Demain sera

Apocalypse. Hier et demain, une exposition à la Bibliothèque nationale de France François-Mitterrand, jusqu’au 8 juin 2025, pose la question : la fin du monde a-t-elle toujours une dimension eschatologique dans les sociétés sécularisées ?


L’apocalypse a lieu sur grand écran, à l’entrée de l’exposition Apocalypse. Hier et demain, avec la dernière scène de Melancholia (Lars van Trier, 2011). Le visiteur est aveuglé par la collision imminente et frontale de la Terre avec une autre planète.

Les mots « cataclysme », « apocalypse » et « catastrophe » ont envahi notre vocabulaire. Ils qualifient les tragédies de guerre et les désastres environnementaux, n’hésitant pas à les niveler avec les événements mineurs les plus divers. Coïncidence ou signe des temps, l’exposition de la BNF succède à deux autres cet hiver, consacrées respectivement à la menace nucléaire (L’âge atomique, Musée d’art moderne) et à la folie des hommes (Figures du fou, Musée du Louvre).

Cette fois, c’est à la source que l’apocalypse nous est présentée, une obsession humaine dont nous n’avons certes pas le monopole. Dans l’Europe chrétienne, les choses commencent avec le dernier livre du Nouveau Testament, probablement écrit au ier siècle. Le récit de l’Apocalypse détaille les prophéties puis les calamités successives jusqu’à la victoire du Bien sur le Mal. Il est né de visions soufflées par un ange à Saint Jean, retiré dans l’île de Patmos. Quoi de plus naturel comme sujet de figuration visuelle ? Enlumineurs, peintres, photographes et cinématographes explorent depuis des siècles le champ des possibles. Avec un intérêt particulier pour les scènes du Jugement dernier, des sept trompettes, ou des quatre chevaliers, restées les plus familières.

Dans le parcours historique de l’exposition, deux moments-clés cristallisent plus que d’autres l’angoisse de l’apocalypse. « Hier », c’est le Moyen Âge tardif (xiie-xive siècles). « Demain », c’est l’époque contemporaine. Les quatre commissaires, Charlotte Denoël (département des manuscrits, BNF), Jeanne Brun (Musée national d’art moderne), avec le concours de François Angelier et Lucie Denoël, ont choisi des chefs d’œuvres remarquables. Continuité d’un sujet, discontinuités d’interprétations, ils offrent matière à penser.

Première séquence dépliée, le Moyen Âge. Le Beatus de Saint-Sever (milieu du xie siècle), est exposé ouvert sur une pleine page enluminée. L’Apocalypse d’Angers (vers 1380) est représentée par deux fragments retrouvés. Les dimensions contrastent : la tapisserie est aussi gigantesque que le livre est modeste. Impossible de les exposer en entier, mais la projection murale de détails permet de mesurer l’ambition des auteurs. Dans les deux cas, la transposition du texte biblique affiche une densité unique : monumentalité de composition, intensité chromatique, délicatesse du dessin. La chance est rare, elle aussi, de voir ces deux pièces, car elles supportent très mal d’être exposées à la lumière.

Le silence des artistes surprend ensuite à la Renaissance. Les promesses de l’humanisme écartent momentanément la colère divine et en retardent l’échéance. Le sujet refait lentement surface pendant les Temps modernes (xviiie-xixe siècle), de la fameuse série gravée par Dürer au xvie siècle à celle, moins connue, d’Odilon Redon à la fin du xixe siècle. Avec la sécularisation de la société, la fin du monde prend une autre tournure, dépourvue de perspective eschatologique.

L’homme d’hier craignait le jugement dernier. L’homme d’aujourd’hui s’effraie de ses pulsions d’autodestruction, de ses technologies et de leur capacité à détruire la nature. Il a peur de lui-même. Moins confiant dans l’Après, l’imaginaire de l’apocalypse change de temporalité, de formes, de promesses.

