Primaires de Podemos : le choix de la radicalité


Le 12 février 2017 s’est terminée la deuxième assemblée citoyenne nationale de Podemos[1], appelée à élire les principes éthiques, politiques et organisationnels qui structureront nouvellement le parti ainsi que les trois organes (le secrétariat général, le conseil citoyen national et la commission de garanties démocratiques) qui les mettront en œuvre.

Cette assemblée avait commencée plus de deux mois auparavant par la consultation lancée par Pablo Iglesias auprès de l’ensemble des adhérents sur le système de votation qui y sera employé. L’initiative de cette consultation répond aux critiques formulées dès la première assemblée citoyenne nationale, en octobre 2014, du choix d’une organisation verticale, dominée par la figure du leader et son équipe, sorte de cabinet exécutif concentrant le pouvoir au détriment des conseils et des cercles, défendue à ce moment-là par Pablo Iglesias lui-même au nom du principe d’efficacité. A la proposition faite alors par Pablo Echenique[2] de diviser le secrétariat général en plusieurs postes, afin d’éviter une excessive personnalisation du pouvoir, Pablo Iglesias rétorquait avec ironie : « J’aimerais bien pouvoir me décharger de mes responsabilités. Mais trois secrétaires généraux ne remporteront pas les élections contre Mariano Rajoy et Pedro Sanchez ; un secrétaire général, en revanche, oui ».

Mais si cette organisation s’est avérée efficace pour « gagner » les élections, ne contribue-t-elle pas, à présent que le cycle électoral s’est refermé, à creuser le fossé entre le parti et la société civile, les mouvements sociaux en particulier ? Cette nouvelle préoccupation de Pablo Iglesias participe plus largement de sa remise en question de l’ « hypothèse populiste » et de la « transversalité » promues par Inigo Errejon, contre lesquelles il fait valoir la nécessité de la « rupture démocratique » et de « la radicalité »[3]. C’est un virage à cent-quatre-vingt degrés qu’effectue de la sorte le secrétaire général, comme le symbolise la nomination de Pablo Echenique au secrétariat d’organisation après le limogeage de Sergio Pascual proche d’Iñigo Errejon.

Le système de votation

Parmi la cinquantaine de propositions de modèle de votation, fut élue celle cosignée par Pablo Iglesias, Pablo Echenique, Carolina Bescansa et Irene Montero, et intitulée « DesBorda » en un savant jeu de mot sur le nom du système qui sert de base à la proposition (le système Borda Dowdall), présenté comme une « garantie de la pluralité interne et de la représentation des minorités », et le verbe « déborder », repris en clin d’œil aux secteurs critiques qui l’employaient pour revendiquer le rôle des cercles comme bases démocratiques du parti, et dont le recours se justifie ici, aux yeux des auteurs de la proposition, par les deux améliorations apportées au système pour faciliter l’accord entre les listes des candidats au conseil citoyen national et la représentation des listes plus petites.

D’autres propositions ne fomentaient-elles pas cependant mieux ce « débordement » démocratique comme palliatif au risque du parti de devenir une organisation oligarchique ? Par exemple, la proposition « Approfondissement démocratique » cosignée par Victor Garcia, réitérant en grande partie une proposition déjà faite lors de la première assemblée constituante, préconisait une méthode d’élection du conseil citoyen articulant le système Borda Dowdall au tirage au sort et au vote unique transférable pour conjuguer la pluralité à l’horizontalité, selon l’idéal radicalement démocratique des assemblées organisées par les Indignés lors du « mouvement des places », celui d’une politique délestée de la figure des experts et faite par les gens ordinaires.

Outre le modèle de votation, la consultation proposée par Pablo Iglesias demandait aussi de trancher la question de savoir s’il fallait voter les documents (définissant les principes du parti) indépendamment ou non des candidats aux organes du parti. La proposition DesBorda, victorieuse, préconise un vote conjoint des documents et des candidats au motif, déjà invoqué par le secrétaire général à Vistalegre en 2014, qu’un vote séparé empêcherait la « cohérence » des dirigeants avec des idéaux auxquels ils ne « croiraient » pas. Ce faisant, c’est le principe d’une personnalisation du pouvoir qui est préservé, alors même que d’autres propositions faisaient valoir dans le vote séparé la possibilité de se centrer sur le débat des idées et de limiter la compétition pour le pouvoir.

