L’incertitude du désir
Féminisme et consentement en Espagne
La loi espagnole de 2022 sur la liberté sexuelle, selon laquelle le consentement doit faire l’objet d’une affirmation (sólo sí es sí), est détournée au profit d’un nouvel ordre moral et rend paradoxalement les femmes incapables de consentir. Un autre féminisme de gauche est possible.
Le féminisme serait-il devenu le problème de la gauche au-delà des Pyrénées ? Deux récents procès invitent à se poser la question : celui de Luis Rubiales, ex-président de la Fédération espagnole de football, jugé pour un baiser forcé à Jennifer Hermoso, l’attaquante de l’équipe d’Espagne, sur le podium de la Coupe du monde en août 2023 ; et celui d’Íñigo Errejón, ex-député au Parlement national du parti Más País, accusé par l’actrice Elisa Mouliaá de harcèlement sexuel. Le second procès fait la joie mauvaise de la droite, en raison du rôle politique de l’accusé, promoteur au sein de Podemos puis de Más País d’un « patriotisme du soin » dont le féminisme, notamment à la suite des importantes manifestations du 8 mars 2019, se présentait comme l’accomplissement. Pour le Parti populaire et Vox, que le gouvernement de coalition entre le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et Sumar (la plateforme qui a remplacé Unidas Podemos) agace et qui dénoncent, à des degrés différents, les thèses « culpabilisantes » du féminisme ou déplorent la « crise de la masculinité », un tel procès vaut tous les arguments prodigués incessamment contre la gauche et le féminisme sur les nombreux médias conservateurs. Mais c’est au sein de la gauche que ces procès ont trouvé leurs commentateurs les plus critiques. Dès 2024, Alfredo Ramos avait pourtant déjà dénoncé le peu d’intérêt de Podemos (parti pour lequel il a travaillé) à féminiser la politique, en dépit des appels en ce sens et des initiatives en son sein prises par la commission d’égalité1. Mais l’ébranlement est ici plus profond, puisque c’est la loi de garantie intégrale de la liberté sexuelle, surnommée sólo sí es sí (« seul un oui est un oui »), qui est mise sur la sellette par ces deux procès2.
De l’honnêteté à la liberté sexuelle
Cette loi modifiait la précédente, datant de 1999, qui parachevait la rupture avec la législation en vigueur sous le franquisme, considérant les agressions sexuelles comme des « délits contre l’honnêteté ». Le bien juridique protégé par cette législation au service d’un ordre moral de la société était en effet non pas l’autodétermination sexuelle ou l’intégrité physique des femmes, mais leur vertu ou leur chasteté inhérente à leur statut de femmes mariées, les prostituées étant exclues du champ d’application de la loi. Dans un tel cadre, la question du consentement, sans que l’expression soit mentionnée, était présente en creux dans la définition du viol comme exercice de violence ou d’intimidation ou comme acte sexuel commis en l’absence de raison ou de conscience de la victime ou avant que celle-ci ait l’âge minimal pour consentir. Mais cette absence de consentement reste toujours sujette à caution, comme en témoignent, dans l’instruction des délits, les questions posées à la victime sur ses habits, sa façon de vivre ou ses pratiques sexuelles afin de juger son honnêteté3. « Être disposées à risquer leur vie pour protéger l’honneur de leur mari était ce que le droit pénal exigeait d’elles en échange de conserver leur vertu et d’être acceptées par la société », commente ainsi Clara Serra4.
Une première rupture intervient donc avec la loi du 21 juin 1989 qui substitue à l’honnêteté la liberté sexuelle comme bien juridique protégé par la législation, congédiant de la sorte l’assimilation du sexe à une question morale. En 1995, une autre loi modifie la caractérisation des délits contre cette liberté sexuelle, en abandonnant, d’une part, la dénomination de viol, associé à la pénétration vaginale et pouvant laisser penser que la sexualité protégée est avant tout la sexualité reproductrice de la femme, pour incriminer les actes consistant en tout type de pénétration non consenti et en introduisant, d’autre part, une distinction entre agression et abus sexuel, la violence ou l’intimidation étant présente dans la première et absente dans le second, par conséquent moins sévèrement puni.
