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Les infortunes du don. Critique de l’effective altruism

Le mouvement de l’effective altruism prétend œuvrer pour le bien-être du plus grand nombre, en soumettant la philanthropie à une démarche rationnelle de calcul de l’efficacité. Poussé à l’extrême, il s’apparente plutôt à une promesse d’absolution, et repose sur un individualisme radical qui fait fi de toute institution, s’accommode des inégalités et s’affranchit de l’esprit de bénévolat.


Nous étions en 2012 dans un restaurant de Cambridge dans le Massachusetts. Sam Bankman-Fried, étudiant au Massachusetts Institute of Technology et passionné par les grandes causes, s’interrogeait devant William MacAskill sur la direction à donner à sa vie : dois-je entrer dans une association caritative ou bien, mon diplôme d’ingénieur en poche, poursuivre à Wall Street où l’on me fait une offre ? William, à peine plus âgé que Sam, finissait sa thèse de philosophie à Oxford, mais avait déjà cofondé une association, Effective Altruism, qu’il était venu présenter aux États-Unis lors d’une conférence. « Tu seras certainement utile dans une organisation non gouvernementale », répondit à peu près William. « Mais, avec ton bagage, tu le seras beaucoup plus en travaillant à Wall Street et en donnant à une organisation le plus que tu peux de ton salaire. »

Quelque dix ans plus tard, Sam, appelé désormais « SBF » par l’ensemble du monde financier, avait une fortune estimée par Forbes à 26 milliards de dollars, avant la chute des valeurs des entreprises de technologie numérique et des cryptomonnaies à la mi-2022. Il avait fondé un fonds d’investissement spécialisé dans les cryptoactifs, Alameda Research, ainsi que FTX, l’un des deux plus grands courtiers au monde pour le négoce de cryptomonnaies. Il n’avait pas oublié son engagement de jeunesse, car il était devenu un célèbre donateur et le plus admiré des membres d’Effective Altruism. À la différence de ceux qui font fortune et se demandent ensuite quoi faire d’utile avec, lui avait construit sa fortune comme moyen pour donner plus. Quant à William, il avait été nommé très tôt professeur de philosophie à Oxford et gardait la conviction, comme nombre de ses collègues (et comme un ancêtre célèbre) que la philosophie devait faire plus qu’interpréter le monde, il lui fallait désormais le transformer. Effective Altruism comptait près de 10 000 membres rien qu’au Royaume-Uni et se développait rapidement parmi les jeunes sortis des grandes universités anglo-saxonnes. Les chefs de file du mouvement donnaient des conférences partout dans le monde et faisaient la une des magazines. Les principes de l’effective altruism irriguaient déjà le monde de la philanthropie. On estime que les associations caritatives promues ou se réclamant directement de l’effective altruism disposaient d’un pouvoir de collecte de plus de 30 milliards de dollars.

Depuis décembre 2022, SBF est entre les mains d’un juge new-yorkais pour fraude aggravée. Sa société FTX est en faillite et il est accusé d’avoir pris les dépôts de ses clients, à hauteur de 3 milliards de dollars, pour tenter de sauver son fonds d’investissement. C’est un tremblement de terre pour le mouvement. Qu’est-ce donc que cette association et cette nouvelle philosophie du don1 ? Comment a-t-elle pu attirer à ce point les meilleures volontés ? Et en quoi remet-elle en cause les pratiques de ce qu’on peut appeler à présent l’industrie de la philanthropie ?

Surveiller à qui et où l’on donne

L’effective altruism, indique le site de l’association avec une simplicité presque enfantine, « a pour projet d’utiliser les données probantes et la raison pour concevoir comment aider les autres autant que possible et orienter son action à cette fin2 ». Mis en pratique, ce projet recouvre une première recommandation par laquelle les « EA », ainsi que les membres de l’association s’appellent entre eux, s’engagent à donner 10 % de leur revenu à des initiatives caritatives (dont progressivement et de plus en plus, à celles engagées par l’association). On revendiquait ainsi l’ancienne dîme, même si beaucoup de membres, dont MacAskill, allaient bien au-delà, se contentant d’un minimum pour vivre en donnant tout le reste.

