Cristina De Middel, Une pierre sur le chemin [Una Piedra en el Camino], série Voyage au centre, 2021, avec l’aimable autorisation de l’artiste/Magnum Photos
Cristina De Middel, Une pierre sur le chemin [Una Piedra en el Camino], série Voyage au centre, 2021, avec l’aimable autorisation de l’artiste/Magnum Photos

Arles 2024 : la photographie, archive du contemporain

Envisagée selon sa pluralité, la photographie apparaît, dans ces Rencontres photographiques d’Arles 2024, comme l’une des archives de notre contemporain. Elle nous raconte l’évolution de nos sensibilités, de nos intimités, tout autant qu’elle atteste des événements que nous avons traversés.


Arles, c’est, comme chaque été, le rendez-vous des passionnés de la photographie, avec cette particularité que tous les genres de ce médium sont conviés. Si bien que ces rencontres ne sont pas seulement celles des photographes, mais aussi celles des photographies (journalistique, documentaire, narrative, fictionnelle, artistique, intimiste, scientifique, etc.). La liste n’est pas exhaustive, les genres ont aussi leurs subdivisions, avec évidemment des croisements, des recoupements partiels… Envisagée selon cette pluralité, la photographie apparaît, d’une certaine façon, en raison de son origine récente, comme l’une des archives de notre contemporain. Mais cette archive ouvre sur une histoire qui n’est pas seulement événementielle ou politique. On peut la dépouiller autant sur le mode d’Alain Corbin ou de Braudel que selon la logique d’un Michelet, pour ne citer que ces noms-là. Elle nous raconte l’évolution de nos sensibilités, de nos intimités, tout autant qu’elle atteste des événements que nous avons traversés.

 

Rinko Kawauchi, sans titre, série the eyes, the ears, 2002-2004, avec l’aimable autorisation de l’artiste/Aperture

 

Cette 55e édition des Rencontres de la photographie est à cet égard très intéressante, dans sa pluralité. Sans faire de l’Asie une thématique, la place qu’elles accordent cette année aux photographes venus de cette partie du monde est tout à fait importante. Signe d’un déplacement du centre de gravité de la planète qui n’est pas seulement économique mais aussi culturel. Le titre même de l’exposition installée dans le palais de l’Archevêché a valeur de programme : « Quelle joie de vous voir [I’m so Happy You Are Here] ». Elle rend justice à plus de vingt-cinq photographes japonaises dont le travail, de 1950 à nos jours, est tout à fait remarquable, mais que de grands noms masculins avaient laissées dans l’ombre. C’est d’autant plus intéressant que les commissaires ont parié, avec raison, sur la force des œuvres – de la frontalité sexuelle des photos de Momo Okabe à la délicatesse poétique des images de Rinko Kawauchi– en se gardant des discours qui ont trop souvent lourdement accompagné les expositions qui se voulaient « féministes ». Quelques-unes de ces photographes sont exposées dans d’autres lieux, en particulier Miyako Ishiuchi, avec « Belongings », présentée salle Henri-Comte : en photographiant des objets ayant appartenu à Frida Kahlo, à sa propre mère ou à des personnes qui ont péri du fait du bombardement de Hiroshima, elle propose une forme de contemplation qui rend présent les absents et leur donne une forme subtile de corporéité.

 

Uraguchi Kusukazu, Au large, 1974, avec l’aimable autorisation d’Uraguchi Nozomu

 

Japon encore, avec « Répliques – 11/03/11 » qui expose (à l’espace Van Gogh) la manière dont quelques photographes de ce pays traitent des lendemains de la catastrophe de Fukushima. Japon toujours avec la présentation de l’œuvre d’un photographe non professionnel de grand talent, Uraguchi Kusukazu (à l’abbaye de Montmajour). Son travail, pendant une dizaine d’années sur les « Ama », nous fait entrer, avec une grande finesse dans le monde de ces pêcheuses-plongeuses. Monde féminin, monde de l’entre-deux, monde du risque également.

 

MoYi, de la série Scenery with Me: A Hint of Red, 2003, avec l’aimable autorisation de l’artiste/UCCA Center for Contemporary Art

 

Parmi les photographes asiatiques, il faut aussi citer Mo Yi (à La Mécanique générale) qui documente à sa manière très singulière et décalée la société chinoise. Un regard désillusionné, mais non sans humour. Son compatriote Lahem, présente (à Ground Control) un saisissant retour dans sa ville natale qui capte la présence de l’archaïque, des traditions et croyances, sous le vernis de la modernisation. C’est aussi ce choc des cultures que saisit l’indien Rajesh Vora (à la Maison des peintres) avec son « Baroque du quotidien », qui documente les étranges objets sculpturaux qui ornent les toits des maisons de l’arrière-pays du Penjab : silhouette de footballeur, maquette de char militaire ou d’avion de ligne, etc.

