dissimulées par une longue robe et voile virginaux) et philosophique, s’achevant par un déchirant lied tiré d’un poème de Gertrud Kolmar, disparue à Auschwitz. Une prise de hauteur et une lueur d’espoir véhiculées par une créature pouvant être perçue tour à tour ou tout à la fois comme fantomatique, spectrale, messianique ou rédemptrice.
La mise en scène est d’une grande intelligence et finesse. Elle s’appuie sur une scénographie minimaliste et épurée, efficace sans être illustrative, allégorique mais s’affranchissant de symboles éculés, offrant des tableaux très esthétiques résultant de déplacements des chœurs (aux costumes soignés et aux maquillages devenant expressionnistes, les yeux excessivement cernés de noir, puis rougis sur des teints blancs qui pourraient sortir de toiles de George Grosz) millimétrés. Le message politique est même accentué par les quelques éléments de décor d’Emanuele Sinisi (tels le plafond de béton très Bauhaus, descendant progressivement jusqu’au sol comme écrasant les illusions et les convictions, ou encore le drapeau bleu blanc brun recouvrant passagèrement une géante table désarticulée des enfers livresques et libidineux), ainsi que le travail de lumières, en particulier dans le passage bouleversant du déni de ces « salauds » (expression du compositeur) assistant à des exécutions depuis leur train et préférant l’aveuglement (« Mes yeux, vous n’avez rien vu »).
Sous la direction musicale de Pascal Rophé, le talentueux Orchestre du Capitole met en valeur, deux heures durant, l’écriture du compositeur, forts de leurs expériences communes passées. L’influence de Schönberg et Berio est très présente dans les sons filés suraigus des cordes et des vents, ainsi que dans la récurrence imposante des percussions de la partition de Bruno Mantovani, qui l’a confirmé en présentant par ailleurs au public toulousain un concert (Autres Voyages) avec son Ensemble Orchestral Contemporain de Saint-Étienne, composé de Pierrot lunaire et O King, ainsi que son concerto de chambre no 2 et Da Roma.
On ne peut que se réjouir, dans une période où la culture et particulièrement le spectacle vivant font l’objet de coupes sombres dans leurs budgets, qu’un Opéra comme celui du Capitole ait eu le courage et l’audace de commander une création à l’infatigable et talentueux compositeur, par ailleurs directeur du conservatoire à rayonnement régional de Saint-Maur-des-Fossés (après le Conservatoire national supérieur de Paris) et du Printemps des Arts de Monte-Carlo (qui présentera, pour l’édition 2025, un riche programme autour du centenaire de la naissance de Pierre Boulez). Puissent d’autres grandes maisons prendre le relai pour soutenir la vivacité d’une écriture musicale contemporaine française engagée.
- 1. Emmanuel Levinas, Humanisme de l’autre homme [1972], Paris, Le Livre de poche, coll. « Biblio essai », 1987.
- 2. Où il préparait Léon Blum, À l’échelle humaine [1945], présentation de Milo Lévy-Bruhl, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « Bibliothèque républicaine », 2021.
- 3. Respectivement interprétés par le baryton Pierre-Yves Pruvot, le ténor Emilio Gonzalez Toro, la basse Vincent Le Texier, le ténor Yann Beuron, le baryton Jean-Christophe Lanièce. Par ailleurs, Gerhard Heller était chanté par le baryton Stephan Genz, Wolfgang Göbst par Willian Shelton, Hans Baumann par le ténor Enguerrand de Hys.
- 4. Jouhandeau, auquel est donnée le plus grand rôle dans l’opéra, pourfendait la semaine de 40 heures et les congés payés du Front populaire, avant de titrer en octobre 1936 « Comment je suis devenu antisémite » dans L’Action française et affirmer sa « répugnance » pour Blum ; Chardonne publiait dans La Gerbe ; Brasillach devenait dès 1937 le rédacteur en chef de Je suis partout après avoir été critique littéraire à L’Action française ; Drieu la Rochelle prenait la direction de la Nouvelle Revue française, critiquée dans Esprit (voir Louis Blanchard, « Contre tout ressentiment », Esprit, avril 1941) et dans laquelle publiait Ramon Fernandez, qui fut d’abord communiste et membre du comité de vigilance des intellectuels antifascistes.
- 5. Du 22 au 28 novembre 2024 à l’Opéra du Capitole et sur l’antenne de France Musique le 18 décembre 2024 à 20h.
- 6. François Dufay, Le Voyage d’automne. Octobre 1941, des écrivains français en Allemagne [2000], Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2008.