Les choses se sont accélérées aux xxe et xxie siècle. À suivre les artistes, la fin des temps n’a plus besoin de prophétie. L’échéance approche, l’horizon d’un Demain raccourcit. Peut-on l’éviter, nous y préparer ou est-il déjà trop tard ? À moins qu’elle n’ait déjà eu lieu. Beaucoup d’œuvres relisent l’histoire récente comme une apocalypse qui n’est désormais vouée qu’à se reproduire. Zoran Music, rescapé des camps, peint des survivants qui n’en sont plus : Nous ne sommes pas les derniers (1970). Marguerite Duras est tout aussi implacable : « ça reviendra », écrit-elle pour Hiroshima mon amour (1959).

Cette responsabilité humaine dans l’apocalypse ressort comme une constante. Hier, la morale individuelle permettait de croire en une rédemption. L’homme jeté en enfer n’avait que trop péché. Aujourd’hui, la catastrophe se présente comme collective et sans morale. Dans la séquence de Melancholia, elle arrive brutalement et de l’extérieur. C’est loin d’être toujours le cas. Pour de nombreux artistes, le risque viendrait de l’homme lui-même et/ou de la nature transformée par lui. L’apocalypse prendrait la forme d’un effondrement de l’intérieur, une implosion latente. Dérèglements climatiques, avancées technologiques, des symptômes sont pointés. L’idée plane d’une extinction de l’espèce humaine, par sa propre faute. Plus de coupable à désigner, tous responsables.

Mais la création artistique ne s’en tient pas à la posture de l’impuissance. La Jetée de Chris Marker (1962) empoigne. Cette vision dystopique est un véritable précipité de nos angoisses, en vingt-huit minutes.  L’expérience est la plus tragique et la plus poétique à la fois. On a ici la chance de pouvoir la vivre dans une salle à part et projetée dans son intégralité. D’autres films se visionnent par brefs extraits, sur petits écrans, astucieusement disposés en puzzle. Ils attestent d’une production prolifique (Apocalypse Now de Francis Ford Coppola en 1979, Les Oiseaux d’Albert Hitchcock en 1963 etc.). Le cinéma ressort, dans l’exposition, comme la forme visuelle peut-être la plus convaincante pour imaginer l’apocalypse, se représenter ses phénomènes et se projeter au-delà d’un « jour d’après ».

La diversité des œuvres montre le grand défi de figurer un tel sujet : échapper au sortilège des images, éviter la grandiloquence, déjouer la complaisance. Toutes ne résistent pas à la représentation littérale ou spectaculaire de l’apocalypse. Les plus exigeantes se distinguent quand elles suspendent le jugement et nous dispensent des discours anxiogènes ou culpabilisants. Elles ouvrent alors la place à l’interprétation du spectateur au lieu d’en imposer une seule. Elles viennent le chercher dans sa manière intime de vivre les événements. Ici, par exemple, Tacita Dean a photographié en noir et blanc, un livre resté ouvert, recouvert de neige ou déjà figé dans la glace, une modeste archive pour le futur. D’autres œuvres de très grandes dimensions dégagent une puissance indéniable, comme celles d’Ann Imhof, Kiki Smith et Miriam Cahn. Qu’y a-t-il derrière la fascination immédiate ? Il appartient au regard de chacun de se situer, car la lisière est mince entre prise au piège et prise de distance.

En 1961 s’est tenue une autre exposition Apocalypse. Le succès populaire fut considérable. Elle consistait en un unique objet : la réédition du texte biblique, commandée à de grands artistes (Chagall, Dali, Cocteau, Cioran…). Un critique de l’exposition, très enthousiaste, décrivit alors son époque « combien désorientée, combien exaltante » dans Le Midi libre du 20 novembre 1961. Oserait-on ces mots pour parler de l’Apocalypse aujourd’hui ?

Et pourtant, les œuvres et artistes exposés ce printemps à la BNF permettent de nouveaux points de vue. Ils autorisent, à leur manière, à reconnaître notre époque autrement que comme une apocalypse programmée. Comme un véritable défi, comme un moment historique parmi d’autres, ou encore comme une aventure à vivre, tout simplement. L’exposition redonne ainsi tout son sens originel au mot : révélation ou dévoilement. Son sous-titre le suggère : « Demain sera ».