La seconde recommandation est que le don doit être « efficace ». Depuis longtemps aux États-Unis, et depuis quelques années en France, on demande aux associations caritatives d’être transparentes sur leurs coûts d’exploitation et sur l’affectation des sommes levées. Mais, dans les faits, on les juge souvent sur la seule base de leurs coûts, parfois très élevés, certaines dépensant une bonne part de l’argent levé pour des frais commerciaux précisément pour… lever plus d’argent. Il faut redonner la priorité à la mesure des effets des fonds distribués et rechercher des bonnes causes suppose parfois des dépenses élevées. C’est un langage qu’on accepte de façon croissante s’agissant de la dépense publique, quand on demande une évaluation précise de « l’impact » des actions prises. Pourquoi ne ferait-on pas de même pour la dépense philanthropique, qui dépasse désormais les 300 milliards de dollars par an aux États-Unis ?

Mais comment mesurer l’efficacité ? Le mouvement EA est profondément inspiré par le conséquentialisme, ce courant de la philosophie morale pour lequel tout acte doit être évalué, non en ce qu’il respecte certains principes jugés universels ou par rapport à l’intention de l’agent, mais uniquement à ses résultats. Les fondateurs de l’EA embrassaient même une variante plus stricte, l’utilitarisme, selon lequel la norme morale est de faire le maximum de bien au plus grand nombre. Être un utilitariste conséquent implique donc une forte adhésion à la redistribution des revenus et des patrimoines, car mille euros à la personne fortunée n’ont pas la même utilité pour elle que pour la personne démunie, alors que les deux sont moralement mis à la même échelle. Les écoles utilitaristes diffèrent simplement dans l’appréciation des moyens de cette justice distributive, par l’élan philanthropique pour les uns, par le système de redistribution étatique pour les autres. Le petit groupe d’Oxford se situait dans la première catégorie.

Le mouvement EA est profondément inspiré par le conséquentialisme, ce courant de la philosophie morale pour lequel tout acte doit être évalué uniquement à ses résultats.

Il en a résulté un effort considérable pour bâtir des « métriques » de l’efficacité des dons. Celle qui a été retenue prioritairement est le QALY (quality-adjusted life years), mesurant les années de bonne qualité de vie. À cette aune, tout humain est égal, qu’il vive à proximité ou qu’il habite dans un pays pauvre à des milliers de kilomètres. De fait, la première inflexion donnée par le mouvement à la philanthropie dominante a été la priorité à l’aide aux pauvres des pays émergents, alors qu’on note tendanciellement un repli des dons sur le pays des donateurs pour éviter la critique que faisait déjà Charles Dickens d’une « philanthropie télescopique », négligeant le proche dans le besoin au profit de grandes causes lointaines. En effet, l’« impact » en QALY d’un financement pour des moustiquaires en Afrique est incomparablement plus grand que toute aide distribuée aux pauvres d’une ville du Royaume-Uni. MacAskill disait avoir été illuminé par la lecture d’un article célèbre de Peter Singer, un philosophe utilitariste australien devenu un EA convaincu, qui donnait l’exemple d’une personne bien habillée passant devant une mare peu profonde où un enfant est en train de se noyer3. Clairement, elle n’hésitera pas à salir ses vêtements pour sauver l’enfant. Mais, remarque Singer, l’enfant est sous ses yeux. Pourquoi ne fait-elle rien pour l’enfant, à dix mille kilomètres de là, qui meurt de faim, alors que la philanthropie lui en donne les moyens ?

