Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Flux d'actualités

Guerre et paix à Bordeaux

janvier 2016

#Divers

Prononcer le nom de la Colombie, c’est évoquer la violence des conflits qui l’ont ravagée tout au long de son histoire. À l’exception de la période 1902-1848, le pays n’a pas connu plus de quinze années successives de paix depuis son indépendance. C’est précisément un an avant la fin de cette époque bénie qu’est né Juan Manuel Echavarría. La Colombie allait sombrer dans la Violencia – un temps de guerre civile qui ne prendrait vraiment fin qu’en 1960. Et, à peine quatre ans plus tard, allait commencer un nouveau conflit qui durerait un demi-siècle, opposant l’armée colombienne aux guérillas marxistes de l’ELN et des FARC, auquel ont participé des groupes paramilitaires conservateurs. Pour l’opinion publique française, ce conflit, qui s’est officiellement achevé en septembre 2015 par la signature d’un accord de paix entre les FARC et le gouvernement, est largement resté hors champ jusqu’à l’enlèvement de la franco-colombienne Ingrid Betancourt, en 2002, alors qu’elle était candidate à l’élection présidentielle. De cette violence colombienne, l’écrivain Héctor Abad a livré un témoignage bouleversant en signant L’oubli que nous serons (Gallimard, 2010), superbe livre dans lequel il rend hommage à son père, médecin, homme de gauche profondément libéral, assassiné en 1987.

Auteur de deux romans, Juan Manuel Echavarría a, quant à lui, choisi d’abandonner la littérature au début des années 1990, pour se tourner vers la photographie et la vidéo. Il s’est alors immédiatement donné pour tâche de donner à voir cette guerre. On a pu découvrir un aperçu de son travail à Paris en 2013, lorsqu’il fut invité au Quai-Branly, avec trois autres artistes de son pays, à l’occasion de l’exposition Nocturnes de Colombie. Il y présentait alors une vidéo montrant un couple de perroquets verts à qui l’on avait appris à répéter Guerra pour le mâle, et Paz pour la femelle (qui ne parvenait d’ailleurs à dire que « Pa’ »). Juchés sur le même perchoir, le premier ne cessait d’agresser la seconde[1]… Étaient également exposées quelques-unes des poignantes images de la série Silencio qu’il avait commencé à réaliser en photographiant des salles de classe dans les villages abandonnés du fait des combats qui s’y étaient livrés ou des massacres qu’on y avait perpétrés. Sidérante contemplation silencieuse de l’absence causée par la violence et de ses traces[2] ! Car le paradoxe, c’est que cette guerre dont on entendait parler à la radio ne se voyait pas… Elle se déroulait loin des villes, dans des zones rurales. L’approcher, c’était s’exposer à la mort.

Comment donc montrer cette guerre omniprésente mais invisible ? En 2007, l’artiste a accueilli dans des ateliers de peinture des anciens combattants des FARC, qu’il a initiés aux rudiments du maniement des pinceaux et de la couleur. « On leur a seulement donné du matériel », dit-il. Au bout d’un certain temps, sur les tablettes de bois de 50x35 cm, c’est assez naturellement qu’ils ont commencé à peindre ce qui les habitait, les scènes de guerre et de massacres qu’ils avaient vécues. Il a fait ensuite la même proposition à des ex-paramilitaires, puis à des membres de l’armée colombienne. Tablette après tablette, de véritable puzzle se sont composés – villages pris dans la mitraille, région assujettie à la production de drogue, camps militaires, rapt d’enfants pour en faire des combattants… Le mode de figuration semble enfantin, mais les scènes sont effroyables. L’horreur enfin se montre. Avec de grandes similitudes quel que soit le camp du peintre amateur. Les bourreaux témoignent de leurs crimes mais surtout de l’engrenage dans lequel ils ont été pris, simultanément broyés et broyeurs. Le Musée d’Aquitaine accueille ainsi vingt-sept ensembles de peintures qui donnent à voir ce qui restait jusqu’alors irreprésentable. Les cartels qui les accompagnent disent en quelques phrases qui en est l’auteur, ce qu’il a vécu, le souvenir qui l’obsède… Derrière chaque peinture se tient un drame personnel.

