La Métaphysique Fiction, nouvel espace littéraire ?
Dans Qu’est-ce que la Métaphysique Fiction ? (éditions Serge Safran, 2017), l'écrivain et essayiste Jean-Philippe Domecq cherchait à cerner les contours de ce grand point aveugle qu'est la conscience de la mort, au coeur de son travail romanesque. Une façon d'interroger aussi le type de connaissance singulière dont peut se prévaloir la littérature.
Qu’est-ce pour vous que la Métaphysique Fiction ? Est-ce une démarche, un outil, et pourquoi la littérature en est-elle pour vous le terrain privilégié ?
La Métaphysique Fiction consiste à décrire notre réalité, intérieure autant qu’extérieure évidemment, en y intégrant le point aveugle qui est au cœur : la conscience de notre mort future. Point aveugle véritablement comme dans le système oculaire, car sans cela nous ne percevrions ni ne penserions à l’humaine, à la différence des autres êtres qui n’ont conscience de la mort qu’en cas de danger ou de maladie. Bien entendu, cette évidence est notre plus grand refoulé, plus encore que tous désirs ; c’est notre « Donnée d’emblée », qui nous tombe devant, un jour d’enfance, et que nous oublions le plus possible, par peur ; mais si c’est ce que nous avons de plus humain, c’est, loin d’être morbide ou mortifère, le ressort qui explique tout ce que l’homme accomplit, invente, crée, ou détruit. Alors autant l’intégrer, me semble-t-il ; l’exploration de la manière dont chacun vit avec son intuition de la mort, permettrait de saisir encore mieux la vie, dans ses dimensions sensibles autant que réfléchies. Je ne suis évidemment pas le seul, ni le premier, à parler de la conscience de la mort en tant que refoulé, Pascal l’a dit vertigineusement. Le cinéma récent s’y est avancé plus que la littérature, Terrence Malick notamment a su imposer à l’attention publique des films audacieux dans leur narration de mélopée et poétique visionnaire. Le fait qu’il ait eu la Palme d’or, tout comme, à Cannes toujours, Apichatpong Weerasethakul, et Jia Zhangke, confirmerait que la métaphysique est un réalisme tout à fait accessible au grand public. Eh bien, la Métaphysique Fiction, c’est le Réalisme métaphysique par excellence. Or, ce point aveugle de la mort en notre vie constante, quel autre langage prospectif mieux que la littérature est-il prédisposé à l’intégrer, elle qui a toujours pour horizon de dire verbalement le non-dit, le non-exploré ? Par rapport au cinéma, la littérature a la qualité de son défaut ; n’ayant pas autant de moyens que lui, elle n’a que les mots, mais c’est justement par les seuls mots que l’on peut restituer l’invisible laser ou la trouée de se savoir mort un jour qui balise secrètement tout ce que nous percevons et pensons. Et le roman est fait pour capter dans la prose de notre vie cet invisible (méta-physique, tout simplement) des plus concrets et en même temps volatil qui détermine nos perceptions réciproques en tous domaines, même la politique.
À quel moment de votre parcours d’écrivain êtes-vous arrivé à formuler cette notion, qui fait aujourd’hui l’objet de votre recherche ?
La formule puis le champ de la « Métaphysique Fiction » me sont apparus au bout des trois premiers romans d’un nouveau cycle romanesque, j’en ai fini un quatrième il y a cinq ans, sans éditeur, et un cinquième est en cours. Entre ces romans j’ai voulu comprendre ce qui m’arrivait. Mon précédent cycle de romans, « Les ruses de la vie », traversait des questions sociales, politiques, sensibles et artistiques. Déjà la question du point de vue y occupait la place centrale dont nous héritons de l’histoire littéraire. Cette question du point de vue va m’amener à la Métaphysique Fiction de l’intérieur de mes romans mais aussi des mutations historiques du genre romanesque, pour aujourd’hui et l’avenir.
Rappelons quelques étapes de ces mutations que votre essai restitue et qui vous ont paru prédisposer à la Métaphysique Fiction ?