Il y eut alors un raffinement méthodologique dans la définition des QALY, allant jusqu’au loufoque, selon certains. Un aveugle ne peut être dit avoir la même « qualité de vie » qu’un bon voyant. Dès lors, son QALY doit être inférieur si l’on cherche à comparer le coût d’opportunité d’un don pour le dressage des chiens d’aveugle par rapport à celui susceptible d’améliorer la vie d’un homme voyant. De fait, le QALY de l’aveugle a été estimé à 0, 4 QALY. L’EA ici ne faisait que refléter un courant croissant dans les sciences humaines cherchant à mieux quantifier le bien-être4. De même, la cause animale est progressivement entrée dans cette arithmétique. MacAskill donnait l’exemple d’un incendie qui éclate dans un immeuble. Dans l’un des appartements loge une famille paniquée ; dans un autre est remisé un ensemble de tableaux parmi les plus célèbres au monde. Bien entendu, vous vous dépêchez, dit-il, de sauver la famille en premier (bien qu’on s’amusât entre membres EA à deviner qui d’entre eux retiendrait l’option artistique). Mais alors, pourquoi autant d’argent sert-il à doter des musées déjà surfinancés, alors que des gens meurent de faim ou de froid ?

Quatrième et dernier principe : appliquer à soi-même le principe d’efficacité maximale. On servira au mieux une cause philanthropique en gagnant le plus d’argent possible, à condition de le donner aux bonnes causes. Le dommage résultant de tout choix reste acceptable s’il est effacé par les bienfaits qu’il permet. Après tout, disait-on, Friedrich Engels ne fut-il pas le premier des EA, lui qui soutenait son ami Marx grâce à ses revenus de patron d’entreprise textile dans la dure Manchester des années 1840-1850 ? De même qu’Oskar Schindler, qui fabriquait des munitions pour les nazis tout en sauvant 1 200 juifs de la mort ? C’est ce qu’avait compris très tôt SBF. Il avait donné 180 millions de dollars en 2021 – à vrai dire une toute petite somme pour lui, 0, 7 % de sa fortune à son sommet –, ceci effaçant tout scrupule qu’il aurait pu avoir sur les cryptomonnaies, dont la majorité des économistes pensent qu’elles ne servent à rien, sinon à faire circuler l’argent sale des malfrats à un coût écologique considérable.

Tout cela donne un langage qui intrigue le moraliste, mais qui plaît à l’économiste : coût d’opportunité, utilité espérée, coût marginal… De fait, ces jeunes philosophes d’Oxford, peut-être par complexe d’infériorité devant l’imposant édifice construit au fil du temps par la science économique, aimaient jongler avec ces concepts, qui ont de plus l’avantage de bien sonner aux oreilles des donateurs multimilliardaires. On devine aussi l’attrait que cette arithmétique du bien, autorisant chacun à rester à sa place et à jouir de sa situation privilégiée, exerce sur quantité de personnes authentiquement bienveillantes : il y a comme une promesse d’absolution. L’Église catholique d’avant la Réforme, avec les indulgences, réglées selon une « métrique » tout aussi sophistiquée que celle des QALY, en avait déjà mesuré la force commerciale pour lever des fonds. SBF restait probablement dans la logique de la rédemption quand il a décidé de léser la totalité de ses clients, même s’il croyait probablement au rôle émancipateur des cryptomonnaies pour l’humanité. En effet, il y eut une dernière évolution en date pour l’EA, à savoir son orientation vers le monde de la technologie numérique.

Le privilège du futur sur le présent

Sans doute par le côtoiement des magnats de la tech en Californie, fascinés par le post- et trans-humanisme, la cible caritative de l’EA a progressivement glissé de l’aide au tiers-monde vers l’évitement des catastrophes futures. En effet, un humain dans le lointain futur, théorisait MacAskill, ne diffère pas, d’un point de vue éthique, d’un humain d’aujourd’hui ou d’hier. Il lui sautait aux yeux qu’on disposait d’un immense levier de bien-être si l’on comptait les générations futures dans le calcul philanthropique, car elles peuvent, si l’humanité a le potentiel de vivre « des centaines, des milliers, des millions d’années », selon les mots de Peter Singer, concerner des milliards d’individus.

