Sophocle, Sudek et Hrabal
La résistance d’une humanité démocratique
Pour ouvrir leur saison, les Amandiers de Nanterre ont eu la belle idée de proposer une nuit théâtrale, du vendredi 4 au samedi 5 septembre. En ouverture, la reprise de l’excellent spectacle de Joël Pommerat, Ça ira (1) Fin de Louis, (cf. l’article du 18 novembre 2015 publié sur ce site) puis, au petit matin, dans le parc André Malraux voisin, Ajax, Œdipe Roi, et Électre, de Sophocle, interprétés par la troupe lyonnaise du Théâtre du Point du Jour, dirigée par Gwenaël Morin, que l’on retrouvera à Beaubourg en avril prochain avec les Molière de Vitez.
C’est ainsi qu’un peu avant cinq heures du matin, on vit arriver sur la grande pelouse du parc – à deux pas d’un étang où des cygnes et des oies bernaches font une escale de quelques semaines en cours de migration, tout à côté du quartier Pablo Picasso et des tours nuages d’Émile Aillaud – une foule équipée de couverture pour supporter la fraîcheur de la nuit. Beaucoup de jeunes adultes, ce qui prouve que le théâtre n’est pas l’affaire d’un public de vieux bobos. Et le parc se mit à retentir des échos des drames des Atrides, où la violence des passions allume des incendies qui se transmettent sur plusieurs générations, où les hommes sont les jouets des dieux, mais où les dieux sont instrumentalisés par ces mêmes hommes. Ici, passions et politiques sont presque inextricablement mêlées. Ce que raconte Sophocle, c’est bien plus que l’après-guerre de Troie, c’est ce qui nous travaille, de l’intime jusqu’au politique.

Magie d’un théâtre réduit à l’essentiel : des corps pour porter des rôles – c’est à plaisir que Gwenaël Morin recourt au tirage au sort, de sorte que les genres ne concordent pas, ainsi le personnage d’Œdipe est-il porté par une comédienne et celui de Jocaste, sa mère, par un comédien –, des voix pour porter le texte : un espace sans décors pour circuler… C’est un théâtre « à nu », sans costume, sans machinerie, sans éclairage, un théâtre qui peut se déployer partout, en permanence, comme une expérience collective, qui oscille entre le rite et l’agora… Dans ce théâtre-là, la tragédie ne s’interdit pas le burlesque. Au contraire, elle le convoque, pour se donner du contraste, du relief. On est évidemment aux antipodes d’une lecture romantique ou hiératique. Le comique n’efface pas la gravité, la douleur, il permet plutôt de les subvertir, là où ils risqueraient de nous anéantir.
La nature offrant parfois des cadeaux imprévus, pendant Œdipe, les bernaches ont eu l’idée de survoler majestueusement de leurs grandes ailes acteurs et spectateurs à quelques moments clés de la pièce, se donnant en quelque sorte le rôle des antiques augures… L’intelligence des acteurs rebondissant aussitôt sur l’inattendu manifestait combien le jeu s’ancre dans le présent. Ainsi, le théâtre de Sophocle n’est plus dès lors une pièce de musée, un objet de « culture » que l’on ressort avec vénération du fond des âges, mais une parole qui retentit aujourd’hui pour nous. Il était intéressant de voir arriver, pour Électre, une classe d’élèves d’un établissement de Nanterre dont on sentait bien, à leur manière de s’installer, qu’ils s’attendaient à s’ennuyer et se préparaient à passer un moment assoupi dans l’herbe. Mais la vigueur du jeu, la présence très physique des comédiens et l’énergie de leur engagement eurent tôt fait de les sortir de leur torpeur. Les répliques d’Électre, parfois aménagées pour les circonstances, n’avaient dès lors, à leurs yeux, plus rien à envier à leurs rappeurs favoris.
Dernière dimension de cette expérience théâtrale singulière, la convivialité qu’elle crée dans le public, qui n’est pas simplement dans une consommation culturelle personnelle. Un lien se noue entre ceux qui ont combattu la fraîcheur de la nuit, qui ont accueilli ensemble le lever du soleil, qui ont eu le temps d’échanger entre eux et avec les comédiens durant les pauses entre les pièces, puis après. Cette sociabilité qui naît du théâtre constitue l’une des raisons de sa pérennité. Une raison proprement politique, au sens où le théâtre participe ainsi à la construction de la civitas, et même de la démocratie. Au moment où la pression de la menace terroriste incite au repli et mine précisément le lien démocratique (il est significatif que le mot « République » supplante aujourd’hui celui de démocratie), cette expérience singulière, jouée comme une sortie collective de la nuit, avait quelque chose de réjouissant. Elle était une invitation à une liberté retrouvée dans la relation, à la fois à ceux qui nous entourent et à ceux dont nous héritons ces textes toujours actuels.

