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« Les Damnés » à l’heure de la brûlure du monde

juillet 2016

#Divers

C’est avec une mise en scène du belge Ivo van Hove, adaptant au théâtre le scénario du célèbre film de Visconti, Les Damnés, que la Comédie Française, sous la houlette dynamique d’Éric Ruf, est revenue à Avignon, dans la Cour d’Honneur du Palais des papes, après 26 ans d’absence. Spectacle qu’elle reprendra dès la rentrée chez elle, à Paris. En choisissant de reconstituer au théâtre l’histoire – inspirée de celle des Krupp – de la puissante famille Essenbeck, propriétaire de grandes aciéries dans la Ruhr, qui va se perdre dans des relations coupables, incestueuses, avec le IIIReich, l’administrateur du Français et Van Hove n’ont pas seulement voulu revenir sur les heures les plus sombres du xxe siècle, mais prendre à bras-le-corps la question de l’incarnation du mal au présent.

Bosch, Van der Weyden, Rubens se sont attaqués, en peinture, à la représentation des damnés. Shakespeare a mis en scène la folie meurtrière de Lady Macbeth et le pouvoir de fascination qu’elle exerçait sur ceux qu’elle entraînait dans son sillage. Dès l’antiquité, Les Atrides ont déployé au théâtre l’enchaînement des malédictions nouées par des passions immaîtrisées. Goya, dont on peut voir, à Avignon, dans les murs de la Fondation Lambert, une sélection des Caprices et des Désastres de la Guerre, face aux photos qu’Andres Serrano consacre à la contemporanéité de la torture, a donné de cette présence du mal des représentations d’autant plus saisissantes qu’elles sont terriblement humaines. C’est cette terrifiante humanité du mal, de la violence, que Van Hove et les comédiens du Français installent sur scène, dans un dispositif qui ne tient pas le spectateur à distance, mais au contraire en fait un témoin de l’action, celui qui sera ensuite en disposition de témoigner afin que l’on sache de quoi il en retourne. Un témoin qui se découvrira, dans la scène finale, en danger, parce que précisément, le mal et ses sbires veulent à tout prix éviter la présence de témoins gênants.

Martin von Essenbeck (Christophe Montenez), le dernier des héritiers du Baron Joachim, conjugue, toujours au bord de la folie, eros et thanatos. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

Avec la vidéo et des cameramen qui vont chercher aux quatre coins du plateau, les détails d’un geste, d’une attitude, d’une expression des corps, des visages, des regards, avec des images d’archives qui situent le contexte, avec des scènes préenregistrées qui viennent en échos graphiques et chorégraphiques de ce qui se joue en direct, Ivo van Hove cadre puis décadre le regard. Cela lui permet de s’écarter des codes usuels, et souvent usés, de la représentation de la mort et de la violence – ce que la télévision, et notamment les chaînes d’informations, est incapable de faire, elle qui balance sans cesse entre l’euphémisation des animations en 3D, qui déréalise ce qu’elle est censée représenter, ou le martellement et la répétition d’images brutes, quand elle ne se contente pas de reprendre les vidéos de propagandes des auteurs de crimes. Par un véritable travail poétique – qui n’exclut pas la crudité et n’amoindrit pas l’horreur mais la décompose, la creuse et la métabolise – le metteur en scène et les comédiens nous mettent, nous spectateurs, au contact du drame qui se noue.

France 2 a présenté une captation du spectacle, visible en replay. La confrontation de la représentation et de la captation met précisément en évidence la valeur de l’acte théâtral. Pour talentueuse que soit la captation télévisuelle, elle instaure une distance froide entre le téléspectateur et l’action. Elle fait écran, quelles que soient la richesse et l’habileté des images. Ce qui disparaît, c’est la chair des acteurs. Ils ne sont plus, passés au filtre de « la lanterne magique », que des figures. Symptomatiquement, la réalisation télévisuelle, pourtant précise et efficace, notamment dans la restitution sonore, coupe ou élude des éléments clés de l’expression théâtrale. La caméra est en fait aveugle, elle ne voit pas ce qu’un œil voit face au vivant, sans le filtre d’un écran ou d’un objectif. Ce n’est pas une affaire de pruderie – on ne cache pas les pénis des acteurs dénudés –, mais plutôt une anesthésie de la sensibilité par la mise à distance de la « présence réelle » des comédiens. Faute de la coprésence des corps des comédiens et des spectateurs dans l’espace théâtral, la représentation se trouve en partie aseptisée.

De quoi le spectateur n’est-il pas protégé, hier dans la Cour d’Honneur, demain Salle Richelieu ? Du fait qu’il se sent lui-même exposé à la contamination du mal qui s’empare, l’un après l’autre, des membres de la famille Essenbeck, en commençant par le patriarche Joachim (Didier Sandre). Ce n’est pas simplement une affaire d’avidité du grand capital qui sacrifie la morale à ses intérêts – même si c’est aussi cela. C’est une question d’identité personnelle. C’est l’enjeu d’une quête de soi. Qui suis-je, que puis-je, comment puis-je m’affirmer, me reconnaître, me définir, m’imposer ? Tous les personnages sont en bascule, emportés, pour la plupart, par une perception sommaire, brutale, de leurs désirs, de leurs intérêts, de leurs devoirs, de leurs pouvoirs. Ils sont le jouet de ce qu’ils n’ont pas digéré, pas surmontés, des motions basses qui les traversent faute d’avoir appris à les discerner, à les conduire, à les transformer. Ils sont aussi les marionnettes d’un pouvoir qui sait comment les manipuler.

