Spoliations de terres au Nicaragua


Depuis le mois d’août 2015 la Région autonome de la côte caraïbe nord du Nicaragua est le théâtre de violents affrontements entre des colons métis hispanophones et les habitants des communautés indiennes miskitues et mayangnas. Pas moins de soixante communautés sont ainsi confrontées à des invasions de leurs territoires et à des attaques armées des colons[1].

Ces incidents se déroulent à peu près toujours de la même façon. Venus pour la plus part des zones minières (Bonanza, Siuna, Rosita) ou des zones d’élevage de la partie pacifique du pays, des colons hispanophones achètent en toute illégalité, en corrompant les autorités locales, des terres appartenant aux communautés indiennes. Forts de leurs titres de propriétés frauduleux, ils commencent par essarter la forêt, vendent les bois précieux s’il y en a, puis sèment différentes plantes (maïs, haricot ou manioc, mais aussi de la marijuana) ou installent du bétail sur les parcelles qu’ils se sont appropriées. Si les habitants des communautés affectées protestent et envoient des délégations pour leurs demander de quitter les lieux, les nouveaux venus réagissent par la force. Ainsi dans  neuf communautés des territoires de Wangki Li, de Li Lamni Tasbaika Kum et de Wangki Twi Tasba Raya[2], les colons ont dressé des embuscades contre les habitants ou perpétré des raids contre des villages, entrainant la mort de vingt-quatre personnes et des blessures graves. Ces attaques s’accompagnent d’enlèvements (une personne a ainsi été retrouvée morte et défigurée à la suite de tortures et de mutilations et d’autres sont toujours disparues), de séquestrations et de viols, d’incendies des récoltes et parfois de l’abattage des arbres fruitiers. Dans plusieurs cas ces hommes en armes ont invité les habitants à déguerpir sous peine de mort. Ils ont également menacé des leaders communautaires et des membres de l’association CEJUDHCAN qui défend les droits fonciers indigènes, comme l’avocate Lottie Cunningham.

Suite à ces attaques, pas moins de mille sept cent personnes ont fui leurs communautés. Certaines se sont réfugiées dans des communautés voisines, ou ont franchi le fleuve frontalier avec le Honduras, le rio Coco. D’autres enfin se sont rendues dans le bourg de Waspam, en aval sur le fleuve ou dans la petite ville de Puerto Cabezas-Bilwi.

                                                                                                                                                                                                                             Carte: Florent Léo

Les colons qui se sont livrés à ces attaques ne sont pas des individus isolés. Comme ont pu le constater les habitants des communautés (communitarios), ils agissent de façon très organisée. Lors de leurs raids, ils sont équipés d’armes de chasse ou de revolvers, mais aussi d’armes de guerre (M16 et AR15, pistolets mitrailleurs UZI). Regroupés en unités de plusieurs dizaines d’hommes, ils agissent de façon coordonnée sous l’autorité de responsables parmi lesquels figure un ancien capitaine de l’armée sandiniste, Erasmo Flores. Cet ancien militaire a d’ailleurs intimé l’ordre aux colons les plus récemment arrivés d’éviter toute négociation avec les communautés.

Un ancien responsable de l’opposition armée aux sandinistes, Steadman Fagoth, devenu aujourd’hui l’un de leurs hommes liges dans la région, a en retour armé quelques dizaines d’hommes et brièvement prêché la lutte armée, avant de se faire beaucoup plus discret. Ainsi en septembre 2015, des hommes ont incendié en représailles les propriétés de quelques petits colons, tandis que Fagoth et ses proches pillaient les commerçants qui achètent l’or des orpailleurs travaillant dans la mine de Santa Rosa à Murubila[3].

Ces incidents ont fait l’objet d’articles dans la presse nicaraguayenne[4]. Ils ont également été jugé suffisamment graves pour que des organisations nicaraguayennes de défense des droits de l’homme portent l’affaire devant la Cour interaméricaine de justice à Washington : en janvier 2016 la Cour a demandé au gouvernement du Nicaragua de protéger les populations menacées par ces attaques, sans le moindre effet à ce jour[5].

On pourrait ne voir dans ces incidents que le résultat de l’impuissance d’une administration dépourvue de moyens pour faire respecter les lois en vigueur, conjuguée à la corruption de quelques responsables politiques locaux. C’est d’ailleurs l’explication qu’a tenté de promouvoir le gouvernement de Daniel Ortega en destituant de leurs postes de députés Brooklyn Rivera et deux autres membres du parti indigène YATAMA en septembre 2015. Selon eux, Brooklyn Rivera et ses fidèles (tout spécialement David Rodriguez, longtemps à la tête du registre de la propriété dans l’Atlantique nord) seraient les principaux responsables de ces trafics de terres et des tensions qui en découlent.

À y regarder de plus près c’est un tout autre panorama qui apparaît. Non pas des actes de corruptions circonstanciés, mais un système de corruption généralisé, avec pour toile de fond le vieux projet développementiste des élites nicaraguayennes hispanophones –mettre en valeur les terres indiennes des régions de la Moskitia incorporées au Nicaragua en 1894, en en marginalisant les habitants amérindiens et afro-descendants. Les gouvernements des Somoza (1937-1979) y favorisèrent l’implantation de compagnies bananières, forestières et minières. Ils prétendirent aussi faire de ces terres dites « nationales » le théâtre de la réforme agraire, en les ouvrant à la colonisation dans les années 1960. La révolution sandiniste (1979) reprit sans pratiquement l’amender ce projet. Et ce ne fut qu’au terme d’une guerre civile qui dura de 1982 à 1987 qu’elle accepta d’instituer une autonomie régionale garantissant une reconnaissance de droits fonciers collectifs aux communautés indiennes et afro-descendantes. Depuis, sans remettre ouvertement en cause ces dispositions juridiques, aucun gouvernement n’a agi pour les faire respecter. Le gouvernement de Daniel Ortega, revenu au pouvoir en 2006, n’a jamais cherché à délimiter les territoires des communautés et encore moins à déloger les colons qui s’y étaient installés ou les compagnies forestières qui y exploitent en toute illégalité des réserves naturelles comme celles du Bosawas. Des membres des élites libérales et sandinistes, comme d’anciens responsables de la Contra, prennent part à ce commerce illégal de bois tropicaux.