La division

Loin de désenfler durant ces deux mois d’assemblée, le débat entre Pablo Iglesias et Iñigo Errejon, avivé par les media[4], a transformé ce qui devait être une réflexion collective, exemplaire d’une nouvelle manière de faire de la politique[5], en une guerre opposant leurs partisans respectifs[6], avec ses accusations de complot[7] et ses menaces[8], étouffant toute tentatives de médiation[9]. Le parti survivrait-il à cette guerre ? La situation était si tendue que Santiago Alba Rico, un des intellectuels engagés auprès du parti, écrivait : « Nous allons commencer l’assemblée en étant divisés et nous la terminerons divisés ; quasiment tous, même ceux dont la liste sera gagnante, nous finirons renfrognés, de mauvaise humeur, désillusionnés […] La seule surprise que nous pouvons donner, la seule victoire encore possible, ce n’est pas que nous nous embrassions, nous nous réconcilions, nous passions un accord : c’est que nous ne nous tuions pas[10] ».  D’autres, au contraire, dédramatisaient la situation en l’abordant comme une pathologie inévitable de la forme parti choisie par Podemos à l’encontre du désir du 15M de changer la politique sans faire de politique,   sans jouer le jeu des partis.

La victoire d’Iglesias

Au final, ce sont 50, 78% des 155190 votants pour le conseil citoyen national qui ont soutenu l’équipe d’Iglesias, « Podemos para todas »,   33, 68% celle d’Errejon, « Recuperar la ilusión » et 13, 11% « Podemos en movimiento », la liste présentée par les anticapitalistes réclamant l’héritage du trotskysme.  Même s’ils donnent la victoire au premier, ces chiffres reflètent l’importance du second ainsi que la présence incontournable au sein du parti d’une troisième sensibilité. Il demeure, conformément au système de votation préalablement choisi, que l’équipe de Pablo Iglesias conserve le contrôle du parti, avec 37 conseillers contre 23 pour la liste d’Errejon et 2 pour la liste anticapitaliste menée par Miguel Urban.  Par ailleurs, le leadership d’Iglesias a été confirmé par les 89% des votes pour le poste de secrétaire général reçus en sa faveur[11].

 

Menace sur le pluralisme du parti

Cette reconfiguration du parti pose plusieurs questions.  Quid, d’abord, de la pluralité interne au parti ? Dans son discours clôturant l’assemblée,   le nouveau secrétaire général dit avoir entendu l’appel des participants en faveur de « l’unité et l’humilité ». Mais le risque n’est-il pas d’opposer l’unité à la diversité ?  Certes, l’unification du parti autour de Pablo Iglesias, symbolisée par la substitution d’Irene Montero à Iñigo Errejon au poste de porte-parole du groupe parlementaire et comme numéro 2 du parti, a l’avantage de clarifier les responsabilités, mais elle prive le parti d’autres approches politiques également convaincantes. Comme le souligne un autre intellectuel proche du parti, José Luis Villacañas,  « Iglesias ne peut pas se passer de la complexité interne de Podemos. Celle-ci est inévitable, parce que nous vivons dans une société complexe et plurielle[12] ».

Les classes moyennes et la radicalité

L’autre question que pose la victoire de Pablo Iglesias, c’est celle de la validité qu’il faut accorder à la « radicalité », c’est-à-dire à l’idée que le changement politique, parce qu’il aurait son moteur dans le conflit social, passerait par le fait d’attiser ce dernier par la conflictualité au pouvoir. Le fait que les électeurs de Podemos aient tranché pour cette dernière contre la proposition inverse, plus conservatrice, d’accepter le jeu institutionnel et d’en explorer le potentiel démocratique, est-il le signe d’une société elle-même « radicalisée » ? Ce point est décisif, car de lui dépend la solution au paradoxe que suppose par ailleurs la « radicalité » : si Podemos est né du mécontentement de la population face aux politiques d’austérité du Parti Socialiste et du Parti Populaire dans le contexte de la crise économique, s’il est en ce sens le fruit de la radicalité, l’érection de cette dernière en politique explique en même temps ses difficultés à dépasser le seuil des 20% d’électeurs[13] et à former une majorité sociale capable de le mener au gouvernement du pays. Ce paradoxe tient au rôle et à la place de la classe moyenne en Espagne. Celle-ci, bien que touchée par la crise, peut s’effrayer de politiques de redistribution menées par un Etat, par ailleurs, fragilisé à ses yeux par la corruption. 