De l’Ulysse d’Homère à celui de Joyce, l’art du roman est passé du point de vue omniscient de l’aède, à l’Odyssée monologuée d’un jour dans la vie d’un homme lambda, Leopold Bloom. Entre cet alpha et oméga, je reprends, dans l’essai, les conquêtes de la focalisation intérieure par Stendhal, la multi-focale de Faulkner, ce que j’appelle le « monologue extérieur » dans JR de William Gaddis. Ou, à l’opposé, via la distanciation après Flaubert, la trouée verticale du Château de Kafka. Et la spirale de la voix chez Céline puis Thomas Bernhard. Chez celui-ci, le vertige nous prend à l’intérieur de chaque phrase, qui systématiquement annule à la fin ce qu’elle a énoncé au début ; ainsi Bernhard évide, littéralement et en toute ironie stylistique. De là à entendre le vide qui est notre plus seul appui dès lors qu’on n’oublie pas notre « Donnée d’emblée ». Pour ma part je suis tombé dans ma propre voix intérieure, une sorte d’essoufflement qui finalement arrive à se dire et à dire tout. C’est ce que l’on peut appeler le « style » de chacun ; un timbre de voix psychique qui identifie chacun de nous, tout autant que l’empreinte digitale. Il vient un moment où l’écriture, à force de plonger et de remonter, parvient à donner voix et vision à cette intériorité en partie personnelle mais qui fait fond sans fond sur le vide fondateur.
Quel est le rôle de cette articulation entre la forme proprement littéraire et celle d’un essai ? Avez-vous ressenti le besoin de théoriser quelque chose qui ne pouvait pas être exprimé pleinement dans la forme littéraire ?
Ma propre aventure d’un roman à l’autre, et ma passion pour la littérature, m’ont conjointement poussé vers la forme de l’essai pour articuler ce que j’avais touché du doigt. Mais cet essai n’est pas une théorisation, on n’y trouve même aucune définition arrêtée de cette notion, je n’arrive pas à nommer le grand point aveugle et je tiens assez à cette lacune, vu le caractère indicible de cet œil de la finitude à l’intérieur de tout ce que nous voyons. C’est aussi pourquoi je prends au mot celui « d’essai », au sens où je ne promeus pas une obédience esthétique, mais explore une intuition – au fond et out simplement j’ai voulu comprendre ce qui était en train de m’arriver de l’intérieur de mes romans. Le premier de ce cycle, Cette rue, s’est écrit vite et, par surprise, il m’a fait entrer dans une voix/voie qui m’était jusque-là interdite. De là, tout s’est déroulé. Le deuxième roman, Le jour où le ciel s’en va, dont le titre gonfle à l’hollywoodienne et cela m’a m’amusé, fait pourtant référence à une question métaphysique totalement naturelle chez l’enfant, qui demande à ses parents ce qu’il y a derrière le ciel, et cela déclenche en nous le vertige et l’étonnement de vivre qui peut constituer l’éveil poétique maximal. Il faut dire que je fais partie de ce que la médecine nomme les « enfants étonnés », ceux qui naissent sans pousser le cri primal, ce qui est une excellente entrée en matière d’existence et donne un doux et incessant vertige de vivre. Est-ce une conséquence ? On m’a signalé que les deux premiers romans du cycle de Métaphysique Fiction donnaient l’impression de vivre avec les yeux constamment ouverts, ce qui est apparemment impossible. De fait, mon exploration littéraire est fascinée par l’intuition que l’intensité de vivre va avec le sentiment de passer à côté ; mais à côté de quoi ?! Ce vertige métaphysique est au fondement de l’étonnement spirituel comme de l’éveil poétique.
Le point de départ est donc votre intuition propre vis-à-vis de votre propre travail littéraire, la volonté de comprendre votre propre démarche sans faire école ?
Je suis assez convaincu que c’est le territoire où la littérature se retrouve en ce moment même. Dans l’essai, je développe l’idée selon laquelle, pour des raisons historiques, dont le fichu mythe de la « fin de l’Histoire » fait partie, l’être humain s’est enfin donné le rendez-vous historique avec son rapport à la mort.
Pourquoi, selon vous, ce rendez-vous a-t-il lieu aujourd’hui ? Vous soulignez bien que l’interrogation métaphysique sur le point de vue n’est pas née hier. Lorsque vous dites « maintenant », s’agit-il du moment présent, ou bien de la période dans laquelle s’enracine votre vie artistique, qui commence dans les années 1980 ?