L’exposition s’ouvre sur les photographies lourdes de silence de Juan Manuel Echavarría. Elles opèrent comme un sas qui prépare le spectateur avant que le sang et la mort représentés sur les tablettes de bois hurlent le traumatisme colombien. Viennent s’y ajouter les tapisseries de brodeuses de Mampujan, une région de Colombie dont les habitants furent chassés de leur village par un groupe de paramilitaires, en une nuit – du 10 au 11 mars 2000. Quinze femmes, descendantes d’esclaves africains, ont retracé cette histoire en y rattachant la déportation vécue par leurs ancêtres… Ainsi un lien de mémoire est établi entre une première violence, celle de l’arrachement à sa terre et de la réduction en esclavage, et celle, contemporaine, d’une guerre nourrie par la production de feuilles de coca revendues aux narcotrafiquants.

Dans cette guerre, telle qu’elle apparaît dans ces œuvres, les combattants sont tout autant des victimes que des bourreaux – des êtres happés par une logique qui les dépasse, qu’ils n’ont pas même le loisir de penser, pris qu’ils sont dans la mécanique implacable d’une violence qui ordonne le territoire selon des principes proprement inhumains. Les témoignages le disent, ceux qui subissent la guerre, ceux qui en sont la chair, n’ont guère d’autre choix que de mourir ou de servir la mort. Ce n’est pas sans rappeler le rapprochement qu’opérait, en 1975, le philosophe dissident tchèque Jan Patocka entre les mémoires de guerre d’Ernst Jünger et celles de Pierre Teilhard de Chardin qui rapportaient ce que l’un et l’autre avaient vu et vécu de la Première Guerre mondiale. Les peintres et les brodeuses de Juan Manuel Echavarría sont les « ébranlés[3] » de Colombie. Ils nous disent l’horreur d’un monde où la force impose sa loi aux dépens de toute autre forme de coexistence. Comment ne pas penser à ce qu’a traversé l’Algérie dans les années 1990, à ce que connaît aujourd’hui la Syrie ?

À quelques pas du Musée d’Aquitaine, le CAPC accueille l’installation monumentale de la portugaise Leonor Antunes. Tout semble séparer les deux expositions, mais on peut y discerner comme un dialogue. Après l’oppressante déshumanisation qu’opère la violence – mise hors de soi, déstructuration, démembrement, négation de la personne – le travail de Leonor Antunes tend à donner à la pourtant très imposante nef centrale du musée d’art contemporain de Bordeaux une dimension humaine, à la doter d’une capacité d’inviter à la méditation, à l’intériorisation, au recueillement. Il y a dans le grand filet de laiton, fabriqué maille après maille, suspendu dans l’une des travées, dans les lampes filiformes, dans la géométrie dessinée au sol par l’artiste en s’inspirant des recherches textiles d’Anni Albers, quelque chose qui rend le visiteur-spectateur à lui-même. Le fait même de lier ce travail à celui d’une autre artiste met en action la fécondité d’une mémoire respectueuse qui inscrit l’œuvre dans une lignée. C’est précisément ce que la violence s’attache à détruire pour imposer un « ordre » qui n’est que celui du présent, au gré de celui qui la décrète. La « mystique » de l’œuvre d’Antunes vient ainsi apporter plus qu’un contrepoint à l’exposition du Musée d’Aquitaine, plus qu’une respiration pour décompresser : une forme d’antidote à la violence qui pourrait nous saisir.

La paix qui règne dans la nef du CAPC trouve sa métaphore dans ce filet qui se constitue maille à maille avant de pouvoir s’élever comme un voile protecteur et pourtant transparent. Il ne cache rien mais dévoile combien de liens il nous faut nouer pour que cette paix advienne, alors que la violence semble nous menacer de toute part. Travail lent et patient auquel répond l’engagement de Juan Manuel Echavarría auprès de ceux qui ont été littéralement asservis par la violence. Ce sont bien des liens d’humanité que le photographe colombien tisse dans un autre lent et patient travail de mémoire nécessaire pour libérer l’avenir des terribles fantômes du passé.

Jean-François Bouthors

 

La guerre que nous n’avons pas vue, Musée d’Aquitaine, Bordeaux, jusqu’au 6 mars

Le plan flexible, Leonor Antunes, CAPC Bordeaux, jusqu’au 17 avril.



[1] Cette vidéo est de nouveau présentée au Musée d’Aquitaine.

[2] Depuis 2013 Juan Manuel Echavarría a poursuivi cette série, dont dix-sept photographies sont présentées à Bordeaux.

[3] De sa réflexion sur les guerres du xxe siècle en Europe (cf. Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Verdier 1987), Patocka avait élaboré le concept de la « solidarité des ébranlés ».