Ainsi, une action même modeste aujourd’hui peut être énormément « impactante » sur le long terme, si elle évite un sinistre capable d’affecter le bien-être ou même l’existence de milliards d’individus. Toby Ord, frère d’armes de MacAskill, avait fait paraître en 2019 un livre au titre efficace : Le Précipice5. Les menaces dûment cataloguées peuvent être naturelles, comme un astéroïde ou l’explosion majeure d’un volcan, anthropiques et plus dangereuses, comme une guerre nucléaire, une pandémie ou le dérèglement climatique. Au sommet de ces catastrophes possibles, Ord souligne le cas d’une technologie qui déborderait son créateur, une fatalité d’apprenti sorcier comme l’est à ses yeux l’intelligence artificielle, le jour où la « singularité » sera atteinte et où, dès lors, elle distancera inexorablement l’intelligence humaine. Nick Bostrom, lui aussi à Oxford, fondateur du Future of Humanity Institute, prophétisait la venue d’une super-intelligence, potentiellement dominatrice, et des moyens de s’en protéger6. Chez nombre d’EA, la menace était jugée plus grande que le réchauffement climatique, à tel point que des efforts étaient faits pour doser prudemment la rhétorique : il importait de ne pas passer pour des climato-sceptiques.

De fait, une proportion croissante des fonds collectés par les associations sous le régime EA a été canalisée vers ces macrorisques. On y retrouve la logique utilitariste d’un gain associé à une distribution de probabilité, mais poussée à sa limite « pascalienne », celui d’une dépense très grande pour une probabilité de sinistre peut-être infime, mais avec un dommage tel qu’il dépasserait tout ce qu’on a pu dépenser pour l’éviter. Derek Parfit, un philosophe renommé de tradition utilitariste, qui enseignait à Oxford lui aussi et décédé en 2017, s’était non seulement rallié ardemment à la cause EA, mais avait théorisé ce privilège du futur sur le présent7.

Pour une fois, nos philosophes s’écartaient de l’opinion dominante parmi les économistes. Ceux-ci retiennent dans leurs calculs de long terme (c’est le cas pour les travaux du Giec sur le climat) un « taux d’actualisation » qui déprécie le futur par rapport au présent (si ce taux est de 5 %, un dommage coûtant un euro dans un an équivaut à un dommage 5 % moins grand aujourd’hui). Leur approche consiste à être axiologiquement neutres par rapport aux générations : mis derrière un voile d’ignorance, l’individu est indifférent au fait de naître à une génération ou à une autre. Si on anticipe que les innovations continueront et donc que les gains de productivité se poursuivront (chose que les tenants de l’EA, très techno-centrés, croient fermement), alors il serait injuste de traiter à l’égal les générations qui viendront dans deux siècles par rapport à celles d’aujourd’hui, alors qu’elles seront considérablement plus riches. Aurait-on obligé nos aïeux d’économiser sur leur lampe à pétrole au prétexte des dommages qu’entraînent aujourd’hui les énergies fossiles ? Le taux d’actualisation n’est donc pas nul ; il est au moins égal au taux de croissance de l’économie anticipé sur le long terme. Les générations futures doivent moins peser dans la balance.

Au lieu de cela, nos philosophes ratiocinaient de façon parfois surprenante. Ainsi, Nick Beckstead, jeune philosophe étatsunien lui aussi passé par Oxford, qui était jusqu’à récemment à la tête de la fondation FTX, testait dans sa thèse de doctorat une idée pour le moins inhabituelle, allant à l’envers de l’utilitarisme originel. « Il me semble maintenant plus plausible que sauver une vie dans un pays riche est substantiellement plus important que sauver une vie dans un pays pauvre, toutes choses égales par ailleurs8.  » La logique se comprend : sachant le niveau moyen d’éducation et les moyens matériels à disposition, l’humain d’un pays développé est plus « impactant » sur le futur que celui d’un pays pauvre.