Évidemment, la période historique vers laquelle nous avançons est cruciale dans la compréhension de ce « point de vue des points de vue ». Les années 1980 marquent, en effet, un autre moment du « désenchantement du monde », qu’a décrit Marcel Gauchet à l’époque où l’être humain a vu toutes les formes d’étayages - mythologique, religieux et même historique – s’effriter. La Métaphysique Fiction est d’ailleurs née après mon « Cycle des ruses de la vie » qui décrivait les conséquences de l’ultra-libéralisme qui, au fond, ramène l’histoire à une horizontalité quasi-totale : le mieux que chacun puisse faire, ce sont ses affaires, et la politique n’aurait plus qu’à laisser « chacun dans son chacun » comme disait le narrateur d’Antichambre, premier volume du « Cycle des ruses de la vie ». Comme si cela suffisait à ne pas porter préjudice aux autres. Nous étions alors dans une circularité où l’individu n’avait plus qu’à tourner uniquement autour de ses intérêts, vivre pour soi et très éventuellement laisser vivre les autres, en ne s’intéressant qu’à lui-même, ce qui est d’un petit vertige, d’une petite qualité d’angoisse, ne permettant pas de transformer notre nervosité existentielle en ressort. Cet enfermement en soi paraît toujours recommandé par la technocratie libérale dominante valide ; les retours de l’Histoire, qui ont comme prévu démenti la commerciale « Fin de l’Histoire », ont été multiples et divers ces dernières années, la guerre est revenue autour de l’Europe et en son sein, mais l’absence de perspective en dehors de soi reste la même.
C’est à dire que la chute les uns après les autres des étayages, qui place l’Homme face à lui-même, est, selon vous, la grande occasion de prise de conscience métaphysique qui n’a pas vraiment lieu, puisque trop rapidement rabattue sur la psychologie ?
En tout cas, elle est plus dépouillée que jamais, et presque plus silencieuse que jamais. Ce silence, qui n’est plus rempli ni par le religieux ni par l’historique, devient très présent, ce qui n’empêche aucunement les mutations du religieux ou du politique, auxquelles nous assisterons. Il reste très possible que nos sociétés intègrent socialement ce réalisme des réalismes, le réalisme métaphysique, à savoir : quand la conscience s’éveille et voit devant elle le projecteur qui fait le tri entre ses peines et ses plaisirs, nous permettant de ne pas nous égarer dans les peines et les plaisirs secondaires. Formidable ressort si on se libère de ce refoulé. On pourrait fonder une « Thanatalyse » de notre spécifique histoire de la mort au long de notre vie, dont c’est le fil rouge individuel, collectif et anthropologique. Mais j’ai senti, et croit sentir, que si l’on entrait dans un temps où les étayages disparaissant comme jamais, l’Homme allait avoir la paradoxale chance de vivre en connaissance de la seule « Donnée d’emblée », sa secrète connaissance de la mort à venir.
Selon vous, quelles sont les implications de cette prise de conscience pour la littérature ? Provoquerait-elle une incapacité d’écrire certaines choses, ou bien, au contraire, pousserait-elle à des explorations nouvelles ? Dans quel sens cette prise de conscience métaphysique devrait-elle aimanter la recherche littéraire aujourd’hui et demain ?
La création littéraire ne peut ni ne doit obéir à des exigences de devoir quelconque. Par vocation, la littérature va toujours vers le non encore dit. Et, dans l’état présent des choses, et sans que j’en préjuge par une préconception formelle à la manière du Nouveau Roman, ou de la conception joycienne, ou du Surréalisme, la littérature est peut-être le seul langage qui soit à même de restituer la vie avec son point aveugle au cœur de tout ce que le roman décrit, la vie, les sentiments, les pulsions et les choses, paysages, songes, jusqu’à la politique et les pensées dites abstraites – bref, ce faisceau d’attention en creux qui distancie, creuse et balise invisiblement mais très fortement tout ce que nous vivons à tout instant.
Propos recueillis par Anne Dujin.