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Hong Kong: les parapluies restent ouverts

octobre 2014

#Divers

Pendant plus de trois semaines,   la Région administrative spéciale de la République populaire de Chine a été le théâtre d’événements sans précédent dans son histoire : trois quartiers centraux de la ville ont été occupés par des étudiants et des citadins. On en a compté des centaines de milliers lors de la Fête nationale chinoise, et il en restait encore plusieurs milliers trois semaines plus tard. A l’heure où nous écrivons, le quartier d’Admiralty, où se trouvent le siège du gouvernement, celui du parlement et ceux de quelques grandes institutions financières, est couvert de tentes, où tous les jours, des jeunes (et des moins jeunes) viennent s’installer pour la nuit. Tout est parfaitement organisé, les rues restent très propres, les protestataires trient leurs déchets avant de s’en débarrasser. Les discussions sont, dans l’ensemble, extrêmement calmes et partout, des post-it, des affiches murales, des dazibaos rappellent les revendications du « mouvement des parapluies » : les manifestants que ni la Fédération des étudiants, ni les fondateurs du mouvement Occupy Central with Love and Peace ne dirigent, exigent l’annulation de la décision du comité permanent de l’Assemblée Populaire nationale qui interdit de fait à un candidat démocrate d’obtenir l’investiture du comité de nomination soumis à Pékin, et le véritable suffrage universel.

 

C’est pour obtenir l’abolition de cette décision et un véritable choix lors de l’élection du Chef de l’exécutif que les étudiants se sont mis en grève, grève qui s’est transformée en occupation massive de plusieurs quartiers de la ville lorsque la police a lancé des grenades lacrymogènes sur une foule pacifique : des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue par solidarité avec les étudiants désarmés pour réclamer également la démission du Chef de l’exécutif (CE) C.Y. Leung, accusé de ne pas défendre les intérêts de Hong Kong auprès du gouvernement central.

 

Collusion et corruption

 

En effet, lorsque Pékin a publié en mai un livre blanc affirmant  que les « administrateurs » de la Région administrative spéciale (RAS) ainsi que les juges devaient être des « patriotes » (en novlangue, soutenir le parti communiste chinois) il n’a pas réagi, alors que la presse et les juristes affirmaient que ce texte représentait une menace pour l’Etat de droit à Hong Kong, que la Chine s’était engagée à respecter dans la Loi fondamentale. Cela a conduit plus de 790 000 personnes à demander la possibilité pour les citoyens de nommer les candidats à l’élection du Chef de l’exécutif en 2017 lors d’un référendum organisé par Occupy Central. Or dans le rapport qu’il a présenté à l’APN en juillet, C.Y. Leung n’a pas mentionné ce fait, affirmant que la majorité de la population souhaitait que les candidats soient nommés par le comité de nomination. Les manifestants lui reprochent ainsi d’avoir dissimulé à Pékin un aspect essentiel de l’opinion publique hongkongaise, ce qui expliquerait que l’Assemblée ait pris une décision aussi peu populaire. Ils exigent que le gouvernement fournisse un rapport complémentaire.

 

Une grande partie de la population estime en effet que la collusion entre les tycoons de l’immobilier qui dominent l’économie du territoire et le pouvoir politique n’est possible qu’en raison de la politique de Pékin. Les révélations sur les commissions énormes (4 millions de livres sterling) versées par une compagnie australienne à C.Y. Leung alors qu’il était déjà Chef de l’exécutif, les pots-de-vin versés par des tycoons et par le gouvernement central à un ancien chef de l’administration, sont une illustration évidente de la collusion entre milieux d’affaires et pouvoir. C’est elle qui provoque l’emballement des inégalités, l’envol des prix de l’immobilier et la panne de l’ascenseur social qui caractérisait Hong Kong, provoquant un mécontentement croissant parmi les jeunes. Les accords de coulisses entre les membres des élites économiques et politiques locales avalisés par le gouvernement central excluent la majorité de la population de la prise de décisions. Un grand nombre de jeunes sont convaincus que cette évolution est due au poids croissant de Pékin dans la RAS, et depuis quelques années, ils insistent sur les différences entre Hong Kong et le continent. Ils sont convaincus que des élections vraiment libres permettraient d’élire un Chef de l’exécutif qui serait en mesure de tenir la dragée haute à Pékin et ainsi de défendre les intérêts du territoire.  

 

Un pouvoir intransigeant

 

Ces frustrations et la volonté de défendre l’identité spécifique de Hong Kong expliquent que des centaines de milliers d’habitants aient participé à l’occupation, au grand dam des organisateurs du mouvement Occupy Central. Alors que ceux-ci s’attendaient à ce qu’un maximum de 5000 personnes participent à l’occupation le 1er octobre, ils ont été devancés par les étudiants. Le mouvement a ainsi mobilisé des dizaines de milliers de citoyens et a duré plus de trois semaines.