À l’heure des inégalités

On a parfois usé dans ces lignes d’un ton distant ou ironique pour caractériser l’EA. C’est ne pas reconnaître les interpellations que ce mouvement adresse à la philanthropie moderne. C’est immérité aussi s’agissant d’un engagement souvent authentique de beaucoup de personnes, les conduisant à d’importants sacrifices personnels. Le pur utilitarisme est en effet exigeant : à la limite, il oblige à donner, pour maximiser l’utilité collective, jusqu’au point où votre propre niveau de vie rejoint celui de la personne la plus pauvre (puisque restant au-delà, vous augmenteriez l’utilité collective en donnant le dernier euro qui vous sépare d’elle, selon le principe de l’utilité marginale décroissante).

On retrouvera bien sûr, s’agissant de l’EA, les critiques faites habituellement à l’utilitarisme. Mais on sait qu’il s’agit d’une philosophie assez élastique, capable de retourner la critique en incluant l’acte jugé moralement douteux dans un cercle référent plus large où sa conséquence le rend acceptable. Le risque alors, auquel n’échappe pas l’EA, est, par élargissement des cercles, de se perdre dans des généralités qui échappent à toute norme de décision.

Une critique plus sévère touche à l’individualisme radical d’une telle approche, comme si la réponse sociale passait forcément par la mobilisation caritative des personnes. Que deviennent alors les services publics et la construction du bien commun par des institutions efficaces ? Aujourd’hui, on charge l’État d’assurer la sécurité et la justice. Mais de riches bienfaiteurs ou de simples citoyens pourraient mettre sur pied des milices privées sur leurs propres ressources. Auraient-elles le même caractère ? Les actions de la fondation de Bill et Melinda Gates en matière de santé sont certainement plus efficaces ponctuellement que ce que peuvent faire beaucoup d’États, pauvres ou faillis. Mais l’argument est irrecevable dans une logique de long terme : l’aide à la population repose alors peu sur les revendications de citoyens vis-à-vis de leur État, et même sape la chance que l’État puisse bâtir des institutions nationales efficaces et la confiance qui doit les accompagner.

On touche à une question fondamentale en démocratie : pourquoi ceux qui reçoivent ne sont-ils pas collectivement interrogés sur ce qu’ils souhaitent recevoir, ou même s’ils souhaitent recevoir ? La question échappe bien sûr à qui se trouve en situation de privation absolue, telle une population subissant une famine. Mais à nouveau, qu’en est-il sur le plus long terme, l’échéance que les EA privilégient pourtant ? Les institutions internationales, comme la Banque mondiale ou l’Agence française de développement pour la France, qui disposent de moyens financiers et intellectuels, et ont des décennies d’expérience derrière elles, savent à quel point l’aide est difficile ou même contreproductive quand les institutions sont déficientes, et quel défi représente la construction de bonnes institutions depuis l’extérieur quand, du même extérieur, il est si facile de les abîmer.

Le souci démocratique remet aussi en question la légitimité du don dans un contexte où certains individus arrivent à capter des fortunes considérables, liées aujourd’hui aux rentes permises par l’économie du numérique. Si les autorités de la concurrence n’avaient pas freiné les appétits monopolistiques de Microsoft sur le marché des logiciels, la fortune de Bill Gates aurait peut-être doublé, et avec elle probablement les bienfaits qu’il distribue. Mais pourquoi lui, peut-on se demander ? Ce serait comme si un impôt avait été acquitté par la totalité de sa base de clientèle pour que Bill Gates puisse, en visionnaire et de son propre chef, travailler pour le bien commun.

En effet, dans une société très inégalitaire dans la capacité à donner, le don change de qualité. Le riche donateur « achète » le bien-être personnel d’être celui qui donne : en visibilité sociale, en intérêt intellectuel au moment de sa retraite, en capacité d’influence politique, etc. Fortune doublée, il n’y aurait aucun sens pour Bill Gates à acheter les milliers de biens somptuaires que lui permettrait ce surcroît de ressources. Autant acheter ce bien supérieur qu’est le don, qui devient dans les faits un bien de consommation, encouragé fiscalement par l’État et sans taxe sur la valeur ajoutée. Disant cela, on préfère que les riches s’engagent à donner et à bien donner, plutôt que d’enfouir l’argent ou de le consacrer à des consommations purement personnelles. Mais, peut-être, s’agissant de personnes ayant un talent entrepreneurial, est-il plus « altruistement efficace » qu’ils investissent ces sommes dans des projets d’entreprise, sans s’embarrasser de faire « leur » bien commun par-devers l’ordre démocratique.