C’est dans ce contexte qu’il faut interpréter les trafics de terres actuels, qui ne sont nullement le seul fait de membres de YATAMA et de Brooklyn Rivera. Steadman Fagoth les a aussi tolérés quand il était gouverneur (1996-1998), puis député de la région (1997-2001), ou Ministre de la pêche du dernier gouvernement Ortega (2007-2012). Il les a pratiqués à son bénéfice dans la communauté dont il natif sur le Rio Coco, San Esquipulas, en se constituant un immense ranch d’élevage aux dépens des autres habitants.Alba Rivera, la gouverneure qui a succédé à Fagoth, Myrna Cunningham, première gouverneure de la Région atlantique nord à la fin des années 1980 puis député sandiniste, tout comme son fils Carlos Aleman, actuel gouverneur sandiniste de cette région ont fait de même. Pour prendre qu’un exemple récent, , le chef territorial local membre du Front sandiniste dans la région de Francia Sirpi, Waldo Muller, travaille la main dans la main avec le gouverneur à vendre des titres de propriétés illégaux aux colons hispanophones. Nombre de comunitarios ont reconnu la signature de ce dernier sur des titres de propriété présentés par les colons. Et lorsque des militants du FSLN de l’Atlantique nord ont eu le courage de dénoncer ces malfaçons auprès de l’homme fort de la nébuleuse sandiniste sur la côte, Lumberto Campbell, un créole commandant de la révolution, celui-ci leur a répliqué qu’on ne saurait toucher ni à Muller, ni à Aleman[6].

Tout se passe comme si les hommes forts de la côte atlantique, quelle que soit leur affiliation politique ou leur appartenance ethnique, considéraient que les lois sur l’autonomie des communautés locales seraient tôt ou tard caduques. Et que mieux valait en prendre acte, tenter de s’enrichir et se garantir des positions d’influence. Depuis un quart de siècle, la recette est la même.  Premièrement, prélever tranquillement une dime sur les différents trafics dont la Moskitia est le théâtre : les bois, du caoba au pin, les terres, et à certaines occasions les drogues, qu’elles soient produites sur place comme la marijuana, ou en transit vers les États-Unis comme la cocaïne. Deuxièmement, garantir sa position politique ou à défaut, installer des hommes de pailles. Face aux élites du pacifique, ces chefs locaux prétendent être les seuls à pouvoir tenir « leurs gens », et orienter le vote des habitants lors des élections, tout spécialement des élections présidentielles. Ils réclament à ce titre des moyens pour mener campagne sur place et obtenir pour les plus importants des postes de ministres, de députés ou de gouverneurs, et pour leurs seconds couteaux des sièges au Conseil régional et des postes de fonctionnaires. Pour montrer qu’il faut absolument compter avec eux certains n’hésitent pas à pousser à des mouvements de révolte, parfois armée qui masquent souvent de simples actes de banditisme.

Les habitants de la Moskitia ne s’y sont pas trompés. Ils usent tous d’un même mot pour désigner ces hommes, lagartos (les caïmans). De gros prédateurs paresseux qui se dorent sur les rochers et les eaux des fleuves en attendant leurs proies.

 



[1] On trouvera des informations très complètes sur ces phénomènes sur le site du Centro por la Justicia y Derechos Humanos de la Costa Atlantica de Nicaragua (CEJUDHCAN) : http://cejudhcan.org/ 

[2] les communautés de Santa Fe, Esperanza Rio Coco, San Jeronimo, Polo Paiwas, Klisnak du teritoire de Wangki Li,   celle de Wiwinak du territoire Li Lamni Tasbaika Kum et enfin Santa Clara, Wisconsin et Francia Sirpi du territoire de Wangki Twi Tasba Raya.

[3] On verra sur ce point l’article incomplet de José Garth Medina  « Fuego y sangre por conflicto de tierras. Dos nuevos heridos en conflicto armado en zona del río Coco »,   La Prensa 08/09/2015, où il ne souffle mot du rôle de Steadman Fagoth et omet l’attaque de la mine comme les vols réalisés à cette occasion.

[4] Les quotidiens La Prensa et le Nuevo Diario ont donné quelques informations sur le sujet tandis que la revue hebdomadaire Confidencial a publié les articles les plus informés sur le sujet.

[5] On trouvera ces résolutions de la Cour interaméricaine « Comision interamericana de derechos humanos resolucion 37/15. Medida cautelar n° 505-15 Pueblo indigena de Miskitu Twi-Tasba Raya respecto de Nicaragua » et  « Comision interamericana de derechos humanos resolucion Resolucion 2/2016. Medida cautelar n° 505-15 Ampliacion de benficiarios Pueblo indigena de Miskitu Twi-Tasba Raya respecto de Nicaragua 16 de enero de 2016 »  sur son site, http://www.oea.org/es/cidh/decisiones/cautelares.asp ; et l’on pourra voir les vidéos de ces sessions sur le site de CEJUDHCAN.

[6] On verra sur ce point les documents mis en ligne par le reportage de Wilfredo Miranda Aburto dans l’hebdomadaire Confidencial : http://confidencial.com.ni/corrupcion-muerte-territorio-miskito/.