La Nuit des Longs Couteaux vue par Ivo van Hove. Au sol, Konstantin von Essenbeck (Denis Podalydès), de dos Friedrich Bruckman (Guillaume Gallienne), de face Aschenbach (Éric Genovèse). © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

Le SS Von Aschenbach (Éric Genovèse) montre une habileté diabolique dans cet exercice d’instrumentalisation des passions et des fragilités respectives de chacun au bénéfice d’un projet politique implacable. Un à un, il les conduit vers l’enfer, avec la dextérité d’un psychologue ou d’un gourou de haute volée, en faisant croire à chacun qu’il va maîtriser son destin, participer à l’accouchement de l’Histoire, accéder à la puissance, tout en répétant, en guise de garantie, que le pouvoir national-socialiste tient définitivement en main l’avenir. Le Reich n’est-il pas, avec Hitler, établi pour mille ans ?

En la personne d’Aschenbach, centrale dans le spectacle, Ivo van Hove pointe ce qui est désormais le talon d’Achille de nos démocraties : la manipulation perverse des affects qui traversent les opinions publiques, sur une scène politique où les émotions ont largement pris le pas sur la raison et où l’avalanche des informations, aussi largement désarticulées les unes des autres que les personnes sont elles-mêmes désaffiliées, rend vaine la recherche d’une « vérité » ou d’un « sens » commun. Seule importe, comme l’avait annoncé McLuhan, la massification du message, le massage des cerveaux par la répétition d’affirmations qui se dérobent à toute vérification objective. Dans ces conditions, face à l’inquiétant présent, ceux qui assènent l’évidence de leur puissance sont non seulement séduisants mais fascinants. Participer à leur « mission » devient exaltant et flatte l’orgueil des uns et des autres.

Friedrich Bruckman (Guillaume Gallienne) ne parviendra plus à sortir de l’emprise d’Aschenbach (Éric Genovèse). © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

Autre personnage clé, Sophie (Elsa Poivre), la veuve de guerre du fils de Joachim, mère incestueuse de Martin (Christophe Montenez) et amante de Bruckman (Guillaume Gallienne), le directeur technique des aciéries. Elle concentre, symbolise et diffuse les perversions qui traversent la famille : l’impossibilité de la distance entre les êtres, la dévoration de l’autre comme tentative de conjurer la peur, le mal-être, le doute. Son inceste se décline en avidité pédophile chez Martin, en auto-aliénation chez Bruckman. Elle est le pivot de la fragilité familiale face au mouvement de l’Histoire dont chacun espère au minimum se préserver et au mieux en tirer bénéfice, en passant l’autre par pertes et profits. Lorsque sera brisée son assurance et que sa raison aura cédé sous les coups de la révolte de Martin, il ne restera plus d’elle qu’une petite fille abusée et tremblante.

Contre figure du SS et de Sophie, Herbert Thallman (Loïc Corbery). Écarté de la direction de l’entreprise dès le début de la pièce, parce qu’il s’oppose à la complicité avec le mensonge et la violence, il prendra la fuite avant de revenir finalement pour tenter de sauver ses filles déportées à Dachau. Il prendra à témoin le jeune et sensible Günther (Clément Hervieu-Léger), dont le père, Konstantin von Essenbeck (Denis Podalydès) qui avait pris le parti des SA, disparaît pendant la Nuit des Long Couteaux, dont Van Hove offre une représentation picturale saisissante. Herbert prie alors Gunther d’être celui qui dira plus tard, à la face du monde, ce qui s’est passé. Il affirme ainsi que le temps de l’horreur aura une fin, et incarne donc le mince fil d’espérance de celui qui sait qu’il sera broyé mais veut croire qu’une parole de vérité maintient pour plus tard, la possibilité d’une délivrance de la malédiction à laquelle s’abandonne la famille.

Aschenbach ne tardera pas pourtant à trouver les mots pour essayer de semer dans le cœur du jeune homme le poison de la haine et de l’orgueil, mais la suite ne dit pas s’il y est finalement parvenu. Günther est, sur scène, le double des spectateurs venus par amour de la culture pour être les témoins du drame. Si bien que la question est posée à chacun, de ce qu’il fera de ce dont il est lui aussi le témoin. À côté de la révolte brute, du soupçon généralisé, du cynisme, de la consommation de l’autre ou de son rejet, de la peur généralisée est-il possible de trouver une autre issue ? Est-il imaginable de frayer la voie fragile et simplement humaine d’un avenir ouvert sur la vie plutôt que voué à la mort ?

Martin von Essenbeck (Christophe Montenez, au centre) transformera le mariage de sa mère la Baronne Sophie (Elsa Lepoivre) et de Friedrich Bruckman (Guillaume Gallienne) en noces de cendres. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

Le 14 juillet dernier, à l’heure où, à Nice, un homme, habité par le désir fou de faire le plus possible de victimes avant de mourir lui-même, lançait son camion contre la foule venue assister au feu d’artifice de la fête nationale, la représentation des Damnés était sur le point de commencer, et François Hollande devait y assister. Les questions que posent la mise en scène d’Ivo van Hove sont exactement celles devant lesquelles nous placent l’attentat de Nice et la kyrielle de ceux qui l’ont précédé, en France, en Belgique, aux États-Unis, mais aussi en Irak, en Syrie, en Tunisie, au Bangladesh, au Maroc, en Israël, au Liban et dans bien d’autres pays. Rarement Avignon et la Comédie Française auront été aussi à l’heure – avec ce talent, cette puissance et cette justesse – de la brûlure du monde.

Jean-François Bouthors

« Les Damnés », d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badaluco et Enrico Medioli, mise en scène d’Ivo van Hove, par la Comédie Française. Créé à Avignon le 6 juillet 2016, à la Comédie Française, salle Richelieu, du 24 septembre au 13 janvier 2017.