Fin des camps de travail en Chine: une fausse nouvelle?


 Plusieurs journaux, en France[1] et à l’étranger (dont le South China Morning Post de Hong Kong, habituellement bien informé), ont titré lundi sur l’abolition des camps de travail forcé en Chine. Précipitation ou malentendu ? Revenons aux faits : le 7 janvier, le Legal Daily (Fazhi ribao) a annoncé que le membre du Bureau politique responsable du comité politique et juridique du parti communiste (l’institution qui exerce la tutelle du parti sur les tribunaux) Meng Jianzhu, avait déclaré au cours d’une réunion que l’on « cesserait d’avoir recours » à la rééducation par le travail. Créée en août 1957 par une directive du conseil des affaires de l’Etat, la rééducation par le travail (lao jiao) est une mesure de détention administrative prononcée à l’encontre d’une personne qui ne se comporte pas correctement. Cette peine est prononcée par la police, sans intervention d’un juge. Elle peut aller jusqu’à trois ans, plus une prolongation d’un an. Créée pour résoudre le problème des droitiers, ces citoyens qui avaient critiqué le pouvoir à l’appel de Mao Zedong en 1957, elle a été largement utilisée, depuis le lancement des réformes, pour punir des ouvriers qui ne s’entendent pas avec leurs dirigeants, des prostituées et, naturellement, des dissidents. Ainsi, de 1996 à 1999, Liu Xiaobo y a été soumis.

 

La peine de rééducation par le travail se purge dans des camps. Pendant la Révolution culturelle, il s’agissait indifféremment de camp de réforme ou de camps réservés à ces condamnés. Depuis le début des années 1980, il s’agit de camps spécifiques. Si la « rééducation par le travail » était effectivement abolie, ce sont ces 310 camps qui seraient supprimés (laojiao). Il resterait toutefois les camps de réforme par le travail où sont envoyés les personnes condamnées par les tribunaux (laogai). Quoi qu’il arrive, il restera donc des camps de travail en Chine.

 

Depuis des années, des juristes chinois dénoncent cette mesure (le laojiao) comme inconstitutionnelle car elle permet de priver un citoyen de liberté sur simple décision administrative. Surtout, ils soulignent que cette peine n’est pas prévue par le code pénal.

 

La campagne contre le laojiao a été relancée par l’avocat défenseur des droits de l’Homme Pu Zhiqiang[2] l’an dernier. Faisant preuve d’un sens politique aigu, il a pris la défense de personnes qui avaient été envoyées en rééducation par le travail à Chongqing pour avoir relayé sur l’internet des posts critiquant la campagne contre la criminalité du secrétaire du Parti Bo Xilai. Celui-ci ayant été purgé, il était plus facile de dénoncer l’arbitraire de ces sentences, et du système qui les sous-tendait. Conscient du précédent de 2003 -- lorsqu’une campagne lancée par des juristes avait conduit à l’abolition des « centres d’hébergement et de rapatriement », sorte de centres de rétention pour les migrants en situation irrégulière-- Pu a parié que la nouvelle direction voudrait, comme la précédente, marquer son arrivée par une mesure libérale. Déjà en novembre dernier, un débat avec un ancien condamné au laojiao avait eu lieu sur le site du Quotidien du peuple, le journal officiel du Parti communiste, débat au cours duquel des juristes s’étaient prononcés pour l’abolition de cette peine[3]. Aujourd’hui, il semble que cette campagne ait porté ses fruits.

 

Il est fort probable que, si la rééducation par le travail est effectivement abolie, elle sera remplacée par une mesure permettant d’emprisonner facilement les gêneurs. Et il restera encore des camps de travail en Chine. Ce qui ne doit cependant pas empêcher de se féliciter de cette décision, si elle est confirmée.

 

Jean-Philippe Béja

 

 



[1] Le Monde, « La Chine promet de mettre fin aux camps de travail forcé », Le Figaro, « Vers l’abolition du ‘goulag chinois’ », etc…

[2] Pu Zhiqiang, « Pour l'abolition des camps de rééducation par le travail », Le monde26/09//2012

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/26/pour-l-abolition-des-camps-de-reeducation-par-le-travail_1765945_3232.html

 

 

[3] « La libération de Ren Jianyu nourrit les appels à l'abolition des camps de rééducation chinois », Le Monde, 24/11/2012, http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/11/24/la-liberation-de-ren-jianyu-nourrit-les-appels-a-l-abolition-des-camps-de-reeducation-chinois_1795339_3216.html