Au terme de cette série de réformes, impulsées par un mouvement féministe qui se rassemble à partir du milieu des années 1980 autour de la question des violences sexuelles, le puritanisme sexuel du franquisme semble rejeté dans le passé et la législation en matière de sexualité a largement intégré les valeurs qui sont au centre de la Constitution ratifiée démocratiquement par le peuple espagnol le 6 décembre 1978. Sachant que le consentement y a sa place, pourquoi une nouvelle loi en 2019 ?
Sólo sí es sí
Le catalyseur de cette loi est l’affaire de La Manada (« la meute ») : une jeune femme de 18 ans, rencontrée dans la rue lors des fêtes de San Fermín à Pampelone, en juillet 2016, est conduite dans le hall d’entrée d’un immeuble où cinq hommes, qui l’encerclent, la soumettent à des actes sexuels et filment la scène avec leur téléphone. Un premier jugement, rendu en 2018 par le tribunal judiciaire de Navarre, reconnaît les hommes coupables, non pas de viol, mais seulement d’abus sexuel, le juge ayant estimé qu’il n’y avait pas eu violence ni intimidation explicite, condition requise alors pour qualifier un viol (une agression sexuelle en général). Un des juges demanda même l’absolution, arguant notamment que l’ambiance festive, les expressions de la victime visibles et audibles sur les vidéos, en plus de l’absence de violence, ne permettaient pas de conclure à l’absence de consentement de la jeune femme. Les cinq hommes sont condamnés à neuf ans de prison. Cette décision a provoqué une immense indignation publique, exprimée dans des manifestations massives dans toute l’Espagne où résonne le slogan : No es abuso, es violación (« Ce n’est pas un abus, c’est un viol »). En juin 2019, après un appel devant la Cour suprême, le verdict est requalifié en viol, les juges arguant cette fois de l’intimidation exercée sur la victime. Les accusés sont finalement condamnés à quinze ans de prison chacun.
Au cœur de l’affaire et de l’indignation engendrée par le premier jugement se trouve donc la manière dont l’absence de consentement de la victime est traitée. En 2018, même si les juges, à l’exception de celui qui demanda l’absolution, ont considéré que la victime n’était pas consentante, ils ont interprété ce non-consentement comme le résultat de sa situation d’infériorité par rapport à ses agresseurs et non comme le résultat d’une intimidation. On peut lire dans cette erreur d’appréciation l’aveuglement des juges à la réalité vécue par les femmes. Comme le déclara alors Marisa Soleto, présidente de la Fundación Mujeres : « Il n’est pas nécessaire, pour des milliers de femmes, d’expliquer pourquoi être enfermée dans un vestibule sans issue avec cinq hommes, sans qu’aucun mot ne soit plus élevé que l’autre, est une situation intimidante pour une femme. Il y aurait peu de discussion à ce sujet5. » Mais cette erreur a aussi été nourrie par le silence de la victime, qui n’a pas opposé un refus explicite, encore moins une résistance physique à ses agresseurs.
Malgré les diverses réformes législatives, le « non » des femmes semblait continuer à n’avoir de valeur que soutenu par une lutte corporelle, comme si elles avaient encore aujourd’hui, comme à l’époque de Franco, à prouver leur honnêteté face aux assauts des hommes. Certes, le jugement rendu ensuite par la Cour suprême expliquera que « l’intimidation exercée, même si elle n’était pas insurmontable, était néanmoins efficace pour atteindre le but recherché par les accusés, qui ont neutralisé la volonté de résistance de la victime, comme le décrit le récit factuel, sans qu’il n’y ait à aucun moment de consentement de sa part. Il n’est pas admissible de pousser le droit jusqu’à exiger des victimes des attitudes héroïques qui les conduiraient inévitablement à subir des maux encore plus graves, comme cette Chambre l’a déjà affirmé à de nombreuses reprises ». Mais cette rectification était-elle suffisante ? L’erreur d’appréciation était-elle simplement un problème judiciaire, lié à la culture encore trop imprégnée de préjugés sexistes des juges du tribunal d’audience de Navarre, ou un problème légal, auquel le droit peut remédier6 ? Pour les promoteurs de sólo sí es sí, l’affaire invitait à modifier la loi.