 

Vasantha Yogananthan, Sans titre, série Le Passé Composé, 2020-2022, avec l’aimable autorisation de l’artiste

 

C’est donc un univers tout autre que le nôtre qui vient à nous via la photographie, mais, en se présentant loin des images courantes que nous pouvons en avoir, il nous apparaît à la fois proche et lointain. Vasantha Yogananthan, dont le père est sri-lankais, fait en quelque sorte office de trait d’union avec le monde occidental. En effet, s’il vit en France où il est né, s’il est français et s’il invente une narration autour du personnage d’une femme un peu âgée, portant un bouquet de mimosa, photographiée en Provence, donc très loin de l’Asie, son « Passé Composé » (au cloître Saint-Trophime) témoigne, très discrètement, très délicatement, d’une sensibilité singulière : il nous fait entrer dans une épaisseur du temps d’une grande densité poétique, riche d’un mystère dont notre modernité occidentale tend à nous éloigner. On peut rapprocher ce travail de narration de celui que propose Laurent Montaron (à l’École nationale supérieure de la photographie) sous le titre très explicite de « To Tell a Story », emprunté à Susan Sontag.

 

Mary Ellen Mark, La famille Damm dans sa voiture, Los Angeles, California, 1987, avec l’aimable autorisation de The Mary Ellen Mark Foundation/Howard Greenberg Gallery

 

Investir le temps par la photographie peut sembler paradoxal, tant ce médium semble être, à première vue, celui de la saisie immédiate – le fameux « instant décisif » de Cartier-Bresson. Pourtant, plusieurs expositions nous montrent comment cet art joue aussi d’une inscription longue dans le temps. C’est par exemple le cas du travail d’une profonde humanité de Mary Ellen Mark (à l’espace Van Gogh), dont l’exposition s’arrête notamment sur la manière dont elle a suivi sur plusieurs années certains des personnages qu’elle photographie, comme Erin Charles, dite « Tiny », dont elle fait la connaissance alors que c’est une adolescente perdue, qui vit dans la rue, se prostituant et se droguant. On songe aussi à la manière dont Stéphane Duroy (à Croisière) revisite son travail, passant du photojournalisme à la construction d’une œuvre.

Stephen Dock propose une démarche parente (également à Croisière) en s’interrogeant sur le travail de photographe de guerre qu’il a pratiqué en Syrie, où il a pris soin de revenir plusieurs fois. Au bout du compte, c’est vers la matière même de l’image de guerre et non plus son sujet particulier qu’il porte l’attention. Il faut noter au passage que plusieurs expositions (celle très impressionnante de Debi Cornwall à Monoprix ; celle de Randa Mirza, sur Beyrouth, à la Maison des peintres ; « Fashion Army » à Ground Control) portent sur la question de la guerre et de sa représentation, marquant la nécessité d’une distanciation pour comprendre ce qui est en œuvre dans l’usage même de l’image à ce sujet.

Cette inscription du travail photographique dans le temps, mais aussi dans l’espace, se démontre de multiples manières. On songe au travail de longue haleine de Nicolas Floc’h sur le bassin du Mississippi, avec ses paysages représentés en noir et blanc en contrepoint de la couleur de ses eaux variant en fonction des alluvions, photographiées en divers lieux et à de multiples profondeurs (à la chapelle Saint-Martin du Méjan). À celui aussi de Lee Friedlander, dont le cinéaste américain Joel Coen présente une sélection, qui repose entièrement sur la manière dont le photographe cadre l’Amérique, en jouant avec un humour acide des lignes qu’il repère dans le paysage et les scènes qu’il observe. Le pays qu’il fixe sur la pellicule en est zébré, éclaté, disloqué.

C’est également le cas de la très belle rétrospective (au musée Réattu) de l’œuvre de Jean-Claude Gautrand, fondateur en 1964 de l’agence Gamma, qui court sur cinquante ans, de 1961 à 2010, par laquelle on mesure à quel point notre monde a changé. Pourtant, ce n’est pas la nostalgie qui l’emporte, mais la capacité du photographe à condenser dans une image la gravité – au sens presque géologique – de ce qu’il regarde. C’est la même qualité du geste photographique que manifeste l’hommage rendu (à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz) à Camille Lepage, tuée en 2014, à l’âge de 26 ans, en République centrafricaine, dans une zone de conflit où elle s’était rendue. Ce n’était pas tant la violence qui l’intéressait que l’humanité de ses protagonistes. À cet égard, ses images sont une leçon.

 

William Kentridge, Je n’attends plus, 2024, La Mécanique Générale, Parc des Ateliers, LUMA Arles, France (vue de l’exposition, photo Jean-François Bouthors)

 

On passe aisément de l’œuvre de Camille Lepage à celle d’un non-photographe – encore qu’il utilise largement la photographie –, William Kentridge, invité à la fondation Luma pour créer cet été son « opéra de chambre » The Great Yes, The Great No. La vaste exposition « Je n’attends plus » présente plusieurs œuvres importantes de cet artiste majeur. C’est bien la même ambition humaniste, portée par un talent protéiforme qui anime ce plasticien sud-africain blanc, dont le travail est une médiation et une profération autour des questions de la migration, du colonialisme, de l’oppression des peuples sous différents régimes – dont le communisme soviétique – et de la transmission de l’histoire. Si cette exposition n’est pas partie prenante des Rencontres de la photographie, elle les accompagne parfaitement, pour faire elle aussi fonction d’indispensable archive de notre contemporain, grâce à quoi nous pouvons nous interroger sur qui nous sommes et ce que nous faisons.