 

Malgré cela, le pouvoir n’a pas négocié. La numéro deux du gouvernement a attendu douze jours pour organiser un dialogue qu’elle a annulé à la dernière minute, bien que les étudiants aient proposé d’évacuer les artères principales en échange de la réouverture de la Place civique fermée en juillet dernier. Pariant sur le fait que plus l’occupation dure, moins elle jouit de soutien dans la population, le pouvoir a multiplié les interventions policières pour débarrasser les rues des barricades. Les brutalités qui ont accompagné l’évacuation ont encore alourdi l’atmosphère.

 

Après le tollé provoqué par ces brutalités, le Chef de l’exécutif, à son retour de Canton, a fait une offre de dialogue sans donner de date, tout en réaffirmant qu’il lui était impossible de remettre en question la décision du comité permanent de l’APN, puisque cela ne relevait pas de lui, mais du gouvernement central[1]. Il est clair que le pouvoir tentera de mettre un terme à l’évacuation avant d’entreprendre un dialogue éventuel.

 

Les leaders étudiants ont pourtant encore fait des concessions puisqu’ils ne réclament plus la démission de C. Y. Leung,   mais demandent qu’il soumette un nouveau rapport à l’APN, afin de l’ « informer » de leurs revendications. Un moyen sans doute de remporter une victoire qui justifierait l’évacuation. Mais le pouvoir n’a aucune intention de les laisser sauver la face. Il veut une victoire totale.

 

C.Y. Leung se refuse d’autant plus à toute concession que les dirigeants du parti communiste chinois ont réaffirmé qu’il n’était pas question de céder à une petite minorité d’agitateurs financés par l’étranger. Le 12 octobre, Wang Yang, membre du Bureau politique du Parti, a déclaré à Moscou que les Occidentaux étaient en train de fomenter une « révolution des couleurs » à Hong Kong. Les députés loyalistes ont alors déposé à l’Assemblée législative une motion visant à créer une commission pour enquêter sur le financement du mouvement. Comme il le fait au Tibet et au Xinjiang, le Parti affirme que le mouvement des parapluies est manipulé par les « forces étrangères hostiles » pour renverser le régime socialiste. Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping s’est illustré par l’arrestation des personnalités critiques les plus modérées : de la condamnation à quatre ans de prison infligée à l’animateur du mouvement des nouveaux citoyens Xu Zhiyong à la condamnation à la prison à vie pour séparatisme de l’économiste Ouighour Ilham Tohti, qui s’est toujours opposé aux indépendantistes, en passant par les arrestations d’avocats, il a toujours refusé le dialogue avec la société. Il n’est donc pas question pour lui de revenir sur la ligne dure adoptée à l’égard de Hong Kong, encore moins sous la pression de la rue.  Il aurait d’ailleurs déclaré début octobre lors d’une réunion de la commission sur la sécurité nationale qu’il préside qu’il n’était pas question de faire des concessions, que le suffrage universel concernait la sécurité nationale et que ce n’était pas la même chose que l’article 23[2]. Dans le même temps, Zhang Xiaoming, directeur de la représentation du gouvernement central à Hong Kong, déclarait que parler de « souveraineté » (pour Hong Kong) équivalait à une révolution. Du reste, la crainte de la contagion est bien présente, et même si un grand nombre d’internautes chinois traitent les habitants de Hong Kong d’ingrats, ceux qui soutiennent le mouvement des parapluies sont victimes de brimades : on a déjà assisté à quelques dizaines d’arrestations d’internautes qui avaient affirmé leur soutien au mouvement pour la démocratie de leurs compatriotes de la RAS, tandis que des auteurs qui avaient fait de même ont vu leurs ouvrages interdits.

 

Pourtant, malgré le soutien apporté à C. Y. Leung, les dirigeants de Pékin sont très mécontents de l’incapacité dont il a fait preuve dans le traitement du mouvement. Les informations qui ont fuité sur des commissions non déclarées qu’il a reçues alors qu’il était déjà en poste pourraient bien avoir été dévoilées par des dirigeants de Pékin. Toutefois, il est peu probable que le Parti le limoge sous la pression de la rue. Il devra avant régler le problème d’Occupy, puis, conformément à la maxime de Mao, « régler les comptes après la moisson d’automne », il sera limogé.

 

Quelle que soit l’issue de ce mouvement, il aura permis à la population de Hong Kong de montrer qu’elle n’abandonnait pas le combat pour la démocratie, qui représente un élément essentiel de son identité. Le pouvoir de Pékin devra en tenir compte à l’avenir. En ce sens, il s’agit d’une victoire durable.

 

Jean-Philippe Béja

 

 



[1] Conférence de presse de C.Y.Leung, in South China Morning Post, 16 octobre 2014, http://www.scmp.com/news/hong-kong/article/1617448/live-night-anger-scuffles-and-pepper-spray-hong-kong-after-alleged

 

[2] En juillet 2003, à la suite d’une manifestation de 500 000 personnes à Hong Kong, le gouvernement de la RAS a retiré l’article 23 qui condamne la subversion de l’agenda de l’Assemblée législative. Il n’a toujours pas été adopté.