Il n’est donc pas exact, comme l’a dit Irene Montero, que la loi sólo sí es sí mette le consentement « au centre de toutes nos relations sexuelles » – il y était déjà –, mais elle remet en question une approche développée dans les précédentes réformes et synthétisée dans le slogan no es no, longtemps scandé dans les manifestations féministes. Si le consentement dépendait de la présence ou de l’absence d’un refus – réduit, selon les promotrices de la nouvelle loi, à la résistance physique –, il doit désormais s’exprimer sous la forme, idéalement verbale, d’une affirmation. D’où cette première définition du consentement comme manifestation libre et claire de la volonté de la personne d’entretenir une relation sexuelle dans le Code pénal de 2022. Juridiquement, cette nouvelle approche n’exige plus des femmes la formulation d’un non exprès pour considérer certains faits comme des agressions sexuelles ; autrement dit, elle ne présuppose plus que le silence ou la passivité des femmes constituent un oui. Dès lors, ce n’est plus à la victime de prouver qu’elle a crié, s’est débattue ou a tenté de fuir, mais c’est à l’agresseur de s’assurer d’un consentement clair.
Au-delà de l’enquête et du jugement, c’est plus largement le modèle d’une sexualité féminine naturellement passive ou soumise, prête à accueillir le désir masculin, qui est remis en question. La femme est désormais actrice de son désir qu’elle doit exprimer clairement. Par ailleurs, en écho direct au slogan No es abuso, es violación, cette loi supprime la différence entre agression et abus sexuel, le viol pouvant avoir lieu sans violence physique, l’absence de consentement explicite suffisant désormais à l’établir. Sur tous ces points, la loi semble constituer une avancée. Pourquoi suscite-t-elle cependant une telle opposition à droite comme à gauche ?
Punitivisme et puritanisme de la loi
Les analystes des deux bords se rejoignent en effet pour dénoncer le punitivisme et le puritanisme de la loi. Fallait-il vraiment recourir à la justice pénale pour traiter les deux affaires évoquées en introduction ?
Pour Santiago Alba Rico, c’est une réponse éthique et non juridique qu’elles appelaient. Le geste sexiste, mais non sexuel, de Luis Rubiales méritait un profond mépris, mais non d’en faire l’objet d’un procès7. De même, le comportement d’Errejón, invité par Elisa Mouliaá à une fête chez des amis – qui, en arrivant, « l’embrasse en insérant sa langue dans sa bouche », puis l’emmène dans une pièce à part pour « la toucher sur différentes parties de son corps, notamment ses seins et ses fesses » et « sortir son pénis », selon le récit qu’en fera la jeune femme à la police –, coche toutes les cases du comportement macho, dominant, égoïste et indifférent aux attentes « romantiques » de la jeune femme qui se réjouissait de le rencontrer après une année d’échanges sur les réseaux sociaux, mais ce comportement moralement et socialement répréhensible, souligne Santiago Alba Rico, ne fait pas pour autant d’Errejón un délinquant8. Comme l’exprime également le collectif Cantoneras, « les relations de merde ne sont pas des agressions machistes9 ». La loi sólo sí es sí se retrouve au service d’un ordre moral de la société, sauf que « le bon sexe » et « la belle histoire » remplacent désormais l’honnêteté des femmes et l’honneur des maris. Certes, il faut réinventer des rapports entre hommes et femmes plus satisfaisants pour tous, mais ce travail n’incombe pas à la loi. Sans compter qu’on se trompe, fait aussi remarquer Clara Serra, si on croit que le patriarcat peut être condamné dans une salle de tribunal : la justice s’exerce sur des individus et non sur une structure sociale.