L’exposition « Le monde à ma fenêtre[1] » que le Jeu de Paume consacre à l’immense photographe tchèque Josef Sudek (1896-1976) offre, à sa manière, une leçon complémentaire. Sudek, qui avait perdu un bras pendant la Première Guerre mondiale et commencé à photographier dans les années 1920, a développé, à partir des années 1940, un style de photo profondément intimiste dont la série Depuis ma fenêtre est particulièrement emblématique. Il semble s’enfermer dans son atelier pour prendre toujours la même vue de son jardin depuis sa fenêtre, jouant sur les variations de lumière et surtout sur la buée qui se dépose et ruisselle sur les vitres.
Ce qui pourrait passer pour une démarche romantique ou esthétique se comprend autrement lorsque l’on se rappelle que les nazis sont entrés à Prague en mars 1939. L’occupation, la guerre, puis le communisme. C’est en développant un monde intérieur qu’il exprime avec une subtilité remarquable que Sudek répond à l’absence de liberté, à l’impossibilité du débat. À travers ses images – notamment celle dans lesquelles il travaille particulièrement sur l’absence de lumière – il trace un chemin de résistance personnelle, spirituelle, philosophique.
Le photographe n’est pas un opposant à proprement parler, mais il tourne délibérément le dos au réalisme socialiste façon Rodchenko, pour placer le regard ailleurs et mieux montrer que la réalité est voilée, qu’il faut lire entre les lignes. La puissance poétique de son œuvre témoigne d’une permanente recherche de ce qui est derrière les apparences. Cette quête d’une humanité qui ne s’efface pas derrière les idéologies, les diktats et les drames, Sudek la pratiquait également en invitant des amis chaque semaine pour écouter de la musique, comme on peut le voir dans le court-métrage qui lui est consacré. Ce qui est en jeu, c’est la sauvegarde d’une qualité d’âme quand tout incite à y renoncer. C’est également ainsi que l’on peut regarder les paysages désolés, ravagés par l’industrialisation à outrance, qu’il photographie en 1957. Significativement, il faudra attendre 1999, dix ans après la Révolution de velours pour que ces images soient publiées dans un livre.
Cette œuvre, déployée dans un espace politique totalitaire qui dénie à la société le droit d’exister, est finalement une tentative de sauvegarder l’humain par la création. On pourra relire, après avoir contemplé « le monde vu de ma fenêtre », le petit roman de Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude[2], qui procède de la même quête, cette fois-ci par le truchement de la création littéraire, en mettant en scène la résistance de la culture à l’écrasement, et notamment comment le contenu des livres n’est pas anéanti par leur mise au pilon. Hrabal semble plus pessimiste, mais n’est-ce pas pour rester dans la tradition de l’humour tchèque désespéré, n’est-ce pas pour affirmer que lorsque tout semble sans issue, il reste encore la possibilité de décrire avec humour, poésie, truculence, grotesque, l’impasse dans laquelle on est acculé ? N’est-ce pas le moyen de dire que l’humain est encore là, qu’il échappe, au moins par l’esprit, à l’enfermement.
Cette leçon-là, aussi, nous concerne et nous importe aujourd’hui, pour tenir face à la tentation à laquelle nous sommes exposés de réduire la surface de notre humanité et de nos principes démocratiques pour répondre à la menace. Si Sudek et Hrabal peuvent sembler aux antipodes de Gwenaël Morin et de son « théâtre permanent », ce n’est qu’affaire de circonstances. Ce qui les sépare, ce sont les conditions politiques de la création, mais tous les trois sont en réalité attentifs à la puissance du vivant, à la richesse de l’humain, à la fécondité de l’esprit, en amont du politique. Tous les trois sont engagés dans la recherche de formes qui permettent d’en témoigner, dans les conditions propres qui sont les leurs. Mais en définitive, la relation au monde qu’ils installent, c’est toujours celle de la liberté qui cherche des voies de passages et de transmission, là où elle est en danger.
Jean-François Bouthors