Enfin, on ne peut évacuer l’esprit élitiste qui ressort d’une certaine philanthropie. On se convainc aisément qu’on peut et qu’il faut faire le bien à son niveau, à son échelle, avec les moyens à disposition et que tout ne passe pas par l’action publique. Mais si l’on cherche la pure efficacité dans le don individuel, il faut, comme le faisait l’EA, recruter parmi les diplômés des plus grandes universités, à salaire très élevé, parce que c’est là qu’est le « talent », selon la même logique qui poussait Nick Beckstead à privilégier l’humain des pays riches. On préfère à coup sûr que les décideurs des associations caritatives soient compétents. Mais à structurer la philanthropie comme des fonds d’investissement, le risque est d’oublier l’esprit de bénévolat qui doit la caractériser. Les bénévoles perdent potentiellement leur utilité, alors que c’est par eux, par leur don en temps plutôt qu’en argent, que passe l’esprit de communauté de la philanthropie. Le temps passé auprès d’un proche dans la peine n’est peut-être pas « optimisé », mais il a une valeur morale et sociale impossible à nier. Le fort argument « rendez à la société ce qu’elle vous a donné » prend presque un tour pervers, puisque sa force de persuasion tient aussi au fait qu’on vous désigne désormais comme ceux qui « donnent » à la société, plutôt que comme ceux qui « reçoivent ». C’est le « noblesse oblige » des temps présents. À cette aune, les gens dénués de talents ou de moyens feraient bien d’accepter cette répartition sociale des tâches, parce qu’elle est « efficace » et que, de toute façon, leur droit à redistribution reste fortement affirmé. On pourrait y voir une variante de la théorie du ruissellement ou d’une lecture biaisée du principe de différence de Rawls : que les talentueux et les riches agissent, car ils sont, par leur talent et leur richesse s’ils la redistribuent, la garantie que les autres s’en porteront mieux.

Le raisonnement est poussé ici à sa limite acceptable par le lecteur, mais la dose de gêne qu’il provoque tient essentiellement au fait que cette redistribution caritative s’effectue dans un ordre économique qui donne des moyens démesurés à une petite couche de la population. Le don vaut mieux entre égaux. C’est l’oubli de cela qui menacerait l’ordre social et gâterait l’idée même de générosité et d’altruisme.

  • 1. Sur l’effective altruism, voir Peter Singer, “The logic of effective altruism” [en ligne], Boston Review, 1er juillet 2015, ainsi que les réponses ; Linda Kinstler, “The good delusion: Has effective altruism broken bad?”, The Economist, 15 novembre 2022 ; et Gideon Lewis-Kraus, “The reluctant prophet of effective altruism” [en ligne], The New Yorker, 8 août 2022.
  • 2. Voir le site internet du Center for Effective Altruism.
  • 3. P. Singer, “Famine, affluence, and morality”, Philosophy & Public Affairs, vol. 1, no 3, printemps 1972, p. 229-243.
  • 4. Voir Claudia Senik, L’Économie du bonheur, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2014.
  • 5. Toby Ord, The Precipice: Existential Risk and the Future of Humanity, Londres, Bloomsbury, 2020.
  • 6. Nick Bostrom, Superintelligence [2014], trad. par Françoise Parot, Malakoff, Dunod, coll. « Quai des sciences », 2017.
  • 7. Voir Derek Parfit, Reasons and Persons, Oxford, Oxford University Press, 1984.
  • 8. Voir Nick Beckstead, On the Overwhelming Importance of Shaping the Far Future, New Brunswick, Rutgers University, 2013, p. 11. Cette remarque, citée à l’envi depuis le scandale FTX, a obligé son auteur à ajouter une mise en garde dans sa thèse : « Ce passage explore une considération philosophique étroite particulière, dans un esprit académique consistant à examiner les idées sous des angles inhabituels. »