Qui plus est, sur le plan juridique, la loi sólo sí es sí pose un certain nombre de problèmes. Il lui est d’abord reproché d’avoir le double effet contradictoire d’alléger les peines pour certaines agressions violentes, désormais calculées en fonction du consentement explicite plutôt que de la violence10, et de durcir celles pour les actes sexuels commis sans violence. Plus profondément, sa tendance à niveler la gravité des actes sexuels pose problème. D’autres reproches tournent autour du cadre de l’enquête et du jugement. « Ce gouvernement a réussi à rendre ce qui était clairement un crime et a été jugé comme tel désormais “interprétable” », écrit Luisa C. Perosán, journaliste à Valencia News, visiblement très à droite sur l’échiquier politique, pour qui la loi est un « désastre créé par le PSOE et Podemos11 ».
L’importance de prendre en compte le contexte pour appliquer la loi était l’une des leçons du premier jugement rendu dans l’affaire de La Manada. Mais il semble ici que la loi exige quelque chose de plus, comme une interprétation des faits eux-mêmes, la recherche dans une situation de ce qui n’y est pas visible objectivement, mais que la victime, dont le consentement n’a pas été respecté, dit pourtant être. S’il est ainsi possible de voir une agression sexuelle dans un piquito (« bisou ») ou dans le comportement grossier de celui qu’on a invité à une fête et avec lequel on repart pourtant, il n’est pas théoriquement impossible de voir une pratique sadomasochiste dans un viol. Dans une même perspective, Francesc de Carreras, professeur de droit constitutionnel à l’université autonome de Barcelone et proche de Ciudadanos, s’inquiète qu’une simple impression subjective puisse transformer la moindre caresse ou insinuation malveillante en une agression sexuelle12. Les gestes d’Errejón auraient-ils fait l’objet d’une instruction judiciaire s’ils n’avaient pas provoqué chez Elisa Mouliaá une sensation d’« inconfort » ou le sentiment d’être « envahie » ? N’est-ce pas donner trop de poids à ce ressenti ?
Certes, la parole des femmes a trop longtemps été remise en question et il est important qu’elle soit entendue et recueillie par la police comme par l’institution judiciaire, mais la souffrance de la victime l’érige-t-elle pour autant en détentrice de la vérité ? Ne plus rendre les victimes responsables des agressions implique-t-il de leur faire désormais toujours confiance ? Clara Serra s’étonne ainsi que la gauche espagnole ait fait sienne ce culte des victimes, alors qu’elle a longtemps reproché à la droite d’exploiter la douleur des victimes des attentats d’Euskadi ta Askatasuna (ETA) pour régler dans son sens le conflit entre l’État et le groupe indépendantiste basque13. Le Yo sí te creo (« moi, je te crois »), un des mots d’ordre du mouvement féministe qui a émergé en réponse au traitement judiciaire de l’affaire de La Manada, est utile pour lutter contre le discrédit jeté sur la parole des femmes et leur peur séculaire à déposer plainte dans une société patriarcale. Mais, font remarquer les auteurs de la tribune d’El País, il n’a pas sa place au tribunal et ne garantit pas que les femmes disent toujours la vérité. Et en aucun cas, un mur virtuel où les femmes partagent anonymement leurs expériences d’agressions sexuelles, comme celui créé à l’initiative de Cristina Fallarás avec le hashtag #Cuéntalo (« Raconte-le »), ne peut se substituer à un tribunal judiciaire.
L’invalidation du consentement
La loi sólo sí es sí pose toutefois un problème plus fondamental encore, comme le montre minutieusement Clara Serra : celui de rendre les femmes incapables de consentir. La loi présuppose que les femmes ne savent pas dire non, mais elle ne leur octroie pas pour autant la capacité à dire oui, à exercer leur autonomie sexuelle.