En ce sens, le philosophe César Rendueles a raison de désigner les classes moyennes comme le problème et non la solution au changement social et politique[14]. Mais il est vrai aussi que ce paradoxe se supprime si l’on envisage, à l’instar de l’économiste catalan Vicenç Navarro, numéro 3 dans le nouveau conseil citoyen national,  l’hypothèse d’une disparition de la classe moyenne[15], abandonnée à son tour par la mondialisation économique et qui viendrait grossir de sa masse la possible résistance au néolibéralisme incarné par le gouvernement du Parti Populaire. Quoi qu’il en soit, cependant, de sa réponse, la question posée par les thèses de Pablo Iglesias pousse à repenser une nouvelle fois le sujet révolutionnaire au-delà de son identification à la classe ouvrière et de son appréhension populiste comme « plèbe ».  On ne peut nier le défi, mais aussi l’incommodité qu’il y a à user un signifiant « qui va t’obliger tout le temps à te distancier de Marine Le Pen ou Trump [16] ».

Hedwig Marzolf



[1] Cette assemblée a été nommée Vistalegre 2, du nom du Palacio Vistalegre à Madrid où, comme, en octobre 2014, la première assemblée (désignée en conséquence comme Vistalegre 1), elle s’est clôturée par une assemblée “présentielle”.

[2] Cette proposition faisait partie du programme « Sumando Podemos » cosigné avec Teresa Rodriguez, futur leader (de la tendance anticapitaliste) de Podemos en Andalousie et qui avait été le plus voté après celui de Pablo Iglesias, celui-ci remportant toutefois une majorité écrasante (80, 71% des votes contre 12, 37%).

[3] Voir « Le dilemme de la gauche espagnole », Esprit, décembre 2016..

[4] On a accusé le Groupe Prisa, propriétaire du journal El País, de semer la division en prenant parti pour Errejon.

[5] L’apparition de Podemos avait signifié pour nombre d’analystes internes ou externes au parti l’émergence de la « nueva politica », caractérisée – superficiellement – par sa recherche du consensus, son esprit collaboratif ou encore la culture de l’amitié et opposée à la « vieja politica » associée à l’inverse à la culture de l’affrontement et ses coups bas.  

[6] Il semblerait que même la tendance anticapitaliste ne soit pas restée à l’écart de l’affrontement entre Iglesias et Errejon et ait soutenu le premier contre le second (http://ctxt.es/es/20170208/Firmas/11026/Podemos-Andalucia-Luis-Alegre-Errejon-Serio-Pascual.htm#.WJuBKZxPyKw.twitter).

[7] Luis Alegre, un des membres fondateurs du parti, a dénoncé dans un article du journal Eldiario.es une « conspiration » interne au parti, menée entre autres par Irene Montero, destinée à le purger de tous ceux qui n’adhéreraient pas à la ligne « radicale » du secrétaire général.

[8] Pablo Iglesias menaçant de démissionner du poste de secrétaire général si sa liste pour le Conseil Citoyen National n’est pas élue

[9] Un certain nombre de personnalités, comme Carlos Fernandez Liria, défendaient l’idée d’un « Vote mélangé », réparti équitablement entre les listes des deux dirigeants.

[10] Santiago Alba Rico, « Vivos Podemos » (http://blogs.publico.es/dominiopublico/19312/vivos-podemos/)

[11] Juan Moreno Yagüe,  député de Podemos au parlement andalou et unique candidat, en plus de Pablo Iglesias, au poste de secrétaire général à Pablo Iglesias, a recueilli 10, 91% des votes.

[12] José Luis Villacañas, , « Responsabilidades univocas » (http://www.levante-emv.com/opinion/2017/02/21/responsabilidades-univocas/1531576.html)

[13] Résultat de Podemos aux élections législatives de décembre 2015.

[14] http://www.ara.cat/premium/opinio/clase-media-problema-no-solucion_0_1370263212.html

[15] Vincenç Navarro, « El mito de la clase media » (http://www.vnavarro.org/?p=11175)

[16] Entretien avec Carlos Fernandez Liria, (https://www.cuartopoder.es/deidayvuelta/2017/02/15/fernandez-liria-sigo-confiando-en-pablo-y-su-equipo-si-son-coherentes-con-la-unidad/12765)