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« Pourquoi des sociologues ? » Cinquante ans après

par

Esprit

Le 68 français voit le jour dans les facultés de sciences sociales, avant de prendre la forme d’une contestation générationnelle aux dimensions multiples.

Le 68 allemand surgit de l’École des beaux-arts de Berlin et de la revue Konkret, dont Ulrike Meinhof est la figure emblématique ; elle rejette la Kultur conservatrice d’après-guerre, qui succède à l’inculture nazie sans pouvoir renouer pour autant avec le passé weimarien ou impérial, encore moins répondre à une jeunesse en rupture de ban avec ses parents. Le 68 français, au contraire, voit le jour dans les facultés de sciences sociales, avant de prendre la forme d’une contestation générationnelle aux dimensions multiples.

Le « tract » à huit mains que nous reproduisons ici et qui aurait été apporté à la revue Esprit par Dick Howard, alors jeune étudiant américain à Nanterre, constitue l’un des signes avant-coureurs de Mai 68 dans l’Hexagone. D’une audace, mais aussi d’un calme impressionnants, ses auteurs ont à peine une vingtaine d’années. Ils sont conscients que leur génération, euro-américaine par-delà le rideau de fer, doit inventer ses propres repères pour prendre sa place dans l’histoire. Ils savent cependant aussi qu’ils représentent une infime partie de cette génération, dont la majorité reste conformiste.

Leur texte, qui brocarde autant une gauche dénoncée comme l’opposition de sa majesté que deux des grands sociologues des années 1960, ne rend sans doute pas justice aux sciences sociales, et plus généralement au microcosme intellectuel français, alors en pleine effervescence. Mais il traduit une frustration, une inquiétude : les sciences sociales ont-t-elles pour vocation de « naturaliser » le monde, ou, au contraire, devraient-elles le mettre à nu dans ses injustices, ses absurdités, son cynisme ? Comment justifier qu’elles se soient privées, en coupant tout lien avec la philosophie, de la capacité d’exprimer l’inquiétude et le doute ? Peut-on envisager une discipline sociologique qui s’érigerait contre la pensée spéculative et la morale, se ferait quantitative, se mettrait au service de la rationalité et de l’efficacité d’un système capitaliste en pleine mutation et, pour finir, refuserait d’interroger l’humain dont elle voudrait simplement uniformiser les comportements ? La sociologie qu’ils dénoncent prend soin de ne pas prononcer de jugements de valeur, mais produit pourtant des normes et valeurs soustraites à la critique ; elle ignore les différences de classe et les inégalités structurelles, mais promeut un corporatisme de type nouveau, rationnel et efficace quant à ses coûts de production, ses pratiques de consommation, ses modes d’organisation sociale.

Il conviendrait sans doute de nuancer l’affirmation selon laquelle la sociologie française de cette décennie se limitait à une simple adaptation des modèles outre-Atlantique. Il n’en demeure pas moins que, dans les années 1960 comme dans d’autres temps et de nos jours, cette discipline est tentée de renouer avec son ambition originelle, à savoir comprendre la société pour mieux conjurer les conséquences de la double révolution, française et industrielle. Autre pont entre le tournant des années 1970 et notre monde : la sur-spécialisation, qui apporte certes un grand raffinement technique, mais interdit en contrepartie la compréhension même de l’objet étudié. Nombre de sociologues se réfugient dans le fameux niveau « micro », non pas pour étudier un « fait social » à partir d’une échelle supposément facile à maîtriser, mais pour ne pas subir le poids la « totalité sociale ». Comment nier que, dans la France des années 2000-2010, on se spécialise dans l’une des sous-branches de la sociologie de la militance (engagement et désengagement, « radicalisation » ou « dé-radicalisation », « reconversion des carrières »…), sans se référer à l’espace politique, aux rapports de domination et aux modes de contestation, aux subjectivités ou aux dynamiques de Thanatos présentes dans nombre de nos sociétés. Cette compartimentation aseptisée, qu’on observe dans de très nombreux domaines, des études du monde rural à celui du travail, de la santé à l’éducation, stérilise la crise des sciences sociales, au lieu d’en faire l’occasion de leur renouvellement. Et, aujourd’hui comme en 1968, « l’incertitude de chaque spécialiste, en se confrontant aux incertitudes d’autres spécialistes » finit par ne donner lieu qu’à « des grandes platitudes ».