Cette approche du consentement a été développée aux États-Unis, où elle a déjà été adoptée par plusieurs États. Catharine MacKinnon, dont les travaux ont largement influencé le débat précédant cette législation, expliquait que les lois du consentement affirmatif se limitent à changer les règles de ce qui constitue une sexualité légalement acceptable : si, auparavant, les hommes devaient s’arrêter quand les femmes disaient non, ils doivent maintenant travailler à ce que les femmes disent oui14. Cependant, comme Janet Halley ou Judith Butler notamment l’ont alors montré, cette promotion du consentement affirmatif s’accompagne paradoxalement d’une grande méfiance à l’égard de la capacité à consentir des femmes15. Dans son ouvrage célèbre de 1979, Sexual Harassment of Working Women, MacKinnon avait mis au jour l’impossibilité pour les travailleuses de refuser les invitations sexuelles des hommes en position de pouvoir à leur égard16. Dans ces conditions d’inégalité, tout contrat ou libre accord ne pouvait être qu’une fiction légitimant la liberté des hommes en même temps que la soumission des femmes. Mais loin de cantonner cette conclusion au monde du travail salarié ou à celui de l’université, la juriste américaine en a fait une règle générale. À l’opposé du discours mettant l’accent sur leur agency, les femmes, dans toutes les situations, sont traitées comme les victimes de la domination masculine, des êtres vulnérables qu’il revient à l’État, notamment au droit pénal, de protéger.
La loi présuppose que les femmes ne savent pas dire non, mais elle ne leur octroie pas pour autant la capacité à dire oui, à exercer leur autonomie sexuelle.
Pourquoi les femmes, ne pouvant dire non, pourraient-elles alors dire oui ? Leur oui aurait-il plus de valeur que le non ? Pour Clara Serra, le oui des femmes est en réalité aussi suspect aux yeux de ce « féminisme de la domination » que le non17. Il est notable, dans cette perspective, que les partisans du consentement affirmatif préfèrent parler de désir plutôt que de volonté : une relation consentie est une relation qui comble mon désir. Mais le désir peut-il faire l’objet d’un savoir transparent et immédiat ? N’est-il pas plutôt obscur, enfoui dans les profondeurs de mon inconscient ? Et mon désir précède-t-il la rencontre de l’autre ? Ne se forge-t-il pas plutôt à son contact, dans la découverte mutuelle de l’un par l’autre18 ?
Sur ce point, Clara Serra observe chez les défenseurs de la loi une paradoxale convergence entre une critique de la théorie libérale du contrat et une approche néolibérale du sujet, transparent à lui-même et maître (propriétaire) de ses désirs. Par ailleurs, le désir est-il vraiment l’équivalent de la volonté ? Les femmes ne peuvent-elles pas vouloir ce qu’elles ne désirent pas, par exemple vouloir un rapport sexuel pour faire plaisir à l’autre ou pour de l’argent ? Plus encore, si le désir est toujours incertain, s’il ne prend forme que dans le rapport à l’autre, les femmes ne peuvent-elles pas consentir à des relations qui ne satisferont finalement pas leurs désirs les plus profonds ?
Inversement, ne peuvent-elles pas désirer ce qu’elles ne veulent pas, comme la protagoniste du film Elle (Paul Verhoeven, 2016) dénonçant l’homme qui l’a violée, alors même que ce viol est l’objet de ses fantasmes ? Se priver de cette distinction entre désir et volonté conduit à une limitation et à une moralisation du désir, tout à fait cohérentes avec la condamnation de la pornographie par Catharine MacKinnon et Andrea Dworkin19. Il est certes souhaitable que le désir et la volonté coïncident dans l’amour, mais l’amour ne peut pas être prescrit par le droit et seul un État totalitaire peut exiger cette coïncidence et condamner comme un viol une « relation de merde » ou une mauvaise expérience sexuelle. Cette substitution du désir à la volonté permet ainsi d’invalider tous les oui qui ne correspondent pas à une relation amoureuse. En réclamant des femmes à la fois la transparence et la bonté de leurs désirs, la loi poursuit ainsi la censure et la répression patriarcale de la sexualité féminine.
Un autre féminisme de gauche
C’est donc contre ce « féminisme au pouvoir20 », qui fait à la fois du consentement « la solution à tous nos problèmes » et « un piège », que Clara Serra appelle à reconnaître les limites du consentement. Le féminisme est invité à se remobiliser autour du slogan no es no, qui véhicule un message important dans la société patriarcale pour les hommes, mais surtout pour les femmes : le droit pour ces dernières de ne pas se plier à la disponibilité ou à la complaisance que l’on attend d’elles. Les hommes doivent apprendre à respecter la volonté des femmes et celles-ci à l’exprimer. La capacité de dire non, qui n’implique pas nécessairement la résistance physique, est la condition de la capacité de dire oui, ce qui donne aux femmes la confiance d’explorer le terrain toujours risqué de la sexualité (non seulement à cause de possibles violences machistes, mais aussi à cause d’éventuelles expériences malheureuses) sans être entravées par un « protectionnisme sécuritaire » – ce qui leur donne, en un mot, la liberté.
Parallèlement, la gauche est invitée à naviguer entre les écueils conjoints de l’antilibéralisme et du néolibéralisme. Elle doit d’abord refuser l’assimilation du pouvoir à la violence, qui conduit à considérer toute relation sexuelle dans des conditions d’inégalité de pouvoir comme une agression sexuelle à traiter sur le plan de la justice pénale, en dépit du consentement des volontés. Et plutôt que cette voie juridique qui, au fond, ne s’attaque pas à ces inégalités de pouvoir, elle doit préférer la voie politique pour lutter contre elles. Combattre notamment la pauvreté, la précarité de l’emploi, le racisme et, bien sûr, le sexisme est un moyen beaucoup plus efficace de s’assurer que les volontés accordant un contrat le font librement. Cela ne signifie pas pour la gauche privilégier l’égalité à la liberté ou mettre le soin au-dessus de tout, mais souligner que la liberté a des conditions matérielles. Par ailleurs, la gauche ne peut pas sans perdre sa cohérence souscrire à cette approche néolibérale du sujet, transparent à lui-même et tout-puissant, oubliant l’altérité et la vulnérabilité dont les théories féministes du care ont fait des caractéristiques essentielles de la condition humaine.
- 1. Alfredo Ramos, Perforar las masculinidades [Perforer les masculinités], préface de Miquel Missé, postface de Roy Galán, Barcelone, Bellaterra Edicions, coll. « Biblioteca ciudadana », 2024.
- 2. Cette loi, promue par Irene Montero, députée d’Unidas Podemos et ex-ministre de l’Égalité dans le gouvernement de coalition et approuvée au Parlement le 25 août 2022 par l’ensemble des partis de gauche, mais rejetée par le Parti populaire et Vox, introduit pour la première fois dans le Code pénal une définition du consentement : « Il ne pourra être considéré qu’il y a consentement que lorsqu’il aura été exprimé librement par des actes qui, compte tenu des circonstances de l’affaire, manifestent clairement la volonté de la personne. »
- 3. Inés Herreros Hernández, « Construcción histórica de la libertad sexual como bien jurídico. Una visión desde la perspectiva de género » [en ligne], Revista del Ministerio Fiscal, no 10, 2021, p. 60-69.
- 4. Clara Serra, La Doctrine du consentement [2024], trad. Étienne Dobenesque, Paris, La Fabrique, 2025.
- 5. Citée dans Marisa Kohan, « Indignación porque el tribunal no considere que existió intimidación ni violencia en el caso de “La Manada” » [en ligne], Público, 26 avril 2018.
- 6. Cette distinction est clairement formulée dans Manon Garcia, La Conversation des sexes. Philosophie du consentement, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2021.
- 7. Santiago Alba Rico, « ¿A quién podemos besar? », El País, 2 octobre 2023.
- 8. S. Alba Rico, Itziar Ziga et Raque Ogando, « Linchamiento », El País, 4 novembre 2024.
- 9. Colectivo Cantoneras, « Un linchamiento feminista da la puntilla a la nueva política » [en ligne], Zona de Estrategia, 27 octobre 2024.
- 10. À quoi s’est ajouté le principe de rétroactivité des peines : deux des agresseurs de La Manada ont ainsi vu leur peine réduite d’une année…
- 11. Luisa C. Perosán, « Juicios ridículos y malas intenciones: Mouliaá, Errejón y el “piquito” de Rubiales » [en ligne], Valencia News, 5 février 2025.
- 12. Francesc de Carreras, « ¡Deroguen esta ley, por favor! » [en ligne], The Objective, 13 février 2025.
- 13. Carlos Fernández Liria, « Mala feminista. Entrevista a Clara Serra » [vidéo en ligne], La Filosofía en Canal (YouTube), 25 septembre 2022.
- 14. Catharine MacKinnon, “Rape redefined”, Harvard Law & Policy Review, vol. 10, no 2, 2016, p. 454.
- 15. Voir Janet Halley, “The move to affirmative consent”, Signs. Journal of Women in Culture and Society, vol. 42, no 1, automne 2016, p. 257-279 ; et l’entretien avec Judith Butler, « Une éthique de la sexualité : harcèlement, pornographie, prostitution », réalisé par Éric Fassin et Michel Feher, Vacarme, no 22, janvier 2003, p. 44-51.
- 16. C. MacKinnon, Sexual Harassment of Working Women: A Case of Sex Discrimination, préface de Thomas I. Emerson, New Haven et Londres, Yale University Press, 1979.
- 17. Il n’est pas anodin que Catharine MacKinnon soit intervenue dans les débats précédant l’adoption par le Parlement français, le 1er avril 2025, d’une proposition de loi introduisant dans la définition des agressions sexuelles la notion d’un « consentement libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable » en publiant un ouvrage spécifiquement destiné au public français : C. MacKinnon, Le Viol redéfini. Vers l’égalité, contre le consentement, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2023. Même si, en apparence, les députés n’ont pas suivi sa préconisation de ne pas l’introduire, les réflexions de Clara Serra laissent entrevoir une victoire indirecte, déguisée, de ses idées.
- 18. Benjamin Delmotte, « L’un dans l’autre. Les ambiguïtés de l’objectivation sexuelle », Esprit, juillet-août 2017.
- 19. Andrea Dworkin et C. A. MacKinnon, Pornography and Civil Rights: A New Day for Women’s Equality, New York, Organizing Against Pornography, 1988 ; In Harm’s Way: The Pornography Civil Rights Hearings, éd. A. Dworkin et C. A. MacKinnon, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1997.
- 20. Paloma Uría Ríos, El feminismo que no llegó al poder. Trayectoria de un feminismo crítico, Madrid, Talasa Ediciones, coll. « Hablan las mujeres », 2009. Cette intellectuelle et militante féministe espagnole relate comment l’aspiration à jouir librement de leur sexualité, qui animait les féministes dans leur lutte contre le franquisme, a été peu à peu marginalisée au profit d’une approche de la sexualité comme terrain de l’oppression masculine. La récente polémique suscitée par la chanson Zorra (« Salope ») du groupe Nebulossa, en écho à la chanson éponyme du groupe de punk féminin Vulpess, illustre bien cette évolution. Ce qui, dans les années 1980, était vu comme une expression audacieuse de la sexualité féminine est aujourd’hui perçu comme une banalisation de la violence verbale à l’égard des femmes et une reproduction d’un stéréotype sexiste. En somme, le combat pour la liberté des femmes dans les premières années de la démocratie n’aurait servi qu’à donner aux hommes encore